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La Vie que je t’ai donnée Une belle réflexion sur l’amour féminin et les vivants du passé

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par Jean-Jacques Delfour
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Cette magnifique pièce de Luigi Pirandello mise en scène par Jean Liermier propose une réflexion sur les stratégies défensives en cas de mort prématurée d’un fils. Donna Anna va répétant que son fils va revenir, à la surprise horrifiée de son entourage, une famille traditionnelle, catholique, rurale. Celle-ci affiche le bon sens : les morts sont à oublier afin que les vivants puissent vivre sans être hantés par eux. À preuve les pierres tombales qui empêchent les morts de sortir des tombes, la crémation du cadavre, les dépenses somptuaires pour l’enterrement, l’éloge funèbre, la durée limitée du deuil et sa mise en forme cérémonielle.

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La Vie que je t’ai donnée au Théâtre de Carouge © TC.CH

Ces techniques sont chargées de dégager l’espace et le temps pour les vivants. Le fantôme (dont le vampire est l’exacerbation) est une formation culturelle qui figure l’angoisse des vivants devant la survie éventuelle des morts. Précisément, celle d’être puni pour en avoir dit du mal. Cf. l’adage : « De mortuis nihil sine bene » [1]. En dire du mal, c’est risquer de réveiller les morts qui pourraient se venger. Ces faits sociaux, massifs, impliquent l’exigence d’oublier – chose impossible pour les plus proches. Une mère peut-elle oublier son enfant mort ? Comment peut-elle supporter le conflit entre la partie d’elle qui aspire à la paix, à l’oubli, et l’autre, qui refuse la mort du fils ?

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Photographie © Mario Del Curto

La vie que je t’ai donnée montre une stratégie de sauvegarde de l’amour maternel – lequel a besoin d’objet – qui permet le déni de la mort du fils. L’amour maternel rencontre des images, des souvenirs, des sensations et des émotions très fortes, qui engagent le corps d’une manière irreprésentable aux yeux des hommes. C’est pourquoi ils sont souvent pressés d’expédier les cérémonies funéraires : il faut rendre les femmes à nouveau disponibles pour leurs exigences. L’amour maternel coïncide avec la Vie parce que la maternité est procréation, un mélange impensable de création et de transmission. L’enfant est à la fois nouveau et, dès avant l’accouchement, héritier d’une multitude de traditions. Il est objet magique, dont la perte est un scandale total, qui touche chacun, à travers le fait d’être issus du ventre maternel. D’où le déni de la mort qui prend de multiples figures. Le requiem suppose que les morts aspirent à reposer en paix quelque part. L’idée de l’âme comme distincte du corps, qui pourrait migrer dans un nouveau corps, les pratiques et les mythes d’immortalisation, la croyance en la résurrection « des âmes et des corps » [2] tout cela relève d’un déni de la mort, déni « normal » car s’il y a la mort c’est sous notre regard de vivants. Cette dimension de négation du réel est universelle, constamment reconduite du fait que je suis vivant, malgré la mort qui m’attend. La mort ne peut être réelle que dans l’exacte mesure où un vivant regarde cette réalité, et en est éloigné. En fait, la mort est irréelle.

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L’effort de Donna Anna est très émouvant. Elle construit un déni personnel de la mort de son fils en s’appuyant précisément sur ce déni général de la mort. L’amour est une figure intense de ce délire – sans aucune connotation péjorative. L’enfantement est une expérience de souveraineté contre la mort. Éros, charnel autant que spirituel, est résurrectionnel. La vie, en tant que telle, est immortelle. C’est pourquoi Donna Anna semble triompher un temps du prétendu réalisme de la famille qui est aveugle à la puissance psychique de l’amour et à celle, physique, de la vie. C’est pourquoi l’arrivée de la femme (adultère) en amour avec le fils mort, enceinte de ce dernier, offre à la mère une opportunité inespérée dans l’effort de la puissance de l’amour d’équivaloir à celle de la vie. Le cœur de la mère, empli d’amour, s’étend au ventre de la femme, empli de « sa vie », celle du fils mort. Cela suppose une alliance entre la mère et la belle-fille, et le déplacement de l’amour vers l’enfant à naître. C’est-à-dire la substitution symbolique du mort au vivant. Le rappel du réel de la mort ruine l’édifice mental de défense, mais c’est pourtant la seule solution : maintenir le fils mort dans la vie, par des artifices, y compris celui de la filiation interprétée comme transmission d’une personnalité. Délire « banal » né de la structure de la famille conçue comme unité organique, biologique et non seulement sociale.

Scéniquement, le parti pris de sobriété, tant des comédiens que du décor, facilite une attention soutenue à cet ensemble de réflexions un peu complexe. L’insistance sur la lumière qui inonde le plateau soutient symboliquement l’effort de l’amour pour combattre la mort dont le règne est signifié par un rideau torrentiel à la noirceur d’enfers. La pièce ne sombre pas pour autant dans le didactisme. Le spectateur peut s’abandonner à l’émotion intense qui accompagne la démarche « folle » mais « normale » de Donna Anna. Émotions et pensées : un hybride particulièrement séduisant.

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La vie que je t’ai donnée © Mario Del Curto

On peut s’interroger en revanche sur le parti pris de la direction d’acteur concernant le jeu de Donna Anna. Autant les autres jouent, de manière très crédible, des personnages expressifs, lisibles, autant Clotilde Mollet récite, le plus souvent, un texte énigmatique et saisissant. Ton monocorde, détachement des syllabes : sans doute s’agit-il de signifier une anormalité ou une folie. Elle parle un peu comme un automate, consacrée qu’elle est au montage psychiquement salvateur. D’où un sentiment d’étrangeté : le contenu est émouvant et elle l’énonce sans beaucoup d’affect, par moment comme un maître d’école explique une affaire compliquée. Le metteur en scène a voulu limiter le déferlement d’émotion, susceptible de recouvrir les idées. Un déséquilibre un peu moins en faveur de la retenue intellectuelle aurait sans doute permis une compréhension plus assise dans l’émotion (qui n’est pas nécessairement hostile à la réflexion). Le souci de réduire la part hystérique de l’émotion oublie le fait, subtil mais précieux, que l’hystérie est aussi un mode de connaissance. Tout se passe comme si cette pièce avait été écrite et mise en scène pour un public masculin, socialement marqué par le refoulement des affects, à qui il faut expliquer les systèmes élaborés par les femmes, afin d’aménager ces choses plus fondamentales que l’argent ou le pouvoir, que sont la vie et la mort.

Sans doute y a-t-il là une dose d’idéalisation. Mais « les » hommes, soucieux de confiner le pouvoir « des » femmes à ce que circonscrit la notion de « reproduction », se sont souvent rendus aveugles non seulement à la force cognitive de l’émotion, mais aussi à sa puissance pratique. Cette pièce de Pirandello tente de faire que les hommes apprennent des femmes.

Jean-Jacques Delfour

La Vie que je t’ai donnée de Luigi Pirandello, mise en scène Jean Liermier, adaptation Ginette Herry. Avec Hélène Alexandridis, Viviana Aliberti, Michel Cassagne, Marie Fontannaz, Sara Louis, Clotilde Mollet, Elena Noverraz, Yann Pugin, Raphaël Vachoux.

Vu au Théâtre National de Toulouse le 17 novembre 2017




[1« Des morts ne rien dire sinon du bien »

[2(Épîtres aux Corinthiens, 1,15),

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