Le théâtre, la mort et moi.

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Le théâtre, la mort et moi.

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par Alexandra A.
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Certains textes ne se laissent lire sans une voix silencieuse susurrée dans nos têtes. Elle résonne et amplifie l’émotion portée par les mots. Tel est, pour moi, le cas des œuvres littéraires réunies par Alexandre Doublet dans Dire la Vie.

Fin. 1h30 après les premières respirations d’Emilie Vaudou, la salle plongée dans le noir met quelques longues secondes à applaudir vigoureusement. Trois rappels, des « bravo », la représentation est vraisemblablement un succès. Problème, je n’ai pas la moindre envie de me joindre à la célébration.

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Alexandre Doublet, Dire la vie - théâtre @ Centre culturel suisse

Revenons en arrière. Que le spectacle commence ! Bienvenue au bal des clichés. Noir sur la salle, cendres sur le sol, ici la mort sera le terrain de la vie. Les visages sont déconfits par une lumière directe ; les acteurs apparaissent un à un, statiques, isolés par leur lecture et plantés dans ces cendres jusqu’à s’y effondrer. Seul lien, les errances ralenties du « corps » de l’une des actrices, celle qui est Foucault et son corps utopique, bien sûr. Le noir encore, le silence, le piano sur les pleurs, le silence, « Demain dès l’aube », Christophe, la pluie, tout y est. Quelle incroyable lourdeur que de convoquer le pathos pour parler de la mort. Et l’immodestie du metteur en scène ne s’arrête pas là, les actrices, écrivain d’un soir, pleurent des textes qui avaient la pudeur de laisser l’émotion à leurs lecteurs. Comme protégé par la richesse de la source culturelle, Alexandre Doublet s’approprie les émotions des autres et s’autorise à ne rien en faire, si ce n’est les faire lire. Lire pour lire. Lire à la place de cette petite voix si douce qui transcendait, dans nos têtes, ces textes magnifiques. Rien d’autre que lire des textes les uns à coté des autres. La question que je pose c’est à quoi ça sert ?

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Photo © Simon Letellier

Revenons plus en arrière. Il doit bien y avoir une raison à la réunion de ces auteurs. Je l’ai cherchée et la réponse je l’ai trouvée ailleurs que sur scène. Alexandre Doublet a été confronté à la mort il y a quelques années. L’apaisement, il l’a trouvé dans les livres. Dans ces livres. C’est la mort le fil conducteur. Mais comment pourrions-nous accéder à son deuil, celui de cette mort ? Aucun indice de ce traumatisme personnel n’est laissé. Nous seront tous touchés par la mort, tous nous devrions donc être touché par cet événement. La volonté de créer une émotion collective trahit une ambition orgueilleuse. Mais la mort d’un père est-elle la mort des pères, celle d’une épouse est-elle la mort de toutes les épouses ? La mort d’un corps, celle du corps ? Une mort est-elle la mort ? Alexandre Doublet a cru que ce qui l’avait touché dans les livres se réduisait à l’évocation du traumatisme. Erreur. Le traitement de la dimension intime de ces événements nécessite, pour moi, un partage ou tout du moins de la douceur. Une humilité malheureusement absente de la représentation.

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Photo © Simon Letellier

Revenons encore plus en arrière. La plaquette annonçait quelque chose de grand. Réunir cinq écrivains connus pour leurs sensibilités, cinq artistes à la plume légère et incisive, cinq virtuoses du mot, capables de dire l’indicible et de faire apparaitre l’invisible, de rendre nos émotions sans les trahir. Je ne savais pas ce qui serait fait de leur œuvre. J’étais curieuse. Je suis déçue. Je suis trop émotive. Je suis écœurée. Les mots sont durs mais à la hauteur de la profanation. A. Ernaux, D. Eribon, M. Foucault, M. Duras et S. Doubrosky, tous ont vécu l’un de ces événements qui façonne, martèle, traumatise et marque une vie. Certaine vie, certain homme. Des événements, des mots, des images, des souvenirs qui ne pourront atteindre aucune universalité, puisqu’il n’y a pas une douleur mais des larmes, des peines, des blessures. Indéterminées mais toujours personnelles. À l’encontre le metteur en scène hiérarchise : la mort au dessus de l’alcoolisme, du rejet de son corps, du bannissement d’un enfant, etc. Devant la priorité donnée à la mort, toutes les autres douleurs s’annihilent alors qu’elles sont toutes aussi terrassantes. Qui le vit sait, égoïstement et pertinemment, qu’une disparition peut même nous délivrer de situations qui nous blessent et nous laissent impuissants. Alexandre Doublet, avec cette mise en scène sans parti pris, n’est sensiblement pas de cet avis. Il ne fait pas partie de ces hommes qui ont le respect de la déchirure.

La seule justesse que je relève ici c’est que notre mort ne nous appartient pas, elle appartient à celui qui reste.

Alexandra A.

Malika Khatir, Yassine Harrada, Gérard Hardy, Anne Sée, Emilie Vaudou réunis sous les ordres d’Alexandre Doublet présentent Dire la Vie, au Centre culturel suisse jusqu’au 24 novembre 2017.


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