Aux prémices de l’art brut

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Aux prémices de l’art brut

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par Marine Vellet
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Curieuse exposition que « La folie en tête... aux racines de l’art brut ». L’expression de la folie dans l’art est souvent quelque chose qui me bouleverse. Sans bagages précis en histoire de l’art, je décide de suivre Alexandra, ma complice avisée, sur les traces de l’art brut à la maison Victor Hugo, place des Vosges à Paris. La folie ? Je n’en verrai pas, visiblement ce n’est pas le sujet. Alors ce serait la naissance de l’art brut ? Pas vraiment non plus, je me perds dans le titre.

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© agence Roger-Viollet photo de presse
Else Blankenhorn, "200" Geldschein, encre sur papier inv. 1891 © Prinzhorn Collection, University Hospital, Heidelberg

Première étape du parcours. J’explore attentivement une petite pièce à l’entrée de l’expo qui ne fait en réalité qu’un parallèle très lointain entre « l’art des fous » et un morceau de vie intime de Victor Hugo. La maladie mentale de son frère Eugène puis de sa fille Adèle. Cette amorce est un clin d’œil à Hugo, après tout on est chez lui. Rendons-lui hommage.

Quelques portraits et une frise chronologique plus tard, j’entre dans le vif du sujet. Le parcours historique commence. Il s’agit ici de quatre collections successives de psychiatres devenus témoins de la création, puis collectionneurs au cours du XIXème siècle. Parmi lesquelles celles du docteur Brown dont il décorait les murs du Crichton Royal hospital [1]. La plupart de ces œuvres furent créées dans le cadre d’ateliers et sont aux prémices de ce que l’on qualifierait aujourd’hui d’art-thérapie.

Ensuite, on découvre la collection, de 1500 pièces, très subjective, du docteur Auguste Marie, passionné d’art et fondateur d’un « musée de la folie ». Puis la collection de Walter Morgenthaler qui contribua à la transformation des asiles en établissements thérapeutiques. Sa position était de faire produire les patients dans le but de les guérir, d’accompagner et de guider leurs productions pour servir à l’analyse de leurs maladies, à la différence de Prinzhorn qui compilait les productions afin de faire avancer la connaissance de la psychiatrie. Ce qui aboutit à une étude devenue mythique publiée en 1922 dont l’impact ouvrit un nouveau terrain d’expérience aux expressionnistes et aux surréalistes.

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© agence Roger-Viollet photo de presse
Joseph Askew, Still life with Tankard and Pot Plants, aquarelle sur papier, 1868, © Dumfries and Galloway Librairies, information and Archives

Les œuvres ne sont reliées entre elles ni par le procédé ni par l’émotion. Je suis un peu perdue. Difficile de comprendre d’emblée dans quelle logique elles sont disposées. J’ai du mal à trouver ça beau ou non. J’admets que certaines œuvres sont attrayantes et m’impressionnent, comme celles du Voyageur français [2]. Où même parfois tape à l’œil comme la grande fresque exposée dans la collection Morgenthaler. L’œuvre est massive, le format atypique. On nous explique que les notes de musique représentées sur le dessin sont réellement jouables : une mélodie s’en dégage. On est touché par l’originalité de l’œuvre, ça casse un peu la froideur et la monotonie de l’accrochage.

Le seul lien entre tous ces travaux, pour moi, c’est d’abord le choix subjectif du médecin/collectionneur, puis ceux des commissaires d’expositions. Je suis donc très intéressée par leurs présentations et leurs yeux éclairés, privilège du « service presse », car, sinon, impossible de comprendre le sens de la démarche. Sommes-nous là seulement pour contempler ? La volonté de partager la « beauté » des œuvres est envahissante. Mais il y a un désir de témoigner du travail accompli entre certains médecins et patients, c’est ce qui m’a intéressé le plus, la dimension historique de l’exposition. Revenons au titre « Aux racines de l’art brut »... Que veut-on nous raconter exactement ? Certainement que ces malades mentaux sont aussi doués et créatifs que n’importe qui d’autre, ce sont des artistes à part entière. Pourquoi pas ? Mais que devient le contexte ? L’enfermement, l’aliénation, la rétention d’information, il semble évident que cet environnement de création n’a rien à voir avec celui d’un individu libre et intégré dans son époque. Je n’y vois pas de référence esthétique, politique ou historique.

Ce parti-pris de ne pas exposer la folie et de considérer l’œuvre des fous uniquement sous un angle « esthétique » sans faire de lien contextuel, me semble dérangeant. Il paraît évident qu’à l’époque quelques familles n’aient pas souhaité faire apparaître le nom de l’artiste. Aujourd’hui encore certaines œuvres sont anonymes et d’autres non.

Je m’interroge sur la finalité de l’exposition et comme nous n’avons pour le moment sous les yeux qu’une seule « vision » de l’art brut , ma complice me propose de filer à l’exposition de la collection de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, à Paris.

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Plancher de Jeannot hôpital Sainte-Anne à Paris

Une ambiance radicalement différente où l’expression de la folie est proche. Je suis complètement absorbée pendant plusieurs minutes, par une œuvre gigantesque qui trône devant l’entrée de l’hôpital, le plancher de Jeannot, expression d’une psychose évidente. Elle représente un plancher en bois de 15m2 gravé à la main d’un texte écrit en 1971 et découvert en 1993. C’est spectaculaire, voilà ce que j’imaginais être l’art brut, je suis impatiente d’entrer dans le musée. L’affichage est plus sobre, moins stylisé. Cette fois, la folie est exposée clairement. Même si, à nouveau, une sélection est faite par les thérapeutes de l’époque. La sobriété du dispositif permet une meilleure visibilité. Les œuvres nous racontent davantage. Même si cette exposition ne résout pas le problème de la subjectivité qui me questionne depuis le début de cette journée, j’encourage à parcourir les deux lieux dont les visites ont débouché sur de nombreuses discussions avec Alexandra. Elle reviendra bientôt sur des points très précis concernant l’importance et le pouvoir d’un discours sur la stigmatisation de la folie.

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Traduction du texte inscrit sur le plancher de Jeannot Hôpital Sainte-Anne à Paris

Marine Vellet

La folie en tête aux racines de l’art brut
du 16 novembre 2017 au 18 mars 2018
à la Maison de Victor Hugo
6 place des Vosges 75004 Paris

Collection permanente
Exposition en cours Elle était une fois Acte I
Exposition Elle était une fois Acte II du 1er décembre au 28 février 2018
MUSÉE MAHHSA
1 rue Cabanis 75674 PARIS - Cedex 14




[1ville de Dumfries en Ecosse

[2pseudonyme d’un artiste anonyme

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