C’était à deux pas du lac de Sainte Croix...

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C’était à deux pas du lac de Sainte Croix...

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par Jeanne Poitevin
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C’était à deux pas du lac de Sainte Croix, c’était cet été, il faisait frais, un soir, je m’étais échappée de ma caverne de Ventabren où je tâchais de fuir le monde et les flammes derrière les murs de ma vieille maison ancestrale, j’étais allée rejoindre des amies, juste un soir, voir un peu leur affaire, juste un soir.

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Dans la vallée, à Ventabren on brûlait, car les catastrophes écologiques rendaient la vie presque impossible l’été, je devais donner des stages de théâtre, comme tous les étés, libres et fous, mais, sous 43 degrés, j’avais tout annulé. Peu à peu, d’ailleurs, je me disais, on en viendrait à presque tout annuler. Fatalement, tout ou presque étant devenu publicitaire, ridicule, inutile, violenté, commerçant ou mortifère, mots à mettre dans n’importe quel ordre d’ailleurs, il était plus sage, peu à peu, de faire le choix de ne rien faire, ou le moins possible, pour garder un sens à ses gestes, ses jours, son existence, et ne pas servir une époque et une humanité presque exclusivement décorative, vendable ou obscène, vulgaire, agressive, bête et stérile, mots à mettre également dans tous les ordres possibles.

Ainsi, nous prenions la route, mon amoureux acteur de génie désespéré de devoir jouer ou pour l’État ou pour personne, et moi, vers nos amies de haute Provence.

Pour une soirée ou une nuit, nous verrions bien.

Emportions notre panier de nomades estivants, et nos téléphones portables aux couvertures roses, pour nous calmer, pour garder un lien avec nos grands fils occupés à étudier l’art et la littérature, à peu près aussi angoissés que nous de ne jamais trouver leur place nulle part. Car un artiste ne trouve pas sa place, jamais, c’est bien pour cela qu’il crie.

Nous arrivâmes donc à Riez, chez nos amies, et il faisait presque froid.

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Le lac de Sainte Croix ©DR

Nous étions si heureux de retrouver ces jeunes femmes courageuses et amies, vétérantes et combatives, que nous décidâmes de leur prêter main forte.

Mon amoureux allait faire des performances gratuites, et moi, je tenterai d’écrire un truc pour elles, seule chose que je sache un peu faire, moi, pure enfant de 68, qui n’ai rien appris, ou presque, qui ai refusé et refuserai toute ma vie de tout apprendre, ou presque.

Restes de slogans ravageurs mal interprétés et trop ancrés, sans doute. Je suis cela.

Idéal, rêve, utopie, impossible, petite dame auteure de théâtre inconnue, ou presque.

Je suis, comme une des deux amies que nous allions visiter, provençale.

Mes ancêtres sont d’ici, pour bonne part.

Et il est étrange pour moi de voir les espaces dits, vécus, traversés, laissés par mes ancêtres et leurs copains socialistes et résistants devenus des cartes postales pour rafraîchir et dépayser, quel mot effrayant, les jeunes youpies, entendez modernes et uper class travailleurs parisiens, européens, internationaux, pour qui ma terre est le triangle d’or à acheter coûte que coûte, à partager avec d’autres membres de la même classe sociale ayant colonisé les oliviers, les lacs, les pinèdes, sans y comprendre grand-chose, et en n’y gardant que les cigales et le soleil, lui devenu trop chaud, et elles ayant fini par mourir. Car le commerce tue. Oui, et c’est bien là son sens et son but.

Ici à présent on peut louer une chambre comme celle de ma grand-mère ou mon arrière grand-mère institutrices, revêches et résistantes, et y parler d’argent, dans ce décor devenu image, y parler de différence sociale assumée, de privilège bien vécu, les vieux meubles et les vieux murs doivent hurler et pleurer bien plus que moi, se bourrer la gueule bien plus que moi, ou juste autant.

Bien sûr, avec mon amoureux nous nous sommes perdus, bien sûrs nous sommes arrivés en retard, voici 50 ans que nous vivons ainsi, tous les psys du monde ont cherché à nous corriger de ce langage d’hors cadre, bien sûr, personne n’y peut rien, ceci, c’est nous. Et ceux qui nous aiment nous aiment ainsi. Et nos amies ici nous aiment. Comme nous les aimons.

Karine est un peu plus jeune que nous, elle a grandi à Cassis, elle a un morceau de vie en Corse, elle a fait les Beaux Arts de Marseille, elle est belle et drôle, un peu actrice, elle joue dans la montagne avec des amis, elle a fait partie de nos ateliers expérimentaux de théâtre et performance à La Friche La Belle de Mai de Marseille, quand mon père et Foulquié venaient de laisser là tout possible, ce qui bien sûr finalement s’est refermé, nous mêmes avons été rejetés de cet endroit que nous avions créé, mais c’est la vie de l’ère surlibérale, l’amitié, la fraternité, l’amour sont choses fort rares et fort peu respectées.

Karine là était terriblement inventive, belle, elle avait milles amoureux de tous les âges possibles, elle était déjà libre, géniale, provocatrice, nous avons fait les 400 coups et rendu notre ami Foulquié furieux milles fois, nous avions 25 ans, de Racine à Koltès, de Claudel à Genet, tous les textes étaient sujets de transgression, et tout était permis. C’était avant.

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Le Cercle des oiseaux ©DR

Avec Karine, nous sommes devenus amis.

Gaëlle, elle, est une amie de Karine, ensemble elles habitent Riez. Gaëlle est belge et provençale. Elle est un tout petit peu plus jeune que Karine.

Gaëlle est psychologue.

Elle est très belle, douce autant que Karine est violente, calme autant que Karine est volcanique, gestionnaire autant que Karine est anarchiste.

Nous en parlions ensemble il y a un an.

Elles voulaient, réfugiées, presque cachées à Riez, ouvrir un lieu de vie pour les fous, avec les fous. Elles cherchaient des alliés. Bien sûr, mon amoureux et moi, étions prêts.

Elles sont proches de la philosophie de la psychothérapie institutionnelle, qu’elles étudient, elles en rejoignent des conférences dans le monde entier.

Là les fous œuvrent et dirigent avec les soignants, leur guérison, leur acceptation.

Il y a un an elles voulaient faire venir une péniche comme lieu de vie sur l’étang où elles veulent accueillir les fous. Elles ont bataillé,

puis,

un camion-restaurant très raffiné et très chaleureux, comme chez des amies, s’est doucement approché d’elles, et ce fut ça.

Le démarrage concret de leur projet.

Quelques mots sur internet, pas un sous :

Venez donc nous aider à débroussailler, décorer, installer, faire vivre, un restaurant que nous tiendrons ensemble, juste avec nos désirs, nos gourmandises, nos envies de solidarité, de question ouverte, de tenter ensemble, de respect de l’écologie et de la beauté, de la place laissée sans aucun jugement aux fous et à leur travail avec nous, ouvrons cet espace de restauration raffinée partagée pour trois sous au bord de l’étang, à Riez, où il y aura six ou sept tables en fer forgé et de la vaisselle ancienne, des légumes délicieux, et des sourires sincères, essayons ensemble.

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Le restaurant du Cercle des oiseaux ©DR

Le village est venu, puis plus loin, puis encore plus loin, puis depuis l’Europe lointaine on se déplaça, gratuitement, pour aider à ce projet des deux amies, joliment, généreusement, et cela continue, cela va continuer, cela va continuer, cela va continuer, et, pour nous, cette nuit, au frais, nous avons pleuré, peut-être une dernière fois, avant de nous réveiller heureux, parmi les chiens fous, les champs brûlés par le soleil, les mûres sauvages et les paroles échangées d’autres jolies infirmières psy venues aider, par idéal, par rêve, par utopie, réalisés, un peu ? Un peu.

La Provence, là, dans son secret, sa force des pierres et du soleil, son Histoire et sa rigueur, en silence, se remet de sa gueule de bois, un peu plus ou tout autant que nous, et, on dirait bien, reprend courage.

Assurément nous reviendrons vous aider, et parler encore, et vous écouter, et vous voir nous écouter encore, parmi la déco folle et sublime de Karine, autour de l’étang, de cercles d’oiseaux roses, gracieusement aériens et pleins d’humour, de distance, et ne se prenant en rien au sérieux, comme un vrai théâtre de vie, chères amies, évidemment.

Jeanne Poitevin



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