TRUCS ET CHOSES

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(mais pas grave !)

TRUCS ET CHOSES

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par Karine Mazel
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Je suis née dans un monde où, quand on avait ce truc qui grandit en l’air et qui défie la loi de la gravité, on était un garçon. Si on avait cette chose dans laquelle on peut entrer et qui fabrique les bébés, on était une fille, y’avait pas à discuter. J’étais déjà très intriguée de croiser des hommes habillés en femme. En effet, moi qui étais une fille, je ne me reconnaissais pas dans cette image de femme apprêtée et maniérée qu’il renvoyait. L’habit ne fait pas le moine, et le rouge à lèvre ne fait pas la femme. Par contre il semblerait que le bistouri, oui. « On ne naît pas femme, on le devient » ? [3].

Et là je suis perplexe, parce que moi qui suis née avec un sexe féminin, je n’ai pas encore les idées très claires sur ce que c’est « qu’être une femme ». Hormis la règle des 3 M dont je parlerai plus loin, à 45 ans je suis encore en train de trier les grains de l’inné et de l’acquis. Je suis donc sincèrement fascinée par le fait qu’un homme puisse affirmer, au point de se faire opérer, qu’il est une femme. Je sais bien que certains naissent avec un sexe dans lequel ils ne se reconnaissent pas, et s’il existe des solutions pour les réconcilier avec eux-même, et les inclure d’avantage, soit. 
Cette idée que le genre, l’attirance ou la préférence sexuelle pouvaient être dissociés du sexe a donné naissance aux études sur le genre ainsi qu’à la notion de transgenre.

Une connaissance m’a racontée que sa fille se revendiquait du genre "neutre", ainsi que nombre de ses amis. Le matin elle se fait appeler Tomy, et part en costard main dans la main avec une personne en jupe. Le lendemain elle/il s’appelle Gladys et part en talons hauts avec Julot, qui la veille se faisait appeler Julie. Le week-end elle brouille les pistes, elle adopte un look androgyne et se laisse tenter par l’homme ou la femme qui lui plaît (comme les escargots).

Tout cela est vertigineux pour la femme hétéronormée que je suis malgré moi, mais c’est aussi très stimulant. Non seulement ces personnes laissent libre cours à leur bi-sexualité, mais elles interrogent les assignations culturelles liées au masculin et au féminin. Elles mettent un grand coup de pied dans la fourmilière des stéréotypes hommes/femmes. Et comme la plupart sont inconscients, je me suis pris les miens en pleine figure. C’est aussi inconfortable que salutaire, car cela contribue à déconstruire des croyances souvent réductrices et enfermantes.

Et peut-être qu’on cessera un jour de me regarder de travers quand je siffle avec mes doigts dans un concert, et qu’on ne me demandera plus si mon mari est physicien, quand je parle de physique quantique. Peut-être que les hommes pourront tricoter en regardant la télé, et souligner leur regard d’un trait noir, sans se sentir dévalorisés, et qu’on ne déposera plus systématiquement la côte de bœuf devant monsieur et le poisson devant madame. Peut-être, qui sait ?

L’autre jour, j’étais assise dans le train en face d’une jeune personne qui avait tous les traits d’une femme, et qui portait une barbichette-c’est à la mode chez les jeunes hommes-. Son sexe était-il épilé comme la mode le commande aux jeunes filles d’aujourd’hui ? En pleine crise, certains adolescents ou jeunes adultes décident soudainement de changer de sexe dans le but à peine dissimulé de « faire chier leurs parents » et de défier la loi que leur corps leur impose. Prises d’hormones et opérations se banalisent parfois pour le meilleur mais aussi pour le pire.

Notre sexe biologique de naissance est une chose incontestable, avec laquelle nous avons à composer. Et bien qu’il ne présume pas de notre attirance ou préférence sexuelle, il détermine un certain rapport au monde.
Ce qui est contestable par contre, c’est le déterminisme social qu’il implique.

Or je sens une tentation croissante et inquiétante, sous prétexte d’égalité entre les hommes et les femmes, de nier la différence des sexes et donc l’altérité. Ne pourrait-on pas orienter la réflexion collective vers une équité de traitement plutôt que de chercher l’égalité à tout prix ?
Je pense que quand on a ce truc qui grandit en l’air et qui défie loi de la gravité, on est un garçon. Et si on a cette chose dans laquelle on peut entrer et qui fabrique les bébés, on est une fille. À chacun son super-pouvoir !

Dire le contraire serait faire comme les courtisans du conte d’Andersen Le Roi est Nu, c’est à dire nier l’évidence, et s’éviter de penser les différences. Jusqu’à présent, ces différences ont produit des rapports de pouvoir, de domination et d’assignation sociale, massivement au détriment des femmes. Les hommes ne sont pas indemnes, loin de là, mais je vais prendre un exemple qui concerne les femmes parce que c’est ce que je connais le mieux.

Parmi les risques dépressifs recensés au cours d’une vie, on compte ; le divorce, le déménagement, et le deuil, c’est la règle connue des 3 D, elle s’applique à tous et toutes.
Mais à ceci s’ajoute pour les femmes la règle des trois M : Menstruations, Maternité, Ménaupause (celle-là c’est moi qui l’ai trouvée).
Qu’est ce qu’on fait avec ça, on crie au scandale et à l’injustice ? On demande l’égalité avec les hommes, on bouffe des hormones pour supprimer les règles, on planifie sa césarienne et on développe les projets d’utérus artificiels pour s’affranchir de l’enfantement et de la déprime post-partum ? (NDL l’utérus artificiel devrait voir le jour vers 2050)
Ou bien on essaie de tenir compte de ces périodes de vulnérabilités et de fragilité que le simple fait d’être une femme implique ?
Aïe j’ai dit un gros mot, je le sens rien qu’en l’écrivant. « Vulnérabilité, fragilité » sont devenus des mots grossiers. Il est pourtant urgent de les reconsidérer.

Nous avons beau être effectivement fortes, puissantes et courageuses, aucune d’entre nous n’échappe aux 3M, y compris celles qui refusent la maternité car elles doivent sans cesse le justifier.

Ces 3M nous mettent potentiellement à l’horizontale, et dans un monde qui a le culte de la verticalité, c’est compliqué. Il faut être debout quoi qu’il arrive, avancer contre vents et marées, il faut être « en marche » et jamais à l’arrêt.
Si on ajoute à cela les fantasmes qui circulent au sujet de ces fameux 3M, on comprend que les femmes soient tentées de s’y soustraire :
« Les femmes qui ont leurs règles sont impures. C’est honteux et tabou d’en parler, en plus elles font du chiqué et elles cassent les couilles. »
« Etre mère c’est accéder à l’accomplissement ultime pour une femme, et celles qui s’y refusent sont anormales. »
Et enfin cerise sur le gâteau :
« Après la ménopause on n’est plus vraiment une femme. »
Avouez qu’on n’est pas aidées !
Si on ajoute à cela, le fait que nous n’avons que des médecins comme interlocuteurs dans ces fameux moments, on finit par avoir l’impression diffuse, qu’être une femme est une maladie.

Nous avons du ménage à faire dans les stéréotypes comportementaux, qui nous limitent et nous enferment dans des automatismes mortifères. Mais nier que notre sexe détermine notre rapport au monde et à nous-même me semble aussi absurde, que de nier l’influence de la lune sur les marées.

Dans le mouvement d’éducation neutre, qui commence à avoir un certain succès, l’enfant faute de pouvoir choisir son sexe, a le choix de son genre. Il porte un prénom neutre, et il est hypothétiquement soustrait à tous les déterminants de genre. Il peut donc librement se déterminer le moment venu :

Les parents, impatients et inquiets : « Alors, fille, garçon, neutre, transgenre ? »
L’ado : « ben j’hésite, parce que j’aime bien baiser avec les mecs, mais franchement je préfèrerais vivre avec une femme, c’est moins casse-couilles »
La mère : « bien-sûr ma chérie, la préférence sexuelle ne définit pas le genre »
L’ado :« Ok, par contre j’ai décidé de me faire faire une ablation des seins, je trouve ça moche et inutile, et en plus ça gène »
Le père :« Tu ne souhaites pas allaiter plus tard ? »
L’ado : « Non mais de quoi tu parles, c’est pas parce que j’ai des seins que je suis une femme ! »

Si on pousse la logique jusqu’au bout ; dans un monde où les différences entre les sexes auront été abrasées au nom de la sacro-sainte égalité, sur quelles bases l’enfant pourra t-il décider s’il veut être un homme ou une femme ?
Quand on n’aura plus besoin de bander, ni de porter les enfants car les bébés pousseront dans des matrices après prélèvement d’ovocytes et de spermatozoïdes, que nous restera t-il, mis à part consommer et nous entredévorer ?

Si les hommes pouvaient assumer et afficher fièrement leurs qualités de sensibilité, d’intuition, de délicatesse, de douceur, de pudeur, de patience, de tranquillité, de bienveillance et de modestie. Et si les qualités de force, de courage, d’autorité, d’initiative, d’action, d’ambition, d’efficacité, d’analyse, de self-control des femmes pouvaient s’exprimer sans entraves.
Si tout ce qui relève du féminin cessait d’être systématiquement sur-valorisé (maternité) ou dévalorisé (cf entre autres les 3M)...

Alors … Alors ?
Alors on aurait sans doutes moins de conflits entre sexe et genre, plus de tolérance pour les homosexuels hommes, et quelque chose me dit que le système ultra-libéral n’y résisterait pas... Mais ceci est un autre débat.

Karine Mazel

Liens :

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/le-temps-ou-la-famille

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/la-liberte-se-nourrit-elle-dinterdits

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie

Voir le film Je ne suis pas un homme facile http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=263240.html

http://www.theoriedugenre.fr/?Qui-sommes-nous

https://www.lemonde.fr/societe/article/2014/02/26/theorie-du-genre-dix-liens-pour-comprendre_4372618_3224.html

http://www.madmoizelle.com/storm-44085




[1(S de Beauvoir Le deuxième sexe

[2(S de Beauvoir Le deuxième sexe

[3(S de Beauvoir Le deuxième sexe

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5 commentaire(s)

claire olivier 27 février 2019

j’avais déjà été séduite et fascinée par "tous à la cave" et à je retrouve une question qui m’habite et me préoccupe chaque jour davantage. Peut-être parce que j’ai le même âge et deux filles qui seront des " femmes"...et je sais lesquelles je ne voudrais pas qu’elles soient mais que vont-elles choisir ?
Merci pour ses réflexions. Claire.

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Paule Latorre 16 février 2019

Merci Karine pour cet article !
Je joins un lien sur les "Êtres-aux-deux-Esprits" : https://petitcyclone.fr/wp-content/uploads/2018/01/ce-que-sont-les-etres-aux-deux-esprits.pdf

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Samy 14 février 2019

Super article ! Merci pour ces éléments de réflexion. Je suis complétement d’accord !
Je l’ai partagé sur facebook :)

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Martine Tollet 14 février 2019

Bel article. Merci Karine !

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celine 10 février 2019

Un des mes amis homosexuel, qui a eu un petit garçon avec son mari par GPA aux USA , me disait hier soir qu’il comprenait à présent le poids qui pèse sur les femmes ( puisqu’il se retrouve lui même en position de père /mère ) lorsqu’elles doivent et qu’il doit partir à l’heure, juste à l’heure pour aller chercher son fils à la crèche. Le poids des regards de travers et réprobateurs , la prime de performance qui a sauté à cause du congés parental, le frein à la carrière que ça représente .

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