Tous à la cave !

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des cadeaux intelligents !





  


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(mais pas grave !)

Tous à la cave !

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J’avais une maison, c’était ma maison, je ne me posais pas de questions.
J’y vivais, sans l’habiter. Un jour j’ai remarqué une petite tâche d’humidité sur le mur du salon. Je n’y ai d’abord pas prêté attention. Les jours ont passé et la tâche s’est agrandie, allongée, élargie. Je ne pouvais plus l’ignorer mais je ne m’en inquiétais pas, car quoi de plus naturel qu’un peu d’humidité dans une maison ancienne ?
Jusqu’au jour où le plâtre a commencé à s’effriter, et qu’une fissure est apparue.

Une nuit j’ai rêvé que ma maison s’effondrait morceaux par morceaux, comme un château de sable rongé par les vagues.

J’ai appelé un artisan dès le lendemain matin pour qu’il vienne « réparer ».
Il a poncé, enduit et repeint mon mur. J’étais soulagée, je n’y ai plus pensé.

Quelques mois plus tard, une ombre s’est posée sur mon mur pimpant. La même, exactement. J’ai d’abord fait mine de rien, mais les mauvais rêves ont recommencé.
Cette fois j’ai décidé de ne pas me contenter de refaire le mur. Un maçon est venu, il a sondé la fissure, il l’a creusée, assainie, et il a appliqué une peinture anti-humidité.
J’étais soulagée et le temps a passé.

Des années plus tard, j’ai remarqué qu’une tâche se formait sur un des mur de ma chambre, puis la peinture s’est écaillée. Quelque chose sifflait à mes oreilles.
Je suis allée sur internet et j’ai cherché. J’ai croisé les informations et les expériences, et j’ai fini par comprendre qu’il fallait trouver la source de cette humidité. J’aurai beau traiter les murs les uns après les autres, elle trouverait toujours un chemin et réapparaîtrait sans cesse « par déplacement », ici ou là.

J’ai alors entrepris de visiter ma cave.
Je n’y étais jamais allée, car elle n’avait pas d’électricité. Je suis donc descendue dans le noir. C’était une puanteur, et j’avais l’impression que toutes sortes de monstres allaient se jeter sur moi, l’horreur ! (c’est fou ce que l’obscurité recèle de monstres).
J’ai ouvert la lucarne pour aérer et je suis remontée. Pas question d’y retourner seule.

J’ai appelé une entreprise spécialisée. On m’a expliqué qu’il existait des solutions rapides et efficaces, nous avons donc convenu d’un rendez-vous la semaine d’après.

Je suis descendu à la cave avec ce nouvel artisan, l’odeur s’était un peu dissipée.
L’artisan était devant moi, et muni d’une lampe torche il éclairait la cave en entier.
C’était un véritable cloaque.

  • « Il faut commencer par mettre l’électricité madame, sinon on ne pourra pas travailler ! »
    Comme j’ai eu honte ce jour là ! Je suis remontée effondrée, découragée par l’ampleur du délabrement et du chaos. Comment avais-je pu ignorer cette partie de ma maison si longtemps ? Le souvenir de ma première visite m’a pourtant empêchée de rappeler l’artisan, et le mur de ma chambre a commencé à se fissurer.

Au bout de plusieurs mois j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai appelé une autre entreprise. La personne m’a expliquée qu’il ne fallait pas être trop pressée, que nous irions pas à pas et sans urgence. J’ai protesté car je voulais que ça aille vite, et puis je me suis souvenue de mes expériences passées.

Nous avons visité toutes les pièces de ma maison, et de temps en temps nous descendions à la cave. C’est moi qui passait devant, moi qui guidait, et l’artisan « me suivait » avec une lanterne. Il n’était pas question pour lui d’installer l’électricité.
Quand je le lui demandais, il approchait la lumière d’une partie plongée dans l’obscurité.
D’autres fois, c’est lui qui me proposait d’éclairer dans telle ou telle direction.
La lumière était douce et claire, pas comme celle, blafarde et violente de la première fois. Ça a duré des années, on a fait ce qu’il fallait pour que ça respire et que l’air circule dans ma maison.

La tache sur mon mur est toujours là mais elle n’est plus une menace. Je n’ai pas mis l’électricité dans ma cave, car à présent je peux y descendre les yeux fermés, je sais me repérer dans l’obscurité. Quand il m’arrive d’y trébucher et de me retrouver à terre, je me sens moins seule et effrayée et je sais me relever.

Depuis j’habite ma maison.

Cette histoire témoigne de mon expérience des thérapies dites « brèves » puis de l’analyse psychanalytique. Je l’ai écrite car l’enseignement de la psychanalyse, notamment à l’université Paris Diderot, est menacée. (Vous trouverez au bas de cette chronique une pétition à ce sujet).

Certains analystes enferment des analysants à la cave et sans lumières pendant des années. D’autres allument la lumière trop tôt, ou se targuent de guider au lieu de d’accompagner, c’est un fait. La perversion, la bêtise et la vanité n’épargnent aucun corps de métier. Mais il ne faut pas confondre une chose et le mauvais usage que certains en font.


Le gouvernement prétend « harmoniser les pratiques », c’est à dire en valider une aux détriments de toutes les autres. Ce choix revient en quelque sorte à couper les racines d’un arbre pour ne garder que les branches. À moins qu’il ne s’agisse pas du même arbre, et que le premier (la théorie de l’inconscient) jugé trop ancien, encombrant et obsolète, soit tout simplement abattu pour faire de la place à une nouvelle variété (neurosciences, cognitivisme et comportementalisme) ?

Quoi qu’il en soit de ce débat, n’oublions pas qu’en matière de forêts, mais aussi de démocratie, la diversité est un garant de bonne santé.

Mon expérience m’a montrée qu’une analyse bien menée n’est pas l’activité intellectuelle stérile qu’on prétend. Elle permet de se réapproprier son corps et sa pensée. Il pousse plus de questions que de réponses sur les chemins de la psychanalyse, c’est ce qui la rend profondément subversive. Elle interroge et invite à penser, au lieu de proposer des solutions à une souffrance, ou de chercher à éradiquer des symptômes (ce qui ne manque pas de lui être reprochée à tort et à raison).

Elle nous invite à nous débarrasser d’une culpabilité paralysante et mortifère, pour saisir et assumer la complexité de notre désir, indépendamment de toute morale.
Affranchis du statut de victime perpétuelle, chacun peut reconnaître l’oppression -sociale, familiale, politique- qu’elle subit, et/ou qu’elle s’inflige à elle-même, et donc s’en défendre.

Au lieu d’apprendre à supporter la violence du monde, grâce à toutes sortes d’exercices pratiques qui nous permettent de nous adapter, et-ou de prendre des anxiolytiques et des anti-dépresseurs à vie, on relève la tête, on analyse, on pense, on se pense. Débarrassés de quelques illusions, on s’invente un horizon, on ouvre des possibles, on trace des sentiers en dehors des autoroutes payantes et vidéo-surveillées. Car en psychanalyse comme dans les contes merveilleux « c’est en marchant qu’on peut créer les chemins ».

C’est peut-être ce qui gêne ceux et celles qui préfèreraient nous voir en train de bêler à l’unisson plutôt que de nous rebeller.

Karine Mazel

PÉTITION : https://psycha-univ.org/

http://lesmotstisses.org/



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2 commentaire(s)

claire olivier 10 janvier 2019

Je découvre ce très beau texte et me reconnais à travers votre plume...et ce voyage intérieur.
Moi aussi J’habite peu à peu et chaque jour un peu plus "ma maison" mais ce ne fut pas sans difficultés et des descendes à la cave fréquentes...Pas uniquement pour piocher du champagne. vive la psychanalyse qui dérange et chatouille les méninges ! Se connaître soi -même c’est aussi être dans une réelle écoute du monde. Merci. Claire.

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combe 30 décembre 2018

merci Karine pour ton texte
je suis descendu moi aussi dans mes caves...car il y. avait besoin, question de survie !
Ca m a demande presque 20 ans de cheminement et je crois que ce n est pas terminé.
D ailleurs y a t il une fin a ce genre de chemin ?
au debut pendant quelques temps j ai debuté par la psychanalise (je ne connaissais rien d autre !)
et puis rapidement j ai bien senti que pour moi il me fallait autre choses que de la reflexion mentale, il me fallait impliquer le corps et l emotionnel. j ai decouvert toutes sortes de techniques. toutes Elles se sont revelees utiles a. un moment de ma vie : rebirth, EMDR, Hypnose, massage hebdomadaire, constellation familiales. Plus tard je me suis mis au yoga, a la,meditation, au tantra et pour finir au taï chi.
je continu avec le tantra ( vaste programme !) le yoga le taï chi et la meditation. Tous cela m accompagne, maintenant que ma resilience m a permis de colmater les grosses fissures.
si. c etait a refaire je commencerais direct par des constellations familliales ( j en ai fait 5) et je me passerais d utilser la psychanalyse. Pour ma personnalité ce n est pas ce qui me convient.
je connais l histoire d un roi qui dormait dehors devant la porte de son chateau et qui mendiait aux passants. Un jour il a enfin accepter de rentrer dans son chateau mais au debut il ne vivait qu au RDC dans la loge du concierge. Il lui faudra des annnes avant d habiter completement toutes les pieces de sa demeure et de prendre possession de son château.
léplus dur pour lui a ete de descendre dans les caves du chateau. Toile d araignees, serrures rouillees, portes fermees, obscurité, peur....

je t embrasse et a bientot en vendee ??
jack

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