‏Ce que j’appelle oubli, ce que j’appelle misère

PARTAGER CET ARTICLE ► 
|  Article suivant →
Archipels #2 est enfin là !
Bienvenue aux insatiables !



L’Insatiable est un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs sur les relations entre l’art et la société. Notre travail consiste à faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque pour mettre en valeur des actions essentielles, explorer des terres méconnues et réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.

Faire un don

< Articles sans abonnements

‏Ce que j’appelle oubli, ce que j’appelle misère

PARTAGER ►

par Alexandra A.
Télécharger la version PDF  Version imprimable de cet article Version imprimable



Samedi soir, 10e arrondissement, interphone W, 19h50. Je sonne. L’expérience du soir se jouera au dernier étage d’un duplex, dans un séjour-cuisine de 40 mètres carré, plutôt « arty ». Une trentaine de personnes sont présentes. Elles chuchotent par petits groupes sur des strapontins pré-fabriqués, pendant que d’autres, encore debout, se saluent sur une musique d’ambiance. Je les esquive et me faufile au dernier rang, assise entre un fourneau et une montagne d’épices.

JPEG - 281 ko
Photographie ©Giovanni Ambrosio

J’observe ce spectacle ou comment la barbarie à venir se transforme en une distraction dans un écrin soigné. Le sujet annoncé : une interprétation d’un texte de Laurent Mauvignier, écrit suite à un fait divers. En 2009, un SDF entre dans un supermarché lyonnais, ne résiste pas à ouvrir une canette de bière, la boit, se fait intercepter par quatre vigiles qui le rueront de coup jusqu’à la mort. Dans un monologue, adressé au frère de la victime, retraçant les faits et rendant une histoire à un invisible, l’auteur fait la critique acerbe de la froideur de notre monde. Ma première expérience de théâtre en appartement : où est l’acteur ? De quelle porte va-t-il surgir ? Comment savoir quand la pièce aura commencé ? Même si pour moi elle a commencé. J’écoute. J’attends.

20h08. Face à moi l’espace est déserté. Chacun est à sa place. L’espace scénique est dessiné par quelques lumières, rasant un parquet massif qui tranche avec l’installation d’une tente sur un carton, devant laquelle git une couverture de survie et une canette de bière.

20h10. Les derniers arrivant sont guidés vers les places restantes, mais l’un d’entre eux ne s’assied pas. Je lui avais souris en le frôlant à mon arrivée, parce qu’il paraissait aussi seul que moi dans l’indifférence générale. Lui qui semblait boîter, lui qui semblait à part, jouait déjà, et fait maintenant face aux privilégiés que nous sommes.

JPEG - 289.5 ko
Image ©Théâtre de Beauvaisis.

20h11. La musique introduit la performance, l’homme s’assied sous sa toile, replie ses affaires, brosse ses dents et débute une phrase qui ne trouvera de fin, sans finalité, qu’une heure et quart plus tard. Il chuchote, marmonne et se lève, nous parle, s’énerve, crie, hurle, transpire ; repend son souffle ; puis repart dans une tentative de compréhension des faits : l’entrée dans le supermarché, le « délit », « l’arrestation », « l’isolement », puis les coups et la violence, et enfin le silence ; puisque la mort c’est du spectacle, il n’y a ici que le silence tristement concret. Si j’avais été seule, chez moi, j’aurais pleuré. Je ne sais pas si c’était l’interprétation, les mots, l’image, mon empathie, je n’arrive plus à discerner la source de l’émotion, mon hyper-émotivité, le drame conté ou la puissance du jeu.

Cet homme n’est peut-être que la voix d’un disparu, sûrement celle d’un invisible, il incarne la violence de notre société consumériste. Une réflexion partie d’une incompréhension révoltante, celle d’une histoire incroyablement réelle : un homme mis à mort pour une pièce manquante où le drame se joue dans « ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent, dans des vies mortes comme cette pâleur ». Puisque l’horreur est plus encore dans cette humanité, que l’autre lui a enlevée, en présupposant la solitude et la déchéance de sa vie, le privant de la possibilité d’aimer et d’être attendu. Effroi. Clichés. Erreurs.

JPEG - 45.3 ko
Photographie ©Giovanni Ambrosio

21h30. Si j’étais gênée par le concept d’une représentation publique dans un espace privé, au terme de la soirée je dois admettre qu’il y avait là une pertinence au dispositif. Celle d’apporter par le lieu un écho à l’essence du texte qui s’adressait au frère de cette victime, à l’impuissance d’une famille, à l’aveuglement d’une société, mais avant tout à notre indifférence. Nous sommes « ces gens, les voisins, ceux qui votent, qui parlent, ceux-là même qui l’ont ignoré ou méprisé en le tuant à petit feu tous les jours ». Et mes interrogations initiales prennent tout leur sens, la pièce se jouait dès mon entrée dans les lieux. Cet homme était déjà là, à marcher entre les discussions de convenances, que le « public » repris dès la fin des applaudissements : « T’as repris l’aquagym, toi ! Que-ce qui.. ? Ton cul ! Haha, oui, t’as vu ? Touche ! ». L’émotion vive des coups que l’acteur s’est portés résonnent encore et sont aussi percutants que nos capacités à regarder si vite ailleurs.

‏Ce que j’appelle misère, ce que j’appelle oubli.

Alexandra A.

Ce que j’appelle oubli, sur un texte de Laurent Mauvignier, Philip Boulay met en scène l’atrocité de notre monde dans une adaptation simple, sans artifice, talentueusement et justement incarné par Vincent Ozanon, dans un appartement du 10e arrondissement de Paris.

‏Prochaines représentations :

  • du 15 au 19 novembre 2017 à l’Oriental-Vevey, 22 rue d’Italie, 1800 Vevey. (Suisse)
  • les 13 et 14 décembre 2017 au Théâtre universitaire du Saulcy dans l’Espace Bernard-Marie Koltès, Université Paul Verlaine, Ile du Saulcy, 57000 Metz.
  • le 22 décembre 2017 au Pré-Saint-Gervais, 93061.

Laurent Mauvignier, Ce que j’appelle oubli, Les Editions Minuit, 2011, 64 p.


fake lien pour chrome



Partager cet article /  



<< ARTICLE PRÉCÉDENT
En hommage à notre ami Jack Ralite
ARTICLE SUIVANT >>
Révolution. On en parle ou on l’invente ?





Réagissez, complétez cette info :
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


Signalez un problème sur cet article :


Annonces


Brèves

« Où l’art se fera-t-il ? » Les 10, 16 et 17 décem­bre, au B’Honneur des Arts, salle de la Légion d’hon­neur à Saint-Denis.


Lancement d’Archipels 2 à Liège le 18 novem­bre 2017 de 18h à 19h30.« Devant des événements aussi vio­lents que la “crise des migrants”, il est plus commun, plus immé­diat, de se lais­ser sidé­rer que de consi­dé­rer », écrit Marielle Macé, la sidé­ra­tion indui­sant une mise à dis­tance, une para­ly­sie, à l’inverse de la consi­dé­ra­tion qui favo­rise la com­pas­sion, la lutte.


Du 30 novem­bre au 3 décem­bre 2017
Vernissage jeudi 30 novem­bre de 18h à 22h.L’ hybri­da­tion est à la mode. En art, la pra­ti­que n’est pas nou­velle, mais à l’ère des images de syn­thè­ses, des OGM et des pro­thè­ses bio­ni­ques que peu­vent les artis­tes aujourd’hui ?


L’infor­ma­tion ne devrait pas être une mar­chan­dise, mais elle est de plus en plus sous la coupe des pou­voirs finan­ciers et indus­triels. Pour faire vivre une presse libre, jour­na­lis­tes et citoyen•­ne•s doi­vent inven­ter d’autres modè­les économiques, émancipés de la publi­cité et des action­nai­res.


Le deuxième numéro de la grande revue franco-belge art et société est arrivé, com­man­dez-le main­te­nant !