Nous, la forêt qui brûle

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Nous, la forêt qui brûle

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par L’Insatiable
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Lorsque fut demandé à Armand Gatti comment répondre à la menace de disparition qui pesait sur la Maison de l’arbre à Montreuil, il a répondu : « Il faut encore changer de nom. Maintenant, le lieu doit s’appeler : " Nous, la forêt qui brûle " ». Le mois de Mars à La Parole errante [1] sera celui de la forêt qui Brûle. Ouverture lundi 7 mars en présence d’Armand Gatti avec la projection du film « La forêt de Berbeyrolle » à 20H30.

Ce nom ne désigne plus seulement un lieu géographique localisable, mais également son antériorité à travers les multiples lieux par lesquels La Parole errante n’a cessé de lire l’histoire à contre-courant du déjà-écrit. « Nous, la forêt qui brûle », est le nom de cette antériorité dans laquelle un paysage a mûri, et c’est le nom d’un travail où la question du sens, comme celle de la transversalité, sont maintenues au centre. C’est justement ce « partage du sensible » qui est menacé aujourd’hui par une logique économique qui se revendique, sans honte, d’intérêt public.

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Au mois de mars 2016 à la Parole errante, plusieurs collectifs expérimentent une programmation où se croisent et se questionnent poésie, politique, peinture, soin, théâtre, artisanat...

Cette programmation rend visible la multiplicité des réalités qui, à l’intérieur de la Parole errante, échangent et se changent, inventent et se réinventent, et constituent son identité.

Autant de manières de se rapporter à ce lieu, d’en avoir usage, que l’on soit une troupe de théâtre, un collectif d’habitants, une auteure, un peintre, une classe relais, un collectif militant, un réseau de réflexion autour du soin...

Elle révèle un lieu ancré dans son histoire, celle de l’équipe de la Parole Errante constitué autour d’Armand Gatti, et tourné vers des devenirs autres. Elle met en scène un dialogue.

Cette programmation rend visible un lieu en recherche de devenirs désirables.

Elle met en lumière, un lieu ouvert sur la ville, un lieu d’accueil et de visibilité pour des pratiques culturelles, sociales, politiques mineures ou plutôt moléculaires, seules capables de retisser des territoires d’existences et de luttes riches et nécessaires.

Elle rend visible la fonction prise par ce lieu au fil des années dans le territoire de Seine-Saint-Denis.

Pourquoi ce titre ?

« Partout où nous sommes allés, les arbres ont combattu avec nous, maintenant, nous voilà, la forêt qui brûle. » Armand Gatti

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« NOUS, LA FORÊT QUI BRÛLE »

Dire « Nous, la forêt qui brûle », c’est rendre visible l’effacement, c’est rendre tangible la destruction de plus en plus systématique de ces lieux vivants où se tisse l’histoire concrète. Partout où de la pensée est vécue, tout semble se mettre en place pour la défaire – pour que surtout le temps ne reste pas dans les corps, que les sédimentations, les stratifications ne se fassent pas. S’il n’y a plus que du consommable, alors aura en même temps cessé d’exister un lieu d’inscription des vécus, des récits, où la parole puisse circuler, se transmettre, être adressée. Que va-t-il arriver si les vies ne répondent plus qu’à des besoins préfabriqués ? Où les choix pourront- ils encore exister si ce qui est proposé ne porte pas en lui-même une émancipation en regard des itinéraires balisés à l’avance ? Le contrôle généralisé se répand en générant toujours plus d’autocensure. « La forêt qui brûle », c’est dire la vigilance comme une dimension encore habitable.

À quelques endroits, le théâtre devient aujourd’hui prémonitoire. Il est ce bord où la parole émerge, imprévue, imprévisible, et nécessaire – cette parole, qui à un moment donné, se risque à prendre conscience d’elle-même et pour ce faire, s’ouvre à la traversée d’autres langages, se pense autre et vers l’autre. C’est une parole qui s’adresse à l’écoute – elle ne devient entière que dans (avec) l’écoute. Le théâtre, pour désigner un lieu, une histoire, où la conscience de l’autre dans le langage, n’est pas perdue. Où le chemin de la conscience vers l’autre, est sans cesse ce qui déborde le déjà joué.

Chaque présent impose de remobiliser les forces, de penser à nouveaux frais, de retraverser l’engrenage où l’on est pris – sans rien céder. Voir, parler, sentir, savoir : rien ne se fait naturellement. Mais toutes les fois où elle nous arrive, même si elle nous transperce, la lucidité nous permet de résister.

Une désensibilisation extrême opère actuellement, elle écrase chaque espace vital. Elle voudrait euphémiser la douleur qui enraye la croissance économique. La douleur qui est un signal. Le voyant de la douleur, comme ceux de la faim et de la soif : tant que l’on sent encore une faim spirituelle, le sursaut de vie est possible, mais quand on ne sent plus rien...

Dans l’espace du théâtre, la Parole errante est ce voyant du désir de savoir, qu’aucun savoir ne peut recouvrir, ce voyant qui indique qu’une expérience n’est vécue que lorsqu’elle est partagée. Elle désigne aussi une structure et un lieu où l’écrivain est partie-prenante des lieux où il intervient en résidence. Les commandes à l’écrivain donnent un sol à son travail, elles lui permettent de sortir du retranchement, voire du spectacle où on l’enferme parfois, et où la pensée s’immobilise dans la représentation. Écrire, c’est ce moment où la pensée vient s’intérioriser à son contenu tout en affrontant l’inconnu qu’elle découvre. C’est clandestin au sens où Desanti disait : « On ne peut pas faire de philosophie de l’extérieur. La philosophie ne consiste pas à exposer des idées. Cela ne consiste pas à convaincre les gens que telle thèse est préférable à telle autre. Cela consiste à s’installer dans le mode de penser et le mode de vie et à le déployer. C’est un travail clandestin que chacun ne peut faire que pour soi-même. Après ça, on essaye d’écrire, ce qui est la chose la plus difficile parce que souvent on ne peut pas justement. Mais il faut viser l’expression, l’expression de ce mouvement-là : cette intériorité absolue de la pensée à elle-même lorsqu’elle s’exprime, lorsqu’elle cherche son fil et son droit fil. Alors il faut essayer de restituer le droit fil. C’est clandestin. »

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Chaque expérience proposée par la Parole errante refaisait ce chemin dans l’infusoire d’une réflexion qui s’élaborait dans l’effort de restituer le sens et l’image de vie qui l’accompagne – et ceci jusqu’à l’expression.

La Maison de l’Arbre a donné asile à la Parole errante. Et les trajets effectués depuis tant d’années ont pu être rassemblés et mis à la disposition de tous, grâce au travail d’archivage des documents. La Maison de l’arbre, c’est aussi la maison d’un travail infini sur la question des mots qui sous-tend toutes les strates de la parole errante. C’est un lieu axé sur la transmission, le souci de l’écriture, de ses positionnements, de ses utopies chevillées à la question du sens. Travail sur les textes de l’auteur Armand Gatti : ce n’est que travaillés que les écrits deviennent vivants.

« Nous, la forêt qui brûle » est le corps d’un débordement contre l’écrasement. Il est relié directement au premier lieu de la résistance d’Armand Gatti, au maquis dans la forêt de la Berbeyrolle. C’est le début d’un combat qui convoque la verticalité des arbres et des solitudes dispersées réunies à un moment autour d’une parole adressée.

Dans le maquis il n’y a pas de visibilité directe sur ce que les choses vont devenir, mais l’imagination est la ligne serrée qui a définitivement quitté l’état de spectateur et refuse le commentaire qui attend toujours la fin de l’histoire avant de se prononcer.

La pensée meurt toujours de ne pas être vécue, de sa frilosité, de sa soumission à la diplomatie (gestion de compromis). À l’encontre de cette résignation s’invente une langue aux prises avec le réel.

« Nous, la forêt qui brûle »... pour ne pas perdre de vue les visages et la trace des soucis que d’autres ont laissé.

« Nous, la forêt qui brûle »... Nous n’avons aucune longueur d’avance. Le combat passe par ce constat et commence au vif de lui.

Nous sommes en train de perdre nos noms... « La forêt qui brûle », c’est se souvenir de nos noms comme paysage des singularités, tissu de sens – jamais comme totalité, univocité. Retraverser le champ de la connaissance et du vécu, mais en se les donnant comme l’expérience d’un langage et de son poids qui reste à travailler dans les traces vives qu’il a laissé.

Une traversée donc, au pied de la lettre, qui pour l’heure n’a pas la prétention évasive d’éclairer un futur. L’inquiétude qui s’approfondit ici n’ouvre pas sur de nouvelles espérances. Nous ne sommes plus à l’époque « des lendemains qui chantent ». La vie n’est pas sauve, c’est cela que rend visible : « Nous, la forêt qui brûle ». Rien de rassurant, mais appel multiplié à toutes les « paroles contraires » qui disent leurs noms et leurs veilles. À ce stade, nous ne pouvons pas changer le monde tel qu’il est, mais nous pouvons changer nos actes dans le monde. C’est peut-être ainsi que s’éclaircit le sens de ce mot : « J’écris pour changer le passé » – réponse que fit A. Gatti à ses compagnons de la Résistance, lors de leur détention à la prison de Tulle en 1943.

Vivre est en train de devenir une activité clandestine. « Nous, la forêt qui brûle », en est le pas franchi.

Natanaële Chatelain

http://nous-en-mars.jimdo.com/pourquoi/




[1La Parole errante à la Maison de l’arbre, 9, rue François Debergue 93100 Montreuil, M° Croix de Chavaux.

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