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Entretiens

Nicolas Frize

C’est là que ça se passe
par Jacques Livchine
Thématique(s) : Inclassables, improbables, incasables Paru dans Cassandre/Horschamp 85
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C’est là que ça se passe

Faut que je parle de Nicolas Frize, absolument. Je ne veux pas le mettre en exergue, le hisser sur un piédestal, mais ça m’a mis tellement de baume au cœur dans le désert théâtral français d’assister à un spectacle qui me donne des ailes, où je me reconnais, qui met en jeu la société, qui a du souffle, de l’élan, de la poésie, qu’il faut que j’en parle.

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© J. Livchine

Nicolas Frize, pour ceux qui ne le connaissent pas, ce n’est pas son homonyme, le rugbyman aux 120 kg et 1,95 m, non, c’est un tout petit gabarit, c’est sans doute la légèreté qui le qualifie. D’aucuns aiment l’appeler « le ludion ». Il est né en 1954, mais personne n’aurait l’idée de le qualifier de senior.

Il est inclassable, parce que c’est pas du concert ou du théâtre ce qu’il fait, c’est une alchimie mystérieuse, ça n’a pas de nom. Pourtant, il connaît surtout la musique, c’est un compositeur avant tout, il a fait des études avec Pierre Schaeffer, mais s’il a vraiment bénéficié d’une influence, ce serait celle de John Cage, qu’il a assisté pendant neuf mois.

Frize est issu d’une famille modeste, mais on se demande alors pourquoi son frère, c’est le peintre Bernard Frize… On essaye de trouver les secrets de l’artiste dans son milieu social… fausse piste.

Frize s’est fait connaître par ses concerts de baisers, de locomotives, de machines-outils, de porcelaine, etc. Il décrypte le monde et ses matières par les sons. Quand Libération avait encore des pages Culture, chaque sortie de Frize était un événement qui remplissait parfois trois pages complètes. Il a même eu droit à la gare de Lyon après minuit pour lui tout seul, avec ses locomotives et ses cheminots.
Mais ce qui m’intéresse et me fascine et me passionne le plus chez Frize – et ce qui devrait interpeller la profession théâtrale et musicale tout entière, et aussi les centres d’art contemporain –, c’est la façon dont ce garçon arrache la culture à son ghetto doré.

Nicolas Frize fait dans le pointu, dans l’expérimental, ses partitions sont complexes, c’est de l’Ircam ++ et pourtant, il entraîne dans ses expériences des gens, de vrais gens comme on dit, on pourrait même dire les milieux populaires.
Et les gens l’écoutent, ne se moquent pas, ne disent pas que c’est du n’importe quoi.

Là est l’art de Nicolas Frize, il est en pleine recherche, en pleine expérimentation de sons, d’accouplements sons et peinture, ou je ne sais pas quoi, mais il sort de son laboratoire, il va en pleine banlieue, dans les endroits de relégation sociale, il réalise des mélanges très sophistiqués entre son art et la vie quotidienne, et ça marche.
Une feuille de papier que l’on froisse est pour lui une source de son idéale. Cela devrait être notre seul but à nous autres artistes : allier l’expérimental et le populaire.
Donc, début février 2011, je suis allé de sortie ratée en sortie ratée dans des lieux de culture légitime, avec des labels, des noms (je ne sais pas ce qu’on attend pour faire une révolution culturelle chez nous). Et puis, je vais assister à la dernière création des Musiques de la boulangère.

Et je suis époustouflé. Comment la magie peut-elle naître dans un lieu que sans Nicolas Frize je maudirais ? L’espace Lumière d’Épinay-sur-Seine, dans le 93. Ni théâtre ni salle de fêtes, tout à la fois, sans caractère, matériau froid, le genre de lieu que je hais.

Et voilà comment ça se passe.
Dès l’entrée, la soirée est transcendée par un programme superbe, cartonné, gratuit, large, avec des mots splendides, distribué par de charmantes créatures.
D’emblée, je suis subjugué par cet immense respect du public. Le programme ressemble à un menu de grand restaurant, bourré de citations : « les sons retombaient presqu’en l’air », « la soif de toucher », « il n’y a plus de nuit ».
Puis la salle : en principe, elle devrait être sinistre, mais non, de grands lés de tissu recouvrent des sièges et créent une sorte de désordre visuel. L’horrible symétrie des rangées de sièges alignés est cassée.

Et ce n’est pas fini, Nicolas Frize nous explique qu’à chaque segment de spectacle nous allons devoir nous déplacer, pour changer de vision et d’écoute.
Et les artistes entrent. Je suis abasourdi. Ils ne sont pas vingt ou trente, pas cinquante ou soixante-dix… Non, 116 ! Quelle générosité ! Après, je ne me risquerai pas à raconter ce que j’ai vu et entendu. C’est totalement unique.
Le spectacle s’appelle Je ne sais pas.

C’est du jamais vu. C’est unique.

Surtout, ça donne des forces, ça montre qu’une entreprise pareille est possible.
Les créations de Nicolas Frize sont non reproductibles, cela se passe une, deux ou trois fois et puis c’est fini. Pas de captation, pas de CD. C’est du vivant, du vibrant, du sensible. La rémanence est forte. Ces soirées restent gravées dans les cerveaux. C’est ça aussi, Nicolas Frize, il pourrait avoir toute une activité marketing, produits dérivés de ses œuvres, DVD, CD, tee-shirts. Pas question. Il y a une éthique.
Rares sont les artistes qui suivent le chemin qu’ils ont à suivre avec une telle ténacité dans le temps.

Frize s’explique : « Je suis ma ligne, je ne me désarme pas, je ne me lâche pas, je suis têtu, je suis exigeant, je veux être incontournable, j’ai une certitude de la méthode, j’arrive à vivre sans attendre de considération.  »

L’autre point que j’essaye de comprendre, c’est ce qui pousse Nicolas Frize à impliquer des centaines de personnes dans ses œuvres. Y a-t-il un fantasme, je veux comprendre cette volonté. Il me dit : « C’est comme ça, j’aime les gens. » Il l’écrit : « Si je t’aime, c’est parce que tu es, tel(le) que tu apparais et non pas tel(le) que je t’aperçois (la frontière est folle !). Ce qui m’émeut, c’est ton existence, le fait que tu vives là, avec tout ton lot de réactions, de luttes, ta beauté, tes idées, ton impact sur les choses, les sensations que tu provoques, ta présence dans l’histoire de nous tous, ton corps à perte de vue offert au monde, si loin de toi, si près de chacun de nous qui t’entourons. Tu rayonnes en diffractant. Le monde n’est pas ton miroir, il est ton creuset, tu y offres ta pâte, ta chair, tes mots, tes yeux, les méandres de tes sens, tu éclaires ce qui t’entoure sous un angle unique, je t’aime et je ne suis pas le seul. »
Il ajoute qu’il se sert de l’argent public, et qu’il tient à ce que l’argent public revienne au public.

Voilà ce que j’avais à dire de Frize.

Nous n’avons pas besoin de débattre pendant des heures sur « culture partagée » ou « pour chacun ». En France, il y a des artistes qui œuvrent dans l’ombre, qui sont en prise sur la réalité, qui ne sont pas dans la carrière et la recherche de reconnaissance, ils ne cherchent pas à jouer dans les temples de la grande Culture, ils existent, ils officient, ils commettent des actes poétiques d’envergure avec les gens et pour les gens, ils sont dans l’authenticité, ils font mentir les statistiques de la démocratisation.
C’est là que ça se passe !

Jacques Livchine

• Les Musiques de la Boulangère – www.nicolasfrize.com




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