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Entretiens

Martin Crimp

CONTRE le simulacre
Thématique(s) : Si loin si proche Sous thématique(s) : Danse , Cassandre/Horschamp 80
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Sa place sur la scène britannique est singulière. Ni réalisme social ni postdramatique, étiquettes collées à l’écriture de Martin Crimp. Dans son théâtre du monde contemporain gangrené par la violence, le langage fait l’action et crée l’image. Jamais montrée directement, la violence est diffuse, affleurant à la surface du quotidien, s’infiltrant jusqu’aux consciences. Elle en est d’autant plus menaçante, présente, réelle.

(article paru dans le numéro 80 de Cassandre/Horschamp, hiver 2010)

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La violence sous toutes ses formes est en permanence présente dans votre théâtre. Contrairement à certains auteurs britanniques comme Edward Bond ou Sarah Kane, vous ne l’abordez pas de façon frontale. Pourquoi ?

Martin Crimp : Si la violence est dans le texte, il n’y a aucune nécessité de la représenter sur le plateau. Ce sont les mots qui créent les images. Plus j’écris, plus cela me paraît évident. La violence est présente partout, sourde, affleurant à la surface de nos vies. Par exemple, dans Getting Attention , qui parle de la maltraitance des enfants, il n’y a pas de démonstration de violence, pas davantage dans Tendre et cruel , transposition des Trachiniennes de Sophocle dans notre quotidien contemporain, qui évoque la guerre d’Irak, le mensonge, le cynisme politique, la barbarie de notre temps. Cette forme d’écriture a trouvé son accomplissement dans Atteintes à sa vie , où la parole est action ; tout ce qu’on fait, tout ce qui se produit est raconté. On pourrait imaginer une mise en scène qui consisterait uniquement en une narration avec juste des voix. Des situations, des actions très violentes qu’on raconte mais qu’on ne voit pas. Avec cette pièce, je me suis libéré de la nécessité de montrer l’action sur scène en prenant le parti de l’imagination. Le récit opère plus profondément dans l’esprit du spectateur que des images toutes faites. On trouve cette technique dans le théâtre grec qui raconte avec une force extraordinaire les guerres, la violence, sans cet appareil de décors, de moyens technologiques, d’images virtuelles.

Les metteurs en scène ne font pas assez confiance à l’imaginaire du spectateur. Ils créent sur scène des images, recourent aux projections…

Personnellement, je fais confiance au langage. Mais je ne suis pas contre les moyens technologiques, tout dépend comment on les utilise. Hubert Colas par exemple, dans sa mise en scène de Face au mur , a utilisé la vidéo, très discrètement, pour séparer les séquences et non pour les illustrer. Ce que je n’aime pas, c’est quand on fournit les illustrations des images qui sont dans le texte. Quand on dit « la pomme », on n’a pas besoin de la montrer. En revanche, on est obligé d’inscrire dans l’espace, de suggérer, d’indiquer par quelques signes ce qui se passe, le temps. Mais c’est surtout le langage, l’acte de narration qui construit l’espace et donne aux personnages leur existence.

Par rapport aux thématiques que vous avez traitées dans les années 1980 et 1990, comment votre regard sur le monde actuel a-t-il évolué ?

La société de consommation, la mondialisation, etc., nous sommes en plein dedans. De Pinter à Sarah Kane, on ne cesse de les dénoncer. Le vrai drame aujourd’hui, pour nous les Occidentaux, se passe dans notre tête. Tout comme la vie de beaucoup de gens se passe dans des huis clos privés que nous créons, dans la voiture ou devant la télévision et l’ordinateur. On ne sait pas encore comment cet usage permanent des ordinateurs, de l’internet, va nous changer et jusqu’où ça va nous mener.
Le défi aujourd’hui pour un auteur de théâtre, c’est de rendre dans l’écriture, sous une forme qui ne soit pas superficielle, ce manque d’épaisseur, de profondeur dans les rapports entre les gens, produits par l’usage de ces nouveaux moyens d’information et de communication. C’est ce que j’ai essayé de faire dans La Ville  : montrer, sans tomber dans le piège du superficiel, la superficialité du monde en devenir.

Il y a une structure musicale dans vos pièces : des variations sur des thèmes conducteurs, la con struction de soli et de choralité, un registre rythmique…

La plupart du temps, cette structure musicale se met en place inconsciemment. La musique fait partie de moi, de ma nature. Dans mes pièces, comme dans les Inventions de Bach, il faut saisir les thèmes moteurs et les relations qui se tissent entre eux. C’est l’oreille du spectateur qui produit l’image. J’écris comme un compositeur, je ne me contente pas de trouver des mots, des phrases qui créent l’image, mais je cherche des motifs dont les répétitions ou les variantes produisent des intensités, une circulation des énergies, une dynamique particulière. Ce n’est pas une technique, c’est une démarche pragmatique qui consiste à trouver et à organiser les éléments qui inspirent l’imagination du spectateur.

Vous mettez à distance le réel, vos pièces ne sont jamais en relation directe avec l’actualité, qui est abordée de façon oblique. Est-ce un moyen d’échapper à « l’illusionnisme » du théâtre ?

J’essaye toujours d’éviter une situation réaliste, d’ouvrir sur les multiples possibilités, de rendre la réalité ambiguë, pour éloigner le spectateur de l’illusion de vivre et de percevoir la réalité, l’actualité, comme en direct. Par exemple, quand la guerre en Irak a commencé, le Royal Court Theatre a proposé à quelques auteurs d’écrire un texte en réaction. Je ne voulais pas écrire quelque chose au premier degré, une simple protestation, une dénonciation de plus. J’ai écrit Avis aux femmes d’Irak dans lequel, sous une forme ironique – une satire a contrario –, sur le mode de la publicité télévisée occidentale, je prodigue des conseils, comment protéger les enfants, réduire la pauvreté, etc. Je refuse de donner aux spectateurs l’illusion de la réalité, alors que, la plupart du temps, elle nous échappe. Au contraire, je m’attache à leur faire comprendre et ressentir que ce qui est important, c’est ce qui se passe hors champ, ce qu’on ne voit pas. Je ne cherche pas à donner aux spectateurs des explications mais à bouleverser leurs certitudes, à montrer la difficulté de cerner la complexité du monde, à les amener à trouver leurs propres conclusions.

Propos recueillis par Irène Sadowska-Guillon




Post-scriptum :

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