Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Entretiens

Marie-José Mondzain

Grand témoin
par Valérie de Saint-Do
Thématique(s) : Parti-pris Sous thématique(s) : Politique culturelle , Philosophie Paru dans Cassandre/Horschamp 82
Télécharger la version PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable


Philosophe, directeur de recherche au CNRS, Marie-José Mondzain a consacré une large partie de sa réflexion à l’image : « Qu’est-ce que voir ? Qu’est-ce que dire ce que l’on voit ? Qu’est-ce que faire voir ? Qui dit ce qu’il faut voir ? ». Engagée notamment auprès de l’Appel des appels, elle défend l’art et la culture comme condition de l’existence du politique et de la formation du sujet.

(article paru dans le numéro 82 de Cassandre/Horschamp le 4 juillet 2010)

JPEG - 43.5 ko
© Sophie Bassoules

Il semblerait qu’une partie de la gauche ait baissé les bras sur ce pour quoi nous nous battons depuis des décennies : l’art en prise sur la société, la démocratisation et la démocratie culturelle.
Comme si une grande partie des militants avait finalement ingéré ce qu’on cherche à nous faire avaler depuis la fin des années 1970, sous Giscard : l’idée que, finalement, la démocratisation culturelle a été faite par le marché. C’est frappant dans les milieux altermondialistes, où la culture est le repos du militant ! L’idée qu’elle soit un vecteur essentiel de la transformation sociale est trop souvent ignorée…
La désastreuse loi Hadopi a eu aussi cet effet pervers : les artistes ont été perçus comme des privilégiés défendant leurs privilèges. L’idée se répand que la culture n’est plus un lieu de combat, mais qu’elle est devenue le terrain de jeu des « bobos » voire, pour être simpliste, de l’ennemi de classe. Il nous semble important de nous emparer de ce débat, précisément parce que nous sommes critiques non seulement vis-à-vis du marché, mais face à une dérive marchande de l’institution culturelle.

Marie-José Mondzain : On voit en effet une montée du populisme liée à un effondrement politique. Si l’on parvient à penser cette question du populisme, on créera des outils pour repenser une distinction entre les gestes artistiques qui sont solidaires d’une construction de la culture et ceux qui s’en désolidarisent et deviennent complices de l’effondrement politique.
Je crois qu’un jugement sur l’art est possible en termes d’autorité et d’éthique.
Qu’est-ce qu’être auteur aujourd’hui ? Quels sont les artistes qui font autorité, qui rendent au peuple sa capacité légitime de penser, de juger et d’agir sur le monde ?
Il y a quelques décennies, des intelligences anticipatrices – certaines réactionnaires, d’autres que nous pensions être sinon de gauche, du moins dans la générosité politique – ont pris des positions tout à fait surprenantes voire rétrogrades. Des intellectuels et des critiques ont dénoncé, au sein des arts, des pratiques élitistes, commerciales, vides de sens…
On pouvait croire, au début, à une dénonciation de l’imposture. Mais ces critiques sont finalement apparues pour ce qu’elles étaient : non de purs jugements esthétiques sur le rapport de l’art à la vérité, mais des postures politiques. De grands intellectuels disaient : « Moi, quand je vais dans une biennale, une exposition aujourd’hui, je ne vois que des choses absolument indignes du nom d’art ; du vide, de l’opportunisme, de la vulgarité, de l’inculture, etc. »
Toute une réaction – d’abord savante – s’est construite : « Je sais ce qu’est l’art, je peux vous dire ce qui n’en est pas. » Ça a commencé ainsi, avec Jean Clair et Jean Baudrillard, avec des positions qui ne manquaient ni d’intelligence ni de légitimité. On sentait pourtant qu’autre chose était à l’œuvre : l’idée que l’art et la culture sont la seule façon de composer et de sauver des élites, de vraies valeurs, des traditions.
Ce qui était savant est devenu politique au fil du temps.

Ce qui m’a toujours frappée, en lisant ces paroles qui ne manquaient pas d’intelligence, voire qui faisaient mouche, c’est leur caractère globalisant, comme si l’art contemporain était univoque et uniforme. Mais ce discours ne répondait-il pas à une dépolitisation de l’art, qui rendait la critique malaisée ?

Il y a eu un discours unificateur, d’autant que cette critique savante émanait d’abord d’une génération cinquantenaire ou sexagénaire dans les années 1990, qui n’a pas été en mesure de comprendre ce qui se passait dans le milieu de la création : l’hybridation des genres, les nouvelles combinatoires, les nouvelles techniques qui demandent un effort accru par rapport à celui qu’exigent la simple vision et la lecture. Ces détracteurs sont restés dans une culture savante, qui paradoxalement ne veut pas en savoir davantage. J’entendais des critiques globales : « Je ne supporte pas les installations, je ne supporte pas les performances… »
Très critique vis-à-vis des nouvelles hybridations (électronique, vidéo, transversalité entre les arts), la culture savante a surtout défendu l’art de l’image – peinture, photo – dans ses manifestations les plus traditionnelles. J’ai beaucoup travaillé sur ce sujet en ne cessant de rappeler que l’image ne relève pas que du visuel nécessairement. Le visuel peut être l’ennemi de l’image ; les registres de la temporalité, de la sensibilité, de la narrativité peuvent mettre en jeu des images qui ne répondent plus à une définition classique.
Il y a eu un aspect paresseux et protectionniste de la culture savante.
Dans un monde où la mémoire est souvent réduite à la commémoration plutôt qu’à la construction active du passé pour le présent, ces critiques se sont légitimées en dénonçant l’amnésie et l’inculture. Et, très souvent, cette réaction a englobé la question de l’éducation. Les grands réactifs-réactionnaires ont été les auxiliaires actifs des contempteurs de l’Éducation nationale, en dénonçant la baisse du niveau de langage, de vocabulaire et d’orthographe. C’est l’association de cette critique savante de la culture et de la déploration sur l’Éducation nationale qui a donné une inflexion politique à la rupture. On touchait au système nerveux de la vie politique : le lien entre la culture et l’éducation.
Jack Lang, qui a eu une action vive et stimulante dans bien des domaines, n’a pas contribué à clarifier la question de l’Éducation populaire, ni celle des arts de masse. Il a introduit une tonalité un peu démagogique dans son « tout est culturel » : la mode, la chanson, la télé, les paillettes… Dès la période socialiste, on a fait de la culture quelque chose d’impossible à couper du divertissement et du spectacle.
À partir du moment où la droite est revenue au pouvoir, nous avons eu au gouvernement des personnalités très soucieuses de gérer leur visibilité, qui ont fait de la vie politique un spectacle, l’ont vidée de sa dimension souveraine et éthique.
On a atteint depuis un niveau plus avancé dans la berlusconisation du pouvoir français.
Ce développement spectaculaire du pouvoir politique – le spectacle peut être jouissif ou catastrophique – est lié à une gestion productive des émotions collectives. Ces mêmes gouvernements braquent les armes législatives et financières contre le monde de la culture et de l’éducation pour en détruire les forces vives : attaque du régime des intermittents du spectacle, diminution des subventions dans tous les domaines, réduction des postes dans l’Éducation nationale.
Tout le champ lié à la souveraineté du sujet, à l’autorité du citoyen, à ses positions éthiques par rapport à ses positions esthétiques a fait l’objet d’un pilonnage, ciblé, systématique et ininterrompu… Même les partis de gauche ont incorporé ces données.

Deux autres types de critiques ont pu se trouver « alliées objectives » de cette dénonciation de l’art, sans être nécessairement en phase avec ses détracteurs « savants ». Il y a l’antienne d’inspiration anar, méfiante vis-à-vis de l’État, selon laquelle l’art n’existe que hors de toute dépendance et sujétion à la subvention. Il y a aussi ceux qui, comme Alain Brossat, développent l’idée que l’événementiel, les festivals et institutions, y compris publiques, ne peuvent que transformer la culture en produit dépolitisant.

Il n’y a pas de vie politique possible sans que quelque chose de l’ordre du sujet soit arrimé à sa puissance de création. La puissance de création de chacun est extrêmement diversifiée ; la création la plus importante, c’est celle de notre histoire, ce qui laisse penser aux gens d’extrême-gauche qu’il est plus important de défendre la liberté des citoyens que la création artistique. C’est voir les choses par le petit bout de la lorgnette. L’art est un acte de courage, de mise en péril de soi, de risques pris avec le réel, un rapport à l’inconnu, une construction de l’avenir. Si nous n’avons plus d’artistes, toute la société perdra courage et, sans courage, il n’y a pas de politique.
Ce qui me frappe, c’est la façon dont le pouvoir utilise la gestion de la peur, répand le découragement pour proposer la « protection » et la sécurité. Il fabrique l’incapacité de concevoir qu’un sujet est nécessairement sujet de la mise en péril, du danger et du courage. Qu’en disent les critiques politiques ou critiques d’art animés d’une intention politique ?
La position de Rancière est intéressante : il désigne la société dans laquelle nous sommes comme « le régime esthétique des arts » – c’est-à-dire une société dans laquelle l’écart entre art et non-art n’a plus de sens, et où l’on nomme « art » tout geste qui propose à chacun sa puissance d’émancipation. Rancière s’intéresse à des créateurs – photographes, cinéastes, acteurs – et repère de la façon la plus aiguë possible, dans leur travail, les occasions d’émancipation, les gestes qui fondent l’hypothèse que toute personne s’adresse à tous, dans une pratique égalitaire – l’émancipation n’allant pas sans l’égalité.
Cette position permet au moins d’envisager l’art sous l’angle de la liberté et de l’égalité. Je ne le suivrai pas dans son refus absolu d’utiliser le mot « culture » qui, selon lui, désigne tout ce qui dans le champ institutionnel met à mal cette puissance d’émancipation. On ne se débarrasse pas de la question de la culture aussi simplement, par une critique massive et radicale de toutes les institutions qui s’occupent du partage du sensible, de la parole, du jugement… et des budgets – parce que la culture, c’est envisager le partage des signes, mais aussi la condition matérielle de leur diffusion. Jean-Louis Comolli dit : « Quand je fais le budget d’un film, c’est un choix politique ! »
Placer la critique de l’art sous le signe de l’élitisme, de la dépense superflue, de l’argent mal gagné, du luxe, de l’impossibilité d’une évaluation – on connaît l’importance de la question – est une erreur politique. La situation des intermittents, désastreuse, fait radicalement symptôme aujourd’hui. Les gens que je connais dans le spectacle vivant ne se battent plus que pour assurer la reconduction du budget de l’année précédente !

Vous avez prononcé un mot extrêmement important à propos de Rancière, qui me semble être au cœur de ce qu’on pourrait appeler la critique « réactionnaire » de l’art : le mot égalité. Le reproche adressé par ces penseurs de la réaction aux formes contemporaines, c’est précisément la disparition de la hiérarchie. C’est l’incompatibilité de l’art, selon eux, avec la notion d’égalité. Notion qui pose problème aux tenants d’une conception de l’art réactionnaire mais nous questionne aussi : nous établissons nous-mêmes des hiérarchies dans la puissance d’ébranlement des œuvres et des gestes artistiques qui nous sont présentés, leur puissance sensible, leur capacité à produire de l’émancipation…

Tout à fait. Au risque de choquer, l’égalité n’étant qu’une fiction, il est capital qu’il y ait des acteurs de la fiction pour la défendre ! Défendre l’égalité, ce n’est pas défendre quelque chose de réel. Les réalistes ne cessent précisément de nous dire « on n’est pas tous pareils », d’exalter la différence et la hiérarchie ! Le discours de l’inégalité est toujours du côté de la parole réaliste : « le gamin de banlieue est analphabète, les petites gens adorent les spectacles de la télévision et préfèrent Patrick Sébastien à un film d’auteur… »
Nous ne vivons et ne mourrons pas égaux. Nous sommes des sujets seuls, mortels limités dans notre compréhension dans le temps, limités par notre culture, spécifiés par notre langage, notre histoire… Donc, l’égalité, la capacité de vivre ensemble, ne peut s’alimenter que d’une fictionnalisation active. L’égalité, c’est l’enjeu de la création.

Mais pour un certain nombre de ses défenseurs traditionnels parfois réactionnaires, l’art cautionne un discours sur la différence et sur l’inégalité : la vieille idée du génie…

Les capacités de chacun à être libre et à affirmer sa propre autorité dans son propre champ sont d’une diversité absolue. De là à dire qu’elles sont égales ou inégales… Elles sont foncièrement différentes. L’égalité est un combat dans le champ de l’inégalité la plus radicale ! Il n’y a que le dissemblable qui vaille la peine d’être pensé dans l’égalité. L’égalité du semblable, Le Pen s’en occupe très bien ! Entre les mêmes – les riches, les Blancs, les catholiques français, il ne s’agit plus d’égalité, mais de similitude et d’identité.
Pourquoi avons-nous refusé le débat sur l’identité nationale ? Parce que toute problématique identitaire, toute équivalence de x avec y est l’ennemie absolue de l’égalité.
La politique est une construction, une création. Et si elle est peut-être l’essence même de l’art, c’est qu’elle s’adresse à tous les dissemblants, tous les différents, en visant en eux ce commun qui ne fait pas partie de la réalité sociale, physique et historique. Tout ce qui efface les différences est ennemi de l’égalité. C’est le paradoxe : l’égalité n’est pas celle du même avec le même, mais de tout autre avec tout autre.

Face aux procureurs – puisque nous parlons de procès fait à l’art –, on ne peut qu’être frappé par la faiblesse des avocats, qu’ils soient artistes, acteurs culturels ou politiques. Sans évoquer le corporatisme, on entend trop un discours que je qualifierais brutalement de « cucul la praline ». On veut tirer la culture et l’art du côté du bien, en évacuant la part de négativité et de tragique que peuvent porter beaucoup d’actes artistiques forts au risque de cautionner la dépolitisation de l’art réduit à un anesthésiant à la souffrance des peuples. Les discours sur la défense de la culture se font au nom de mots consensuels et galvaudés : le vivre-ensemble, le lien social…

Il y a eu une tendance, au Parti socialiste notamment, à décréter que l’art et la culture sont une fête. Sa dernière campagne présidentielle a été menée sous le signe de la communication de masse et du divertissement… Si l’on veut redonner une dimension politique à notre combat, il faut lui donner de la gravité. Cela ne veut pas dire activer les « passions tristes » dont parle Spinoza, mais repenser et réévaluer la question de la joie et du plaisir dans la vie politique. Et il ne faut pas que cette joie, dans la culture et l’art, passe par une expulsion du tragique, de la gravité et du chagrin.
Le capitalisme néolibéral ne connaît qu’un registre émotionnel : celui de la peur. Or, il n’y a pas de pensée et de création qui ne soit liée à l’histoire politique du courage. Si on veut que le monde change, que les choses ne soient plus inéluctables pour des sujets impuissants, il faut que notre rapport à l’inconnu ne soit pas inhibé par les gestions industrielles de la peur – dont font partie les gestions industrielles de la jouissance.
Il y a parfois, chez les gens qui critiquent la défense de la culture, la dénonciation d’une fausse gravité, d’un sérieux inutile, l’idée qu’on va faire la révolution en chantant et dansant… Là aussi, cela s’incarne dans les positions savantes de philosophes nietzschéens imbus de la dimension dionysiaque et festive, à partir d’une lecture de Deleuze liée à la lecture de Nietzsche. Mais il n’y a chez Deleuze aucune naïveté dans sa lecture de Nietzsche ! Une sous-traitance de ces pensées va dans le sens d’une insolence anarchisante qui dévalue toute pensée et toute grâce créative sous le nom de pensée bourgeoise et élitiste. Cette position, parfois défendue à l’extrême-gauche, c’est de la paresse intellectuelle : croire qu’il y a une culture prolétarienne, au sens le plus sommaire.
Je crois avec Badiou qu’il faut revenir à ce que signifie le mot communiste : la relance du commun. Il y a là quelque chose à défendre. Je trouve intéressant de discuter avec des gens comme Bernard Sobel, pour lesquels ces mots continuent à opérer dans la communauté comme des promesses.
L’enjeu de la culture, c’est d’être le seul champ de la promesse. Le reste, c’est de la planification. Planifier l’économie, faire des prévisions financières, anticiper sur une débâcle ou une crise, ça s’appelle spéculer, dans le champ philosophique ou financier. Le champ de la promesse, lui, n’est pas spéculatif. Il est la défense de la souveraineté et de l’éthique. Est éthique toute conduite qui fait l’hypothèse de l’égalité imaginaire de soi avec tout autre. Faire le deuil du pouvoir de son seul désir pour un partage de souveraineté. C’est ça, la liberté telle que la conçoit Rousseau : le partage de la souveraineté. Cela pose la question de la représentation politique et du choix de nos représentants : sont-ils conformes à nos idéaux éthiques et politiques ?

Une réflexion sur l’art et la culture aujourd’hui ne doit-elle pas emprunter aux questions qui se posent pour la planète, la défense d’une diversité n’excluant aucune « mauvaise herbe », la remise en question des notions de production (voire de surproduction) et de consommation – qui conditionnent l’existence des artistes et des compagnies car, pour être financés, il y a désormais des quotas de diffusion… L’injonction présidentielle à la précédente Ministre, c’était « l’obligation de résultats ». Comment sortir d’un cycle qui transforme aussi l’artiste en Homo economicus ?

Le citoyen est client, et la communauté est considérée comme une clientèle de consommateurs et d’agents économiques, y compris face à des créations de très belle qualité. La possibilité de vie d’une œuvre aujourd’hui est complètement dépendante de cette construction du spectateur comme client. Est-ce que le lexique et les outils du combat écologique peuvent aussi s’appliquer à l’ensemble de ce que nous faisons, créons et renouvelons ? C’est d’autant plus nécessaire que des universitaires haut placés dans les sphères de la pensée institutionnelle, comme Monique Canto-Sperber, signent des tribunes dans Le Monde pour expliquer que si le socialisme a échoué, c’est qu’il était totalement artificiel et que si le libéralisme s’impose, c’est une victoire de la nature sur l’artifice. L’identité entre le capitalisme et les lois de la nature ferait, selon elle, des combats écologistes des combats d’arrière-garde !

La pensée TINA* présente les lois du marché comme aussi inéluctables que les lois de la physique…

Le néoconservatisme américain l’a montré : il existe un lien paradoxal entre le néolibéralisme et la défense des valeurs traditionnelles – qui peut même intégrer la critique de la société de consommation ! Le film Avatar remet au jour un âge archaïque… alors qu’il s’agit d’une superproduction qui nous offre du rêve en nous en faisant consommer de la nature sous forme industrielle – avec brio ! Avatar nous dit : « Voici ce qu’est la culture de masse : le retour à une nature fantasmatique, collaboratrice d’un grand progrès des techniques audiovisuelles. » Notre adversaire politique fait de son autocritique un divertissement de masse. C’est ingénieux ! On est face à un dispositif remarquable de clôture entre nature, industrie, finance, spectacle, et rêverie originaire et fantasme : le désir est souverain dans ce film, articulé en produit de masse. Le titre, « Avatar », emprunte à la mythologie indienne le mot qui désigne la survivance du double. L’homme américain qui s’est fait avatar pour espionner va finir recyclé en avatar. L’idée néolibérale de progrès, c’est qu’on peut recycler le capital, le transformer en ce qu’il est fondamentalement : une nature rédemptrice. On sauve la nature, et le capital.
Face à cette entreprise, il faut faire entendre que c’est la planète qui en ce moment s’adresse à nous ; qui fait savoir que l’altération de ses ressources exige des habitants une posture politique, le contraire même d’un retour à l’origine ; c’est la planète qui parle d’avenir. J’appelle ça la plainte de la Terre, qui réclame la vie politique. Elle n’est plus le lieu de la vie pure ou du fantasme, elle ne peut plus vivre ni comme Tarzan ni comme Avatar, mais exige d’être fidèle à nos promesses. Ce qui doit nous faire vivre, ce n’est pas l’idée qu’il y aurait du bio, de la vie à sauver, mais qu’il y ait entre les vivants une coalition contre la mort. Foucault a montré que la biopolitique nous conduisait à un mur. Il faut d’abord faire vivre la politique.

Propos recueillis par Valérie de Saint-Do

* TINA : « There Is No Alternative », propos restés (tristement) célèbres de Margaret Thatcher pour justifier le caractère inéluctable de la rigueur néolibérale et des coupes dans les dépenses publiques.

• Marie-José Mondzain, L’image peut-elle tuer ?, Montrouge, Bayard, 2009.
Homo spectator, Paris, Bayard, 2007.
Le Commerce des regards, Paris, Seuil, 2003.
(bibliographie sélective)




Post-scriptum :

GIF





Réagissez, complétez cette info :
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


Signalez un problème sur cet article :


Annonces

Pour sa qua­ran­tième édition, le Festival de cinéma de Douarnenez choi­sit de ques­tion­ner la notion de Frontières. Frontière, non plus cette limite arbi­traire, cette bar­rière qui sépare mais plutôt zone d’échange. Frontière, un lieu qu’il s’agit d’inves­tir, un ter­ri­toire commun…


Brèves

Cette his­toire simple, et les contrain­tes qu’elle nous impose, convien­nent à un théâ­tre sim­ple­ment arti­sa­nal. Pas de recours aux tech­ni­ques contem­po­rai­nes. Technique qui fut l’immense chan­tier d’Anders. « Le « trop grand » nous laisse froids, mieux (car le froid serait encore une sorte de sentir) même pas froids, mais com­plè­te­ment intou­chés ; nous deve­nons des anal­pha­bè­tes de l’émotion ».


Le Festival OASIS BIZZ’ART fête sa 15ème édition cette année et vous offre quatre magni­fi­ques soi­rées avec des artis­tes venus des quatre coins du monde. Concerts, che­vaux, cirque, per­for­man­ces, pro­jec­tions, ate­liers, espace enfants, res­tau­ra­tion locale... le tout sur un site natu­rel entiè­re­ment scé­no­gra­phié !


Participez au très beau projet qui se met en place autour d’Armand Gatti et de la maison qui abrite la Parole errante à Montreuil.


En ce début d’été de belles choses autour d’Armand Gatti se dérou­le­ront à Montreuil. Quelques jours où nous pour­rons nous replon­ger dans les mots du poète, dis­paru ce prin­temps, mais tou­jours là autour de nous, dans cette Maison de l’Arbre qui nous a accueillis.


Cette année le fil rouge du fes­ti­val est "Le bateau", celui des pêcheurs de Camaret, celui du Bateau Ivre et aussi celui dans lequel s’embar­quent des mil­liers de femmes et d’hommes à la recher­che d’un avenir plus pai­si­ble... Les 28, 29 et 30 Juillet.