Les mots contre la marchandise !

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Les mots contre la marchandise !

Ton tendre silence me violente plus que tout
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par Nicolas Romeas
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Si le théâtre est réellement un art vivant, alors ça signifie que c’est en action qu’il se construit dans son époque. Et avec son public. C’est d’abord ce que nous attendons de lui. On sait que ce n’est pas le cas partout et lorsque des lieux rares permettent que ça se produise en direct, c’est un bel encouragement pour un avenir aujourd’hui assez assombri. Entre autres (nombreuses) activités, le valeureux Théâtre de l’Opprimé de Paris accueille depuis le 26 janvier les 8 créations présentées lors de la première édition d’EN ACTE(S) à Lyon, sans décor, régie lumière ni régie son, ni costume, ni scénographie, sur un thème qui fait écho à l’actualité. Retour à l’essentiel… et belle surprise : le théâtre n’est pas mort !

Une passionnante expérience initiée depuis septembre 2014 au Lavoir public de Lyon par la compagnie la Corde rêve et le soutien de l’ENSATT, dédiée aux écritures contemporaines : EN ACTE(S) est aussi une maison d’édition dédiée à la publication de textes de théâtre écrits au plateau et par le plateau. Voici un réseau de lieux et d’acteurs qui accomplit dans cette période par ailleurs extrêmement inquiétante pour l’art et la culture (…et le reste) un travail absolument nécessaire en ce qui concerne la gestation et la naissance d’un travail théâtral réellement contemporain. Cette belle démarche consiste à donner la possibilité à de jeunes auteurs de s’exercer à leur art avec des comédiens et metteurs en scène non moins jeunes et de montrer à un public un certain nombre de travaux issus de cette aventure aussitôt « sortis du four ». EN ACTE(S) est une cuisine où se concoctent de salutaires nourritures.

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@Augustin Rolland

C’est une occasion très précieuse pour de nouveaux auteurs de se faire la main en travaillant avec de jeunes équipes et en se frottant rapidement à une salle. Une opportunité magnifique pour l’ensemble des « œuvriers » du théâtre de se mettre en état d’invention. Voici la règle du jeu de ce festival très spécial :« Cette série de nouvelles écritures présente, le troisième lundi de chaque mois, le texte d’un auteur, chaque fois différent, ayant répondu en huit semaine à la commande suivante : écrire un texte de 45 mn à 1h, pour 5 acteurs maximum ; il n’y a ni régie son, ni régie lumière, ni costume, ni scénographie ; tout en restant libre du choix du thème l’auteur doit faire écho à l’actualité. Un metteur en scène, chaque fois différent aussi, a une semaine pour mettre au plateau ce texte, avec des acteurs choisis parmi un vivier de volontaires. Un graphiste se joint également à l’aventure et illustre le texte, pendant le processus de création, à des fins d’exposition. » Le strict minimum, rien d’inutile, rien qui encombre le plateau et entrave la force du jeu, comme le voulait Jacques Copeau après Calderon de la Barca… Les textes des pièces sont édités avec le soutien de l’ENSATT et offerts aux spectateurs. La programmation lyonnaise au Lavoir Public et parisienne au Théâtre de l’Opprimé permet de donner quelques représentations de chaque pièce pour tester son impact et la mettre en dialogue avec un public avant qu’éventuellement elle ne poursuive ailleurs son chemin. J’ai eu l’occasion d’en voir une : Ton tendre silence me violente plus que tout, qui m’a particulièrement réjoui. Un texte vif, imaginatif, corrosif et pourtant « romantique » de Joséphine Chaffin (par ailleurs assistante de Robin Renucci aux Tréteaux de France).

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@Augustin Rolland

Cette pièce, qui semble inspirée de l’esprit du Brave new world d’Aldous Huxley et n’est pas sans rapport avec Le Farenheit 451 de Bradbury, nous transporte dans un futur pas si lointain qui se rapproche de plus en plus dangereusement de nous. En poussant la logique hyperindividualiste et consumériste de l’époque jusqu’à la caricature, on y voit des êtres qui ne prennent plus jamais le risque de la relation, ne parlent plus qu’une sorte de globish fonctionnel, ne savent plus communiquer entre eux que par le biais de connexions électroniques et pour qui l’échange se réduit à une prestation marchande.

Sorte de pamphlet théâtral très enlevé, à la fois drôle dans la forme et dramatique sur le fond, elle évoque en s’en jouant et par touches rapides, le moment où, toutes les barrières à la marchandisation généralisée étant finalement tombées, l’amour lui-même devient une marchandise comme une autre, un produit que l’on consomme à sa guise et que l’on jette lorsqu’on n’en a plus besoin. On le consomme non sous la forme archaïque et purement sexuelle de la prostitution, mais bien sous celle d’une relation amoureuse light, dans la foulée des sites de rencontres actuels et en allant au bout du processus : l’amour est devenu un produit qu’on peut acheter lorsqu’on en a besoin sans subir aucun des risques qu’il faisait encourir lorsqu’il représentait un engagement personnel. On n’a plus à payer les conséquences malheureuses dues à une prise de responsabilité de deux êtres dans un projet commun, voire une idylle, puisqu’on le paye avec de l’argent et qu’on n’en prend que ce qui est agréable en rejetant ce qui semble déplaisant ou inutile. Des entreprises font évidemment leur profit de ce marché juteux et l’une d’elles en particulier domine le secteur. Felice, le personnage central, s’y fait embaucher dans le but de subvertir ce système en proposant un nouvel outil commercial ! Quel sera ce nouvel outil ? Le langage, oui, les mots, dont on sait bien, au moins depuis Freud, qu’ils sont les premiers matériaux qui nous constituent, construisent nos imaginaires et, donc, tissent nos rapports amoureux. Mais c’était précisément cela, le langage, les mots, qui avait disparu de cette pratique amoureuse transformée en produit marchand et ayant perdu tout son sens. Felice fait donc réapparaître dans le jeu le combat central, fondamental : celui qui se joue entre un être humain nourri d’un imaginaire véhiculé par la langue et les symboles et la destruction de l’humain par la domination des chiffres. Cette question cruciale, politique, anthropologique et aujourd’hui brûlante, est intelligemment et drôlement traitée par Joséphine Chaffin, vivement mise en scène par Louise Vignaud, et talentueusement jouée sur un mode de bande dessinée speed par cette belle équipe de comédiens. Brillant exercice de style, sur un thème très profond.

Nicolas Roméas

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@Augustin Rolland

Ton tendre silence me violente plus que tout de Joséphine Chaffin. Avec Félice Dorignon, Mickaël Pinelli, Hervé Charton ; Daniel Léocadie, Julie Guichard. Mise au plateau Louise Vignaud.

Théâtre de l’Opprimé, 78, rue du Charolais. 75012 Paris (M° Gare de Lyon, sortie 9).

http://www.theatredelopprime.com/evenement/ton-tendre-silence-me-violente-plus-que-tout/

http://www.theatredelopprime.com/

http://lelavoirpublic.fr/

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@Augustin Rolland

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