Sony, guerrier du sens et frère aimé

PARTAGER CET ARTICLE ► 
|  Article suivant →
s’abonner
 

Enfin
des cadeaux intelligents !





   


< Articles

Sony, guerrier du sens et frère aimé

PARTAGER ►

par Nicolas Romeas
Télécharger la version PDF  Version imprimable de cet article Version imprimable



Initiative salutaire de Greta Rodriguez-Antoniotti, ce recueil de textes extraits de publications dans des revues, de conférences et courriers de notre très cher Sony Labou Tansi récemment publié aux éditions du Seuil, troue l’obscurité de ces temps en faisant déferler sur nous une bouffée d’air et une lumière vive.

Avec Sony, donc « Encre sueur, salive et sang », c’est le corps qui parle, mais quel corps ? Pas n’importe lequel, pas un corps idiot, obtus, qui se serait séparé de l’âme. Un corps porteur d’âme, son frère, impossible de les détacher. Sony dit et redit qu’il parle avec son ventre, oui, avec son sexe, avec sa viande, mais ce ventre, ce sexe, cette viande, sont très sensibles, aimants, fougueux, colériques, et ils tiennent l’âme debout. Une âme et un corps tout entiers, non castrés, tissés, soudés, contre Descartes, insiste-t-il (ou ce qu’on en a retenu).

On trouve dans ce coffre au trésor plusieurs merveilles. Comme cet hommage et reconnaissance au « père de notre rêve » Tchicaya U Tam’si :

Tchicaya U-tam’si © DR

« le seul intellectuel d’envergure à sortir du complexe de malédiction du Nègre, Nègre dansant, Nègre bondissant, Nègre maudit des dieux, Nègre pas du tout pensant à qui il faut interdire de créer suivant les lois immuables de la beauté et qui (cela est prouvé par la floraison de coups d’État qui tourmentent le continent) ne méritait pas les indépendances que la générosité de la « civilisation » lui a jetées à la figure »

Guerrier des mots, fantassin du sens, combattant des outils du symbolique, Sony dit ainsi cette vérité qu’il est plus qu’important de rappeler aujourd’hui : « Ce n’est pas simplement un drapeau qui flotte qui fait l’existence d’une nation. Pour moi ce qui fait une nation, c’est sa littérature, ses peintres, ses artistes traditionnels, sa cuisine, ses populations. La nation est une immense cotisation. »

Sony n’est pas un prophète, pourtant il annonçait ce que nous vivons. Ces textes-là écrits dans les années 80-90 sont de fait prophétiques de ce que nous traversons aujourd’hui. Sur la déshumanisation en marche que l’Occident fait subir à l’ensemble du monde, et dont l’Afrique est, comme l’oiseau dans les mines de charbon, un témoin de viabilité : « Si l’Afrique meurt, elle ne fera qu’inaugurer le cosmocide… » écrit-il simplement. Est-ce que cette évidence ne nous saute pas aux yeux ? Il l’a vu, senti, ressenti dans sa chair avant les autres. Simplement parce que Sony est, comme disait l’autre, un « voyant », un de ceux qui voient clair, dont le regard transperce l’épaisseur de la brume des idées convenues. Car c’est ainsi, simplement, que le futur naît de l’intérieur du présent.

La sincérité du révolté essentiel peut ressembler à de la candeur lorsqu’il s’adresse à François Mitterrand (« et cher compatriote du monde nommé La Terre ») à qui il porte une grande admiration et prête peut-être trop de pouvoir : « vous ne seriez pas sage de garder tout un continent en otage ; cela coûterait trop cher à l’humanité ». En faisant appel à l’homme de culture, à celui qui semble partager sa compréhension de ce qu’est réellement ce qu’on appelle la culture : « j’entends par culture, monsieur le Président, une victoire sur notre peur naturelle de l’autre, celui qui ne nous ressemble pas. J’entends par culture le choix que nous pouvons nous imposer de promouvoir la différence dans un monde uniformatisateur. »

Dans un texte fondamental où il est question de la scène, intitulé « Donner du souffle au temps et polariser l’espace », Sony donne une vision très puissante et claire, une vision que nous partageons, de ce en que le théâtre a perdu en force de dialogue avec les peuples (et donc son rôle véritable) dans la civilisation occidentale moderne en se réduisant à un outil destiné à « montrer pour dominer, dominer pour posséder, parce que cela est prévu par la logique cartésienne d’un monde où la vérité unique et omnipuissante ne peut être de manière verticale et horizontale détenue que par la « civilisation ».

Et dans ses notes, cette flèche d’un juvénile et impeccable orgueil : « Un jour, il y en a qui diront : je l’ai influencé - ils seront nombreux - Et voici ma réponse à tous ceux-là qui croiront qu’ils m’ont influencé - je dirai : d’accord, vous m’avez influencé, mais je suis allé plus loin que vous, j’ai sauté plus haut que vous, accusez-moi de cela, pas d’autre chose - autrement soyez fiers de m’avoir engendré - c’est votre droit après tout. »

Nicolas Roméas

Sony Labou Tansi Encre, sueur, salive et sang, avant-propos de Kossi Efoui, textes critiques. Édition établie et présentée par Greta Rodriguez-Antoniotti. Éditions du Seuil, septembre 2015.



Littérature Greta Rodriguez-Antoniotti
fake lien pour chrome




Partager cet article /  





Réagissez, complétez cette info :  →
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.



Infos, réflexions, humeurs et débats sur l’art, la culture et la société…
Services
→ S’abonner
→ Dons
→ Parutions papier