La folie destructrice

PARTAGER CET ARTICLE ► 
|  Article suivant →
s’abonner
 

Enfin
des cadeaux intelligents !





   


< Articles

La folie destructrice

Chronique d’un désastre annoncé
PARTAGER ►

par Valérie de Saint-Do
Télécharger la version PDF  Version imprimable de cet article Version imprimable



©Laurent Malone

Cette semaine, les pelleteuses vont détruire le bidonville de la Folie à Grigny. Une fois de plus l’irrationalité et la bêtise tremblante devant le populisme ambiant ont raison du travail sans relâche des associations, et notamment du PEROU, avec les familles.

En avril 2013, les pelleteuses détruisaient le bidonville de Ris-Orangis, défendu depuis des mois par le Pôle d’exploration et de ressources urbaines ‑ qui y avait édifié son « Ambassade du Pérou » et l’ASEFRR. [1]

Un coup d’arrêt violent, coûteux et absurde pour un long chantier matériel et humain : outre l’Ambassade, abri d’ateliers multiples, le bidonville avait vu naître une place, lieu de rencontres et fêtes mémorables. Et aussi, et surtout, ce sont des liens que les multiples constructeurs avaient tissés, heureusement bien plus difficiles à détruire que des baraques.

Car la fin du bidonville de Ris-Orangis n’a pas signé la fin d’un travail commun avec les familles qui l’occupaient. Dix d’entre elles ont engagé des procédures de réinsertion et emménagé sur une « base de vie » en périphérie de la Commune. « De vie », il faut le dire vite, face à un parking parsemé de préfabriqués, et aussi éloigné que possible des transports en commun et des commerces (des fois que les Roms en voie d’intégration s’intègreraient à la population locale !). Mais il y a là de quoi s’abriter, se laver, faire la cuisine dans des conditions correctes. Le PEROU a au demeurant continué à y œuvrer, pour humaniser le minéral, créer des plantations, mettre de la couleur sur les habitats.
Mais pour la majorité des familles, l’unique solution de survie, c’était de déplacer le bidonville – ce qui prouve, s’il en était besoin, l’inanité des politiques d’expulsions. Le bidonville de la Folie a vu le jour à Grigny, à 500 m du précédent.

©Laurent Malone

Depuis juillet 2013, la mairie de Grigny (communiste, hélas ! Ce qui en l’occurrence n’a pas été un gage de progressisme) demande son expulsion. Un jugement avait accordé aux familles un sursis jusqu’au 31 mars, et la municipalité a consenti à ce qu’elles terminent l’année scolaire. Mais le sursis vient d’être révoqué.

Entre temps, du côté du PEROU et de l’association CAR, le travail n’a jamais cessé. Accompagnement des familles dans leurs démarches administratives (AME, domiciliation) et de recherche de travail : 27 personnes du bidonville ont aujourd’hui un travail en CDI. Et, pour répondre aux argument sur l’insalubrité et l’insécurité des installations, les constructeurs du Pérou ont installé des extincteurs, réparé les toits, posé une passerelle et drainé la boue...

Ce n’est là qu’une face, certes essentielle, d’un travail qui est aussi celui de la pensée, de la recherche et de l’action politique, sociale et artistique. Laboratoire de recherches sur l’habitat,le PEROU fondé par Sébastien Thiéry ‑ qui sévit aussi dans le cadre des « enfants du canal », auprès des migrants de Calais et à Avignon avec l’association CASA [2] a édité un livre, un film, multiplié les rencontres avec des sociologues, anthropologues, architectes, philosophes pour recueillir leurs réflexion. Des centaines de photos, textes, dessins- issus pour beaucoup d’un travail avec les habitants témoignent de cette relation tissée au long cours. Ces dernières semaines, le bidonville était d’ailleurs l’objet d’une résidence, matérialisée par une construction, qui a vu défiler et dormir au Pérou architectes, photographes, penseurs, artistes, interprètes... et l’intervention du collectif italien Stalker.

Un an de travail, à nouveau. Qui sera anéanti en quelques heures. Braquée contre le PEROU, la mairie de Grigny s’est montrée toute aussi sourde aux arguments de l’association CAR, qui la rencontrait samedi matin. Les huissiers sont attendus et et l’expulsion programmée. Rien n’y a fait ; ni l’activisme des associations, ni la manifestation du 28 juin dernier, ni la fête extraordinaire, avec projection de Gadjo Dilo et présence de Tony Gatlif, organisée dans le bidonville mercredi dernier.

À qui profite le crime ?

© Laurent Malone

Grigny est une ville pauvre, certes. Mais Ruben Salvator, l’un des jeunes architectes du PEROU, a méticuleusement chiffré le coût d’une expulsion : entre les procédures en amont, la mobilisation des pelleteuses, des huissiers, des CRS, et le nettoyage du terrain, il atteint 320000 euros, dont 180000 à la charge de la ville. Or celle ci n’est pas mise à contribution dans les processus d’insertion, financés par l’État et le gouvernement. Restent à sa charge les cantines des enfants, et l’eau... pour lesquelles les familles s’affirmaient prêtes à contribuer.

Mais l’argument financier et d’insalubrité cache des motivations plus ténébreuses. Dans le département de Manuel Valls, il y a l’enjeu politique, face au populisme montant et l’antitsiganisme débridé en toute impunité, y compris dans la bouche du Premier ministre.La ville préfère (non sans raison) renvoyer l’État à ses responsabilités... oubliant ce que signifie courage politique. Et surtout, l’impertinence de ces constructeurs, qui prétendent humaniser un bidonville, en faire un lieu de vie provisoirement vivable, voire un lieu où l’action politique s’exerce dans le plaisir, choque un certain dolorisme militant. Créer une place où l’on danse et un chapiteau de cinéma qui reçoit Tony Gatlif, c’est suspect dans une certaine conception de la lutte politique. Au PEROU, on fait le procès de vouloir pérenniser le bidonville en l’améliorant. Déni total d’une réalité prouvant depuis des années qu’expulser un bidonville ne fait qu’en créer un nouveau.

© Laurent Malone

Samedi, la fête était finie. Sur les visages devenus familiers et tendus par l’inquiétude, une question récurrente : ils viennent quand ? La mairie de Grigny va jeter à la rue sans solution plus d’une centaine de citoyens européens, dont une bonne cinquantaine d’enfants. Avec lesquels un travail de Sisyphe sera à recommencer, sous les quolibets des sinistres prédicateurs racistes pour lesquels « Les Roms sont dans l’incapacité culturelle de s’intégrer ». Au mépris des familles, de tous ceux qui travaillent sur le terrain et surtout du réel dont témoignent le préfet en disgrâce et ceux qui savent réellement de quoi ils parlent.

« Considérant qu’il est plausible que de tels événements puissent à nouveau survenir »  : C’était le titre ironique, et hélas prémonitoire donné par le PEROU à son ouvrage collectif. La myopie, la lâcheté et la bêtise ont gagné une nouvelle bataille. Sauf que tout recommencera, parce qu’il s’agit ici du réel et de la vie contre les calculs politiciens étriqués à court terme.

http://perou-risorangis.blogspot.fr



Parti-pris Géo-Graphies Architecture Urbanisme Luttes Zones d’autonomie artistique Rroms

[1Association de Solidarité en Essonne avec les Familles Roumaines et Roms.

[2Lire Cassandre n° 98

fake lien pour chrome




Partager cet article /  





1 commentaire(s)

Jean-Jacques M’U 23 juillet 2014

Bonjour, je vais diffuser ce message à mes connaissances, et notamment sur mon blog Mediapart
http://www.mediapart.fr/club/blog/jjmu

Je voudrais savoir ce que vous devenez, gens du Bidonville de la Folie de Grigny.

Et revenir aussi le plus tôt possible à la rencontre de ce qui va se bâtir à nouveau, car vous allez rebâtir, je n’en doute pas.
Rebâtir encore et encore, car rien ne peut céder entièrement vraiment face à la démission des pouvoirs publics et leur morbide volonté de détruire.

J’ai des envies qui se réveillent devant tant d’injuste indignité qui s’impose par la force sans aucun réel argument, même pas objectif, même pas arithmétique. J’ai une rageuse envie d’apprendre à construire près de vous. Avec vous. Par vous.

Pas vous ?...
Merci pour tout ce que vous avez su donner d’énergies par votre patiente présence sur place.

Courage.
Résolument.
Jean-Jacques M’µ

http://www.abceditions.net Signaler
Réagissez, complétez cette info :  →
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.



Infos, réflexions, humeurs et débats sur l’art, la culture et la société…
Services
→ S’abonner
→ Dons
→ Parutions papier