Joanna Nowicki

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Joanna Nowicki

De la langue de bois à la langue de coton
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Thématique(s) : Bibliophage Sous thématique(s) : Langue Paru dans Cassandre/Horschamp 86
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L’expression « langue de bois », calquée sur le terme russe qui désigne le discours des régimes totalitaires, apparaît en France par l’intermédiaire du polonais au début des années 1980. Aujourd’hui, dans nos systèmes dits démocratiques, la langue de bois sous ses formes hard ou soft est partout. Comment résister à ce « new speak » décrit en 1949 par Orwell dans 1984 qui, banalisé aujourd’hui, déploie ses stratégies de manipulation, rend toute communication opaque, capte la pensée dans la sphère autant publique que privée ? Comment décrypter ses mécanismes pervers déguisés en « parler vrai » ? Joanna Nowicki, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Cergy-Pontoise, analyse ce phénomène linguistique et politique.

(article paru dans le numéro 86 de Cassandre/Horschamp le 4 juillet 2011)

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Sous quelles formes les langues de bois se manifestent-elles dans nos sociétés dites démocratiques ?

Joanna Nowicki : Je m’intéresse depuis très longtemps à la diversité de leurs formes, à leurs évolutions, aux mécanismes de leur production. Aujourd’hui, de nouvelles formes plus insidieuses de langue de bois ont remplacé celles des années 1980 et 1990.
On est plus sensible à la manipulation vulgaire, à la propagande, visible, facilement décryptable. Ce qui est beaucoup plus subtil, c’est ce qu’on appelle la « langue de coton », ce vocabulaire journalistique omniprésent qui semble normal, neutre, qui passe inaperçu et nous trompe. C’est une forme de langage biaisé, ce que le philosophe Jacques Dewitte appelle « la langue dévoyée », celle qui perd le lien avec le réel. Elle peut se caractériser par l’usage de formules toutes faites, l’esquive, l’impossibilité de nommer les réalités taboues, les tournures passives, impersonnelles, l’apparente authenticité du « parler vrai », etc.
Ces formes de langue de bois, plus difficiles à détecter, demandent beaucoup plus de vigilance.

La méfiance à l’égard du discours officiel, la suspicion permanente qu’il déforme ou masque la vérité, prend parfois la forme paranoïaque du « on ne nous dit pas tout », du complot… Comment détecter la langue de bois quand on est un simple citoyen et non un spécialiste ?

D’abord, on ne peut demander à tout le monde, notamment à une personnalité publique qui a des responsabilités, de tout dire. Ce n’est pas pour autant qu’il s’agit de langue de bois. La langue est faite aussi pour cacher.
Apprendre à décrypter la langue suppose de décrypter aussi le silence. Décrypter le mensonge est une question éthique. Décrypter les effets de style, qui sont légitimes, c’est une question d’esthétique.
Toute la problématique de la langue est de comprendre pourquoi on dit des choses : pour transmettre ? Pour cacher ? Pour se mettre en valeur ? Ou pour créer le lien avec l’autre ? Dans la version idéale de l’échange présentée par Francis Jacques, théoricien du dialogue, on parle pour créer le lien, transmettre un message et chercher la vérité. Ce qui arrive rarement. Dans un dialogue amoureux par exemple, on veut plaire à l’autre, se mettre en valeur et séduire.
L’échange humain est très complexe. Beaucoup de stratégies se cachent derrière lui. Il faut les connaître pour ne pas être victime du rhéteur qui nous manipule par des effets de langue sur l’affect, sur notre imagination ou notre peur, ce qui arrive très souvent dans le discours public.
On a arrêté d’enseigner la rhétorique en considérant que ce n’est pas très important. Les étudiants aujourd’hui sont extrêmement naïfs face au décryptage des textes. Ils se laissent prendre par le discours politique, qui s’est beaucoup rapproché du discours publicitaire.
Les textes concernant la vie publique ou la vie économique se ressemblent. Pour décrypter leur contenu, il faut rechercher le sens, c’est-à-dire le lien avec le réel.
L’écrivain polonais Sławomir Mrożek le dit de façon très concise : « La langue de bois commence quand les mots ne collent plus aux choses. » Il faut essayer de trouver les mots simples pour traduire le lien avec le référent. Quand ça ne colle plus, le simple bon sens peut permettre aux gens de voir si les mots signifient quelque chose. S’ils renvoient à une idéologie, une vision du monde et non à une réalité, on doit s’inquiéter.
Mais ce n’est pas facile. Parfois, c’est tellement bien construit et bien vendu qu’on a du mal à déconstruire les discours. Ce travail devrait être fait systématiquement pour discuter de la réalité, même si nos visions en sont contradictoires.

Jacques Dewitte pointe la corrélation entre la dégradation individuelle et sociale, et celle du langage. Le déclin s’amorce d’abord sur le champ du langage. En réduisant et en aménageant les programmes scolaires, en simplifiant et en formatant la langue usuelle, ne fabrique-t-on pas des populations qui seront une proie facile pour toutes les manipulations ?

C’est la responsabilité de notre communauté d’enseignants et du milieu intellectuel que d’attirer l’attention sur les mots. Dans mes cours, je commence très souvent par la définition du sens des mots et des connotations complexes qu’ils peuvent avoir. Certains débats n’ont pas lieu à cause de mots intouchables, qu’on considère comme non convenables. On se croit dans une société libre mais le nombre de tabous est devenu très grand à cause du « politiquement correct ».
Au lieu de débattre, d’être éventuellement en désaccord, on se tait en laissant s’installer un faux consensus. Les gens refusent de réfléchir sur d’éventuelles contradictions et sur le sens que peuvent avoir certains mots dans d’autres pays. Dans mes cours, j’utilise souvent Courrier international pour confronter l’usage différent de certains mots dans le débat contemporain dans divers pays. Des mots qui fâchent comme multiculturalisme, communautarisme, métissage, renvoient à la mondialisation et au changement de nos réalités sociologiques. C’est intéressant de les confronter, de montrer qu’on ne décrypte pas la réalité de la même façon avec des mots qui ne renvoient pas à la même culture politique, au même passé.

On identifie la langue de bois à un discours construit. Mais elle peut se manifester aussi à travers la dépersonnalisation du propos, l’infiltration du langage courant par des euphémismes, des expressions qui disqualifient ou empêchent la contradiction…

Jacques Dewitte dans Le Pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit attire l’attention sur la déresponsabilisation du discours. Il cite l’exemple donné par Hannah Arendt du témoignage impersonnel d’Eichmann qui n’a jamais dit « je », mais toujours « on », « ils ».
Cette manie langagière de se dégager de toute responsabilité en prenant des précautions verbales est un refus d’assumer l’opinion, les propos qu’on émet. C’est un consensus mou qui s’est généralisé.
Pour rétablir le vrai échange, le vrai débat, il faut assumer la responsabilité de ses propos, y compris au niveau du langage. C’est-à-dire commencer à dire « je pense », « à mon avis », « c’est vrai pour moi ».

Internet est-il complice ou un instrument permettant de détecter voire de décoder la langue de bois ?

Les deux. Thomas Legrand dans sa contribution au dernier numéro de la revue Hermès consacré aux langues de bois a montré un aspect très positif d’internet, notamment dans le travail de journalisme en tant que mémoire. Il permet, par exemple, de revenir en arrière, de comparer les propos antérieurs et actuels des hommes politiques et de pointer les contradictions. Cela constitue une forme de mémoire collective.
Mais ce mécanisme peut servir le populisme. La vie est contradictoire, on peut aussi changer d’avis. Les gens, sachant qu’ils sont sous contrôle permanent, prendront de plus en plus de précautions oratoires. De sorte qu’une langue de bois ou une forme de langue institutionnelle s’installera dans le discours public.
Par ailleurs, internet comme agora contemporaine, peut devenir aussi un espace de liberté excessive. Dans l’échange humain normal, on parle toujours à un individu précis, de quelque chose dans un contexte. Internet casse une dimension de cet échange, à savoir le visage du locuteur. On peut dire n’importe quoi à n’importe qui en oubliant le contexte. On voit s’étendre sur la Toile cette spontanéité grossière où les freins normaux de communication humaine sont cassés. Ce n’est pas un espace normal d’échange. Cela a une influence sur notre langage qui devient plus violent, trop direct et qui ne tient pas compte de ce que Levinas appelait « le visage humain ». Il faut enseigner – c’est ce que je fais dans mon travail universitaire – l’éthique des échanges et a fortiori dans ces échanges dématérialisés.

L’exigence de la transparence n’est-elle pas une nouvelle forme de langue de bois ?

Le journaliste Thomas Legrand appelle cette nouvelle forme de langue de bois le « parler cash ». On fait semblant de tout dire pour déguiser encore mieux certains contenus. Par ailleurs, cette exigence de transparence bafoue les droits les plus élémentaires des individus au secret et le droit à ne pas savoir. Cette pression médiatique qui pousse les gens à se dévoiler à tout prix fait beaucoup de dégâts. On est obligé de tout dire, de se prononcer sur tout. Si bien que les gens disent beaucoup de bêtises, ce que Milan Kundera a appelé le « kitsch contemporain ». Très peu de gens ont le courage de se taire, comme Kundera lui-même.

Le discours sur la démocratisation de la culture est-il une utopie ou une démagogie ?

Je partage le point de vue d’Hannah Arendt selon lequel « la culture c’est comme l’agriculture, c’est un travail. On ne peut pas accéder à la culture sans effort ».
Tout le monde peut accéder à une culture musicale, comprendre les grands opéras ou les œuvres de théâtre, oui, à condition d’y passer du temps, d’y mettre beaucoup de soi. On confond le loisir et la culture en faisant miroiter aux gens la possibilité de consommer de la culture. Or, la culture, c’est un changement d’état d’esprit qui demande un effort. La vraie démocratisation consiste à proposer à un plus grand nombre de personnes la possibilité d’accès à cet effort. Mais tout le monde n’a pas envie de consacrer tant de temps à la culture, ou aux études.

L’attitude du « politiquement incorrect » que l’on observe depuis quelques années, notamment dans les milieux de la culture, comme une forme de résistance au discours officiel, vous semble-t-elle opérante ?

La grande différence entre la provocation, la contestation et la dissidence, c’est l’attitude face à ce qu’on démolit, à ce qu’on propose à la place. Se proclamer « politiquement incorrect » est une attitude facile si elle ne consiste qu’à provoquer, à casser pour casser.
Les dissidents étaient réellement « politiquement incorrects », ils risquaient leur vie quand ils protestaient, cassaient, en montrant l’absurdité du système, car ils proposaient à la place un autre modèle de société qui avait un contenu éthique.
Quand Vaclav Havel, artiste et penseur, contestait la société tchécoslovaque des années 1970, dans ses pièces et dans ses écrits, il repensait de fond en comble les absurdités du régime et proposait une réflexion sur l’ensemble de la société.

En quoi consiste l’actualité de La Pensée captive de Czeslaw Milosz dans nos sociétés « libres et démocratiques » ?

Cet ouvrage est pour moi encore plus une référence que le 1984 d’Orwell car, contrairement à Orwell, Milosz a fait l’expérience de la « pensée captive » lui-même. Ce poète, futur prix Nobel de littérature, homme fin et sensible, s’est fait avoir. La Pensée captive devrait faire partie des lectures obligatoires des Européens. Il montre comment on tombe dans les filets et les pièges d’idéologies brillamment élaborées.
Il y a plusieurs façons de nous emprisonner dans la manipulation langagière, en fonction de notre sensibilité, de nos rêves, de nos peurs de perdre quelque chose : l’emploi, l’honneur, la place dans la société…
La réflexion de Milosz sur l’esprit humain emprisonné dans la dépendance de l’image sociale, des regards des autres ou d’un rêve de société meilleure, loin de se limiter aux systèmes totalitaires de l’Est, reste d’actualité dans nos sociétés qui prônent la liberté d’opinion, d’expression, etc., et qui en réalité sont très conformistes.
C’est aussi un livre sur l’esprit critique, sur la dissimulation, sur le prix à payer pour garder l’indépendance d’esprit et la liberté individuelle, sur le choix qu’on fait dans sa vie entre sécurité et liberté.

Orwell était pessimiste sur la question de la résistance contre les langues de bois, alors que leur emprise sur nos sociétés est aujourd’hui infiniment plus grande. Quelle issue peut-on encore imaginer ?

Je suis moins pessimiste qu’Orwell. Je pense qu’il arrive un moment où tout le monde en a assez du blocage, de la mesquinerie, de la tromperie, et qu’on n’en est pas loin. Il y a des situations dans lesquelles les gens commencent à parler autrement, à s’interroger sur la langue quotidienne, sur la langue du travail, des entreprises, des médias.
On est allé très loin dans le conformisme ambiant. Je suis assez optimiste quant à la jeune génération qui a soif de changement, qui a envie de dire les choses autrement. Je crois qu’il ne faut pas désespérer de la capacité des hommes à modifier les réalités.

Propos recueillis par Irène Sadowska-Guillon

• Joanna Nowicki, L’Homme des confins. Pour une anthropologie interculturelle, Paris, éditions du CNRS, 2008.
Avec Czeslaw Porebski, L’Invention de l’autre, Paris, éditions du Sandre, 2008.
Coordination du volume « La cohabitation culturelle » dans les Essentiels d’Hermès (2010) et du volume « Les langues de bois » dans Cahiers Hermès n° 58 (2010).
• Jacques Dewitte, Le Pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit, Paris, Éditions Michalon, 2007.


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