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< Entretiens

Jacqueline Roumeau-Cresta

Que fait l’art en prison ?
Thématique(s) : Si loin si proche Sous thématique(s) : Art et prison Paru dans Cassandre/Horschamp 88
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À quoi sert la pratique artistique dans les prisons ? S’agit-il d’un outil thérapeutique, d’action sociale, d’un procédé pour désactiver et sublimer des conflits, ou d’un acte de création artistique à part entière, sans tarif réduit ? But ou moyen ? Débat que Jacqueline Roumeau-Cresta, actrice et metteur en scène, fondatrice de CoArtRe au Chili et organisatrice du symposium international « Théâtre et prison » à Santiago du Chili en décembre 2010, remet à l’ordre du jour.

(article paru dans le numéro 88 de Cassandre/Horschamp le 14 janvier 2012)

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© Sidarte

Pourquoi avez-vous choisi de vous investir dans le travail en milieu carcéral avec la création de CoArtRe ?

Jacqueline Roumeau-Cresta : Mon engagement se situe dans le contexte socio-politique du Chili d’après la dictature, avec ses transformations économiques et politiques, le libéralisme triomphant, la problématique difficile du solde des crimes du régime de Pinochet et l’impératif de réconciliation nationale limitant la liberté de parole. J’ai toujours été intéressée par les voix de ceux qui n’ont ni la parole ni l’espace, et qui sont marginalisés par notre système capitaliste néolibéral, les prisonniers.
À travers le théâtre, je pouvais leur offrir un espace de liberté et faire entendre leur voix. Dans le processus de travail en centres pénitentiaires fermés, je suis arrivée à la conviction que l’art est une méthode de réhabilitation et qu’on doit le pratiquer avec la même exigence qu’au dehors. De cette pratique est née ma méthode « Teatro cancelario testimonial », qui est à la base de CoArtRe. Son but est de développer des ateliers artistiques à l’intérieur des centres pénitentiaires pour permettre aux prisonniers de vivre un profond processus de réhabilitation à travers une expérience artistique et spirituelle et, une fois sortis, de leur offrir un soutien psychologique et social avec des possibilités concrètes de formation professionnelle.

En quoi consistent cette méthode et son suivi à l’extérieur des centres ?

La première étape du processus, c’est la réhabilitation par la création, afin de rendre aux personnes incarcérées leur estime de soi et les amener à un désir de changement de vie. Cette étape passe par cinq phases : connaissance, création collective, production et diffusion.
Nous construisons une structure dramatique à partir du témoignage des participants. Les improvisations libèrent les émotions et permettent de reconnaître l’erreur commise. La dramaturgie se construit au cours des répétitions. Après un travail de sélection, le texte final aboutit à une œuvre fondée sur les témoignages des acteurs.
La seconde étape, la réinsertion, consiste à les aider à trouver du sens à leur vie dans une société où, face au manque d’affection, d’humanité, et à la stigmatisation, ils risquent de retomber dans la délinquance.
Depuis 2006, CoArtRe a développé des ateliers de formation professionnelle : recyclage des métaux et des produits technologiques, moniteur sportif, installation électrique, mosaïque, etc.
Nous aidons les ex-internés à trouver des aides sociales et des contrats avec des entreprises privées. La prévention est un volet important de notre démarche. Dans les collèges, les universités, centres culturels et les organisations sociales, nous mettons en place des forums de théâtre avec des montages conçus à partir d’expériences d’anciens reclus, suivis de débats.

Vous proposez aux prisonniers de s’engager dans une création artistique aboutissant à une production professionnelle et à sa diffusion hors milieu carcéral. Donnez-nous des exemples…

Pabellón II-Rematadas était la première création avec des femmes du centre d’Antofagasta. Cela leur a permis de sortir de la prison pour raconter leurs histoires. En 2009, nous avons présenté Sangre, cuchillo y velorio, œuvre au contenu politique créée par un groupe d’internés du pénitencier de Santiago qui revivent, à partir de ce qu’ont raconté leurs parents et grands-parents, la période de la dictature entre 1973 et 1989, leur histoire rejoignant notre histoire et cette part oubliée de notre mémoire collective. Créer et produire une œuvre de théâtre en prison est une bataille quotidienne. Mais l’activité culturelle réanime le goût du travail, transforme les rapports des prisonniers entre eux et avec le personnel carcéral, qui s’implique beaucoup. La gendarmerie du Chili, par exemple, a subventionné notre production de l’Opéra de Quat’ Sous créée avec des prisonniers de centres pénitentiaires de Santiago.

Quel bilan dressez-vous après treize ans de travail de CoArtRe ?

Nous avions une sorte de conception communiste de l’art, de l’accès de tous à la création artistique… Nous avons réussi à montrer l’efficacité de cette pratique qui vise l’art et non le social. Les gens regardent les prisonniers comme de dangereux déchets de la normalité, sans voir qu’ils sont le résultat d’une société malade, discriminatoire et conformiste. Mon but était de faire un théâtre reconnu pour ses qualités professionnelles, que les gens viennent voir non parce qu’il est joué par les prisonniers, mais parce que ce dont il parle les fait réfléchir. En 2002, à travers divers projets de CoArtRe dans les prisons, nous avons mis en place le premier festival de théâtre en prison au Chili. Nous avons pris des contacts et entamé des projets d’ateliers à l’étranger, d’abord au Brésil dans les prisons de femmes et dans une favela, puis des collaborations se sont engagées en Italie, en Allemagne et en Espagne.

Quels étaient les enjeux du premier symposium international « Théâtre et prison » réunissant des artistes travaillant en milieu carcéral d’Europe et d’Amérique latine organisé avec CoArtRe en 2010 à Santiago du Chili ?

Au Chili, nous n’avons pas de références de ce type de travail en prison, qui n’existait pas en dehors de quelques cas isolés d’interventions amateurs qui tenaient plutôt de l’action sociale, de la bienfaisance culturelle. À partir de l’expérience au Chili et d’autres, je voulais créer un espace professionnel pour confronter nos pratiques, élargir nos approches, mettre en place un réseau, des festivals... Il y a différentes méthodes et formes de travail. L’important était de trouver des partenaires dont la démarche a pour but la création artistique et non la thérapie par l’art.

Quelles différences et convergences entre les méthodes sont apparues, lors de ce symposium ?

Il y a beaucoup de confusion entre le théâtre et la thérapie. Certains font du théâtre avec les prisonniers pour soigner leurs propres problèmes. Il ne faut pas mélanger les choses, s’improviser thérapeute ou assistant social : à chacun ses compétences. Notre terrain, c’est une création qui, transversalement, peut avoir des effets thérapeutiques. Le théâtre sert à tous parce qu’il est transformateur.
Parmi les travaux que j’ai vus au symposium, certains font de la thérapie, d’autres se confrontent aux textes littéraires et ne partent pas des histoires propres aux prisonniers. Pour moi, l’investissement de chacun et l’utilisation de son témoignage sont essentiels.
Ce symposium a été suivi de rencontres sur le théâtre et la prison au printemps 2011 en Allemagne. J’y ai noté un certain égocentrisme. Nous avons continué à montrer nos travaux sans débattre véritablement des méthodes ni des problèmes concrets dans le travail.
J’ai travaillé pendant deux mois dans une prison à Dresde et j’y ai été confrontée à des attitudes très paternalistes de la part des intervenants, qui traitaient les prisonniers comme des personnes immatures. Cette posture compassionnelle est incompatible avec mon éthique : le respect de l’autre ne le dispense pas de ses responsabilités. Nous allons maintenant nous recentrer sur des démarches qui se rapprochent de la nôtre.

Propos recueillis par Irène Sadowska Guillon

• CoArtRe – Corporation culturelle d’artistes pour la réhabilitation et la réinsertion sociale à travers l’art, fondée en 1998.

http://www.coartre.cl/obras-de-teatro/cartelera/pabellon-ii-rematadas/




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