[Espagne] État d’urgence

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[Espagne] État d’urgence

Extrait d’un article paru dans le numéro 98 de Cassandre/Horschamp
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Résister à tout prix à la crise, aux coupes drastiques, voire aux suppressions des subventions, faire plus avec moins de moyens, c’est le choix de la majorité des gens de la culture et du spectacle vivant en Espagne. Alors que l’État et les autonomies régionales ont réduit à un minimum indécent leur budget culturel, on n’a jamais vu autant de créations, d’initiatives, de salles alternatives depuis trois ans à Madrid. Comment font-ils ?

© Tindra Holm

Depuis quatre ans, grands et petits théâtres subissent des coupes de subventions atteignant 40 % et plus. Les grands théâtres publics, le Centre dramatique national de Madrid, l’Opéra, etc. ne font pas exception. Le Festival d’Automne au Printemps de Madrid, le plus important festival de théâtre, de musique et de danse d’Espagne, a vu son budget artistique réduit de plus de 60 %, de 3,5 millions à 1,2 million d’euros. Des productions, des tournées de compagnies indépendantes n’ont toujours pas été payées par les municipalités endettées jusqu’au cou. En Espagne, le statut d’intermittent du spectacle n’existe pas. Ce qui oblige les professionnels à avoir toujours deux ou trois longueurs d’avance sur un contrat, à inventer et à vendre des projets, à s’associer, à collaborer… La solidarité, l’entraide, Internet, les réseaux permettent de mettre en œuvre des projets, de faire survivre des festivals, de trouver des sponsors et des partenaires,mais aussi de maintenir des cours et des écoles de formation d’acteurs, de techniciens et de gestionnaires du spectacle.

Faire ou ne pas faire du théâtre ?
Si certains polémiquent sur les conséquences néfastes du bénévolat qui justifie le désengagement des pouvoirs publics, la plupart travaillent mais n’ont presque pas de moyens. « Nous avons décidé de faire plus, d’ajouter de nouvelles activités, de proposer des découvertes de nouveaux auteurs avec la même exigence artistique », dit Ernesto Caballero, directeur du Centre dramatique national de Madrid dont les quatre salles (dans deux bâtiments différents), avec des programmations d’œuvres en majorité contemporaines, ne désemplissent pas. Plus radicale encore est la position de José Sanchis Sinisterra, l’un des grands auteurs de théâtre espagnol, fondateur en 1977 du Teatro Fronterizo à Barcelone dont il a installé à Madrid une nouvelle version, le Nuevo Teatro Fronterizo, dans les locaux d’une ancienne fabrique de corsets, La Corseteria. Pour lui, « résister, c’est faire du théâtre à tout prix, avec ou sans argent ».
Et faire du théâtre ne peut se réduire à la fabrication de spectacles. Le travail qu’il mène à La Corseteria avec un groupe de complices non seulement s’inscrit dans le tissu social de la capitale mais s’étend sur diverses formes : créations, dialogues culturels, formations, collaboration avec des étrangers, immigrés avec ou sans papiers, groupes et artistes latino-américains. Ce Don Quichotte d’aujourd’hui, redresseur de torts et d’injustices sociales, toujours à contre-courant de l’idéologiquement correct, a mis en place dans et hors La Corseteria, en y investissant son argent personnel et en trouvant ici et là quelques soutiens, de multiples activités, ateliers, collaborations, entre autres avec Le Monde diplomatique (édition espagnole), LaCasa Encendida (centre culturel d’expositions), l’École de scénarios de Madrid, la Fundación Autor.
Pour faire survivre son espace qui n’a de subventions ni de l’État ni de la Ville, il a créé un système de participation de la population locale. Parmi les grands axes de travail : relation homme-femme, parité, insertion et valorisation des femmes ; récolte et réécriture de la mémoire, fragments de vie des Madrilènes aboutissant à des créations audiovisuelles avec l’École de scénarios, cours pour étrangers du quartier populaire de Lavapies (Asiatiques, Africains, etc.) avec pour objectif de les former au théâtre ; ateliers, cours professionnels, enfin « Synergies en scène », rencontres et travail en commun avec des groupes mexicains.
À 75 ans, José Sanchis Sinisterra, qui fait penser à un Armand Gatti espagnol, ne cesse de bousculer, de rentrer dedans, de casser avec un malin plaisir les consensus, de s’en prendre à la bienséance, de refuser les limites. Le nom de son théâtre, Fronterizo (sur les frontières), définit bien sa démarche : jamais dans les clous, ni dans les catégories, toujours dans le dépassement des limites et des frontières.

Réinventer la culture au quotidien
Il n’est pas rare que des acteurs connus achètent ou récupèrent des lieux pour y installer de nouvelles salles, en y faisant une programmation pluridisciplinaire.On y accueille dans de bonnes conditions des compagnies sans moyens, on y présente des formes différentes pour des publics jeunes et adultes. Ces salles gérées par des compagnies ou des petits groupes de producteurs, ne désemplissent pas, les spectacles sont pour la plupart de bonne qualité, les prix bas.
Kubik Fabrik, créé en 2010 par Fernando Sanchez Cabezudo dans une ancienne fabrique de cartons d’un quartier du sud de Madrid, programme chaque jour de la semaine une forme différente de spectacle (théâtre, musique, danse, jeune public, cirque, etc.). Il a ainsi réussi à fidéliser un public varié qui peut assister aux répétitions, donner son avis et dialoguer avec les artistes. « Nous sommes une équipe de quatre personnes qui gérons le lieu et collectons les fonds. J’ai commencé par un projet à risque, dans un quartier périphérique de Madrid, dit Fernando Sanchez Cabezudo, directeur de Kubik Fabrik. Finalement, nous avons réussi à attirer un public du centre de la ville et à casser les préjugés sur la périphérie. Mais le public local est majoritaire. La clef du succès a été d’inviter les spectateurs à participer à la création, à travailler avec les artistes qui présentent leurs œuvres. Nous proposons à la population voisine du théâtre de travailler sur des thèmes, par exemple les légendes urbaines. Ainsi avons-nous créé Storywalker, une application pour téléphone portable qui géolocalise les endroits du quartier où se passent des spectacles auxquels les habitants ont participé. »
Parmi les nouveaux projets : des cours, des résidences artistiques, la création d’une ludothèque pour rapprocher la scène des enfants et de leurs parents, une bibliothèque et une librairie théâtrale.
Draft.inn, l’une des nouvelles salles créée et animée avec Javier Bastias par l’auteur, acteur et metteur en scène José Manuel Mora, s’est fait rapidement connaître comme espace de création contemporaine à vocation internationale. Cet espace de 400 m2 ouvert aux compagnies pour répéter, enregistrer, présenter du théâtre, de la danse, des expositions, a engagé des collaborations avec des institutions et des compagnies étrangères dans le cadre d’échanges annuels.
Draft.inn n’a aucune subvention. L’argent personnel de l’équipe, les recettes propres, quelques aides ou bourses pour des projets ponctuels, un système de cofinancement permettent à Draft.inn de développer ses projets internationaux. Ils consistent à traduire en espagnol, publier, présenter en lecture des textes d’auteurs invités. De la même façon, des textes d’auteurs espagnols sont traduits et présentés dans le pays partenaire. Après la Belgique, la Pologne et l’Allemagne, en 2014, ce sont les Norvégiens Jon Fosse et Marit Tusvik que Draft.inn fait découvrir en Espagne en lien avec le festival Fringe Madrid, la Casa de la Portera, le Cultprojet et le Teatro Español. Outre ces échanges, le théâtre organise des ateliers d’écriture dramatique (en mai 2014 avec Enzo Cormann), des séminaires d’investigation dramaturgique, des rencontres et débats avec le public.
Un projet de collaboration avec l’Université privée est en train de se mettre en place avec des séminaires pratiques organisés par Draft.inn dans le cadre du master de théâtre. Des auteurs comme Rafael Spregelburd et Alejandro Tantanian participeront à ces séminaires. Malgré les menaces permanentes de fermeture, José Manuel Mora lance de nouveaux projets : « Ou on ne fait rien ou on avance en essayant de faire ce qu’on peut. »
Dans le cas des échanges internationaux, les acteurs de l’équipe ne sont payés que lorsque le pays partenaire apporte un financement suffisant. Pour 2015, Draft.inn a un projet d’échange avec des auteurs japonais.
Parmi les initiatives privées, la célèbre école-laboratoire Layton,malgré les coupes importantes de ses financements, a mis en place les Laboractions en ouvrant son espace aux jeunes créateurs pour qu’ils préparent et montrent leurs créations au public.
Le festival Surge Madrid est une plateforme pluridisciplinaire unique pour donner une visibilité aux créations des jeunes compagnies. Il réunit 31 salles alternatives qui présentent 93 créations de théâtre, de danse, de théâtre musical et de marionnettes. Le microthéâtre prolifère dans des bars et de petits espaces.On vise tous les publics de tous les âges.Ainsi le bar-espace culturel L’Échelle de Jacob fait fonctionner ses deux salles du matin au soir avec des spectacles pour bébés, jeunes et adultes (spectacles musicaux, de magie, de théâtre, d’improvisation) à quoi s’ajoute un festival de courtsmétrages avec la participation des metteurs en scène et des acteurs. Les prix sont abordables et le bar propose même des cocktails pour bébés. Et si l’exception culturelle à l’espagnole, c’était de ne pas renoncer et à faire toujours plus malgré tout ?

• CDN de Madrid – http://cdn.mcu.es
• Nuevo Teatro Fronterizo – www.nuevoteatrofronterizo.es
• Kubik Fabrik – www.kubkifabrik.com
• Draft.inn – www.draftinn.com
• Laboratorio Layton – www.laytonlaboratorio.com
• Surge Madrid – www.madrid.org/surgemadrid/
• La Escalera de Jacob – www.laescaleradejacob.es



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