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Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Entretiens

Bernard Lubat

L’énergie profuse et diffuse de l’amusicien d’Uz
par Nicolas Romeas
Thématique(s) : Parti-pris Sous thématique(s) : Musique , Oralité Paru dans Cassandre/Horschamp 88
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Avec ses complices, dont le très talentueux André Minvielle, le musicien Bernard Lubat, réinventeur de jazz et vaillant héraut d’une oralité en acte, mène depuis 1978 en ses terres occitanes un formidable boulot de rencontres artistiques, politiques et humaines. Écoutons un instant la parole de cet artist-guerrier.

(article paru dans le numéro 88 de Cassandre/Horschamp le 15 janvier 2012)

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© Frédéric Thore

Bernard Lubat : Je ne serais pas l’artiste que je deviens si je n’étais pas dans cette lutte. Je ne le conçois pas autrement… Pour moi, l’artiste, ce n’est pas que l’artiste ; la musique, ce n’est pas que de la musique ; la politique, ce n’est pas que de la politique. Tout cela est extrêmement entre méli-mélo mêlé. C’est l’aventure humaine, et cette bataille je la mène avec mon piano, avec ma batterie, avec ma réflexion, avec mes mots. Je ne sais pas s’il existe un lieu sur la planète où l’on puisse ne pas lutter, dans l’état où elle est et dans l’état où elle a, sans doute, toujours été. Je pense qu’il y a toujours eu des gens qui ont lutté, et puis les autres qui ont attendu pour en profiter que ceux qui s’y mettent obtiennent des résultats. Ici, c’est un lieu où je voulais, sans doute, sans m’en rendre compte, construire un théâtre de bric et de broc, un théâtre des gueux. L’opéra des gueux ! Je fais l’apéro des gueux. En musique, faire entendre les mots, faire entendre l’acteur, faire entendre les autres. Faire entendre les poètes, la littérature, l’image… Il y a beaucoup de gens en ce moment ici [NDLR. L’entretien a été réalisé en août 2011 au festival d’Uzeste], mais cela ne m’impressionne pas plus que lorsqu’il n’y a personne. Je fais des concerts, nous faisons des soirées, et il y a parfois trois personnes, ou dix-sept, ou douze. Parfois beaucoup plus ! Ce sont des minorités actives qui viennent d’ailleurs pour se rencontrer. Et puis, heureusement, l’hiver, il y a cette bataille qui n’est pas facile. C’est curieux, parce que j’aime bien quand il y a du monde, mais si j’avais trop de monde, je crois que ça n’irait pas non plus. Si personne ne s’intéresse à ce que je fais, cela ne me plaît pas, mais si tout le monde s’intéresse à ce que je fais, cela ne m’intéresse pas non plus. Dans cet endroit, dans ce village, dans ce contrepied, je suis toujours en déséquilibre, je suis dans un intervalle, pas incompréhensible, mais qui me permet, finalement, de respirer. Un intervalle où je peux laisser respirer la pensée où je suis constamment en train de me demander, mais sans être dans l’emphase.

Finalement, c’est le grand luxe !

Ce n’est pas vraiment le grand luxe, mais c’est une forme de liberté. Je suis dans un lieu vivant, c’est ça qui m’a été transmis. Je parle aux gens, je déconne sur les rapports marchands qui nous préoccupent. J’essaye d’établir un échange : « Vous avez payé l’entrée, moi je suis payé, et qu’est-ce qu’on fait de ça ? Qu’est-ce que vous en pensez ? » Je déconne avec ça, je trimballe ces questions. Je propose aux gens un silence, par exemple, un silence qui est hors de prix ! Et, d’un seul coup, ça pose problème. Et puis, surtout, c’est parce que je ne suis plus dans l’œuvre, je ne sais pas pourquoi, je suis… Il y a des artistes qui créent des chefs-d’œuvre, moi j’improvise des hors-d’œuvre. Ici, je suis libre de faire n’importe quoi. Mais le n’un porte quoi ?? Je peux être en phase, je peux être hors phase, je peux être déphasé, je peux… Là, c’est marrant, j’ai fait trois fois mon spectacle, ce que j’appelle mon spectacle, je ne sais pas comment l’appeler, j’étais à peu près potable les deux premiers et puis, pour le troisième, je sentais que le public était vraiment… comment dire ? Alors, je leur ai dit : « Écoutez, cassez-vous ! » Tu vois, cette liberté de dire aux gens, de ne pas faire une œuvre qui soit au-dessus de tout. Par exemple ici, j’ai voulu qu’on joue dans la rue. Je demande à un mec de jouer dans la rue, je lui demande de jouer sa peau, que ce soit un inconnu ou un type connu comme Michel Portal, mais jouer vraiment, pas simplement de faire une diversion. C’est infernal ça, la diversion, il faut vraiment que ça s’arrête.

De toute façon, s’ils viennent ici, ce n’est que pour ça ?

Oui, pour se confronter à soi, à l’autre, à quelque chose d’intime, d’indicible. La première fois qu’on a fait un concert ici avec Portal, c’était en 1967. Après Nougaro, dans le café.

Tu en as fait un vrai lieu d’art vivant et partagé, de ce café…

Maison fondée en 1937 ! Et il y avait déjà de l’art, parce que les mecs qui chassent la palombe ici, c’est un art. Faire un champ de blé, c’est un art. Comment ils jouaient à la belote, les mecs ! Si je foutais ça sur une scène, ce serait une pièce de théâtre. Il était partout, cet art. C’était une sorte d’estaminet où l’on faisait des dégustations, des coups de rouge, que mon père a pris en viager en 1937. À partir de 1945, il l’a transformé petit à petit en restaurant, épicerie, dancing assez rapidement, concours de belote, cinéma itinérant tous les mercredis soir, tous les jeudis réunion syndicale et politique ou citoyenne, vendredi concours de belote, samedi bal, dimanche bal. Les gens vivaient là. Tout autour du village, c’étaient des champs cultivés, ce n’était pas la friche, c’étaient des paysans. Il y avait une autarcie relative. Je suis né là-dedans, dans cette conscience de la surface, de l’espace, ce n’était pas restreint. C’est l’objet du désir même. Si j’avais pu filmer comment ils jouaient mal, les mecs ! Comment ils jouaient au-delà du goût et du dégoût ! Et sans arrêt, c’était ça. Par contre, j’ai eu la chance, au milieu de tout ça, d’avoir la version culture. C’est-à-dire le professeur de piano du coin qui me parlait de Schumann.

Chance que ton père n’avait pas eue…

Non, il n’avait pas eu ça. Et il m’a envoyé à ce prof et à Jean-Sébastien Bach… Et puis, le conservatoire, où j’ai appris un peu de l’histoire de l’art et ça, c’était capital. Ici, je n’y avais pas droit. Ça ne veut pas dire que je n’étais pas capable d’y accéder ou de ressentir, mais je n’y avais pas droit. Alors, c’est un peu ce que j’essaye de transmettre ici. À la fois la continuité de quelque chose qui est du blues, du trivial, et puis, en même temps, l’histoire des créateurs, de la littérature… Parce qu’ici, on parlait une langue qu’on ne savait pas écrire et j’avais pigé cette souffrance de ne pas savoir l’écrire.

Comme parfois en Afrique…

Pareil, ils ne savaient pas l’écrire, putain ! Comment il a parlé là, comment il se l’est envoyé ! C’était du free jazz. Ils s’envoyaient ça avec des images qu’il n’y a pas dans le français et une gamme musicale, des sonorités.

L’oralité est plus riche que l’écrit…

Elle est très riche, vachement plus riche. Sitôt qu’arrivait l’écrit, tout le monde fermait sa gueule. C’était la Bible quoi, c’était le livre ouvert. C’est pour ça que j’aime bien faire de la musique sans papiers, c’est ma solidarité avec les sans-papiers.
De mon désir arrive le désir, et forcément, si je ne posais pas problème, je ne serais pas resté là. J’avais rien à foutre là. C’est une des dimensions de nos actions, à nous, les artistes… C’est pour se confronter à soi, à l’autre, à quelque chose d’intime, d’indicible, qu’on ne nous demande surtout pas d’exprimer.

C’est interdit pour les politiques, de penser cette chose-là !

C’est pour cela que la politique est mal barrée. Parce qu’elle s’arrête à la surface. Pourquoi la politique s’arrêterait-elle de faire de la politique ? Une fois, dans un débat, j’avais dit à Jack Ralite, qui était venu nous voir, tu sais, quand il était ministre : « T’as pas l’impression que tu gouvernes en play-back ? » C’était un bon mot. Mais tu peux te demander, vingt ans après, si ça n’était pas déjà ça… Qui gouverne aujourd’hui ? Tout le monde dit qu’on ne sait pas qui c’est. Les élus sont l’émanation du niveau culturel de la nation.

Oui, enfin, lorsqu’ils détruisent l’éducation, la culture, le soin, etc., ils n’en sont pas seulement l’émanation, c’est eux qui le font.

Oui, c’est eux qui le font, mais une fois qu’ils sont aux affaires, il faut qu’ils assurent leurs arrières. Et c’est un métier maintenant, il faut que tu sois réélu, c’est comme l’artiste qui fait un tube, le prochain disque, il faut que ce soit un tube. Le cinéaste, il faut qu’au prochain film, il fasse des entrées. Il faut que j’articule ce qu’il faut faire pour exister. C’est pour cela que je te dis qu’Uzeste, c’est un intervalle. Ici, on ne m’a pas demandé quoi que ce soit, jamais la mairie n’a pensé nous offrir un vin d’honneur.

Quand je parle de la culture, ou plutôt du symbolique, en disant que ça suit le même parcours que celui de l’écologie – les problèmes d’environnement –, je veux dire qu’il y a une possibilité qu’on prenne bientôt conscience du vrai danger, même si ça passe par des catastrophes terrifiantes, parce que les catastrophes seraient cette fois des catastrophes humaines.

L’optimisme, je l’ai, parce que je sais la capacité qu’ont les êtres à produire du symbolique. Et cela, ils ne l’éradiqueront jamais. Ils pourront nous piétiner, nous détruire : « Le capitalisme m’a piétiné et ne m’a pas convaincu », comme disait Jean Genet. Mais cela pourrait être d’autres choses que le capitalisme. C’est ce que je vis et que je vois chez tous les gens que je reçois, qui viennent ici travailler dans les ateliers et les stages, ça réside en chacun. Ça n’est même pas de l’espoir, c’est une réalité, c’est pour cela que l’espèce humaine existe encore, je suppose, malgré tout ce qu’elle a fait pour s’autodétruire.

Il y a un certain nombre d’écrivains comme Orwell, Huxley, Ray Bradbury et le cinéaste Terry Gilliam avec Brazil, qui disent que notre civilisation peut très bien aller vers une réduction de l’être humain à quelque chose qui ressemblerait à une machine, d’où tout cela serait vraiment éradiqué.

Ça peut être ça… Il peut aussi y avoir une autre partie qui résiste, avec les dents qui poussent, et puis les ongles ! Quand je regarde aujourd’hui comment jouent les jeunes mecs, comment ils tapent sur le truc, comment ils soufflent dans un trombone, c’était impensable il y a vingt ans.

Mais cela, c’est toi qui le transmets…

Ce n’est pas seulement moi, c’est l’histoire du souffle d’être. Alors, bien sûr, je transmets cette constante. Mais ça existe, tu les vois, je suis épaté. Dans les ateliers, les gens sortent des trucs inouïs par moments, c’est du jamais vu, jamais entendu. Ils ne le feront peut-être qu’une fois dans leur vie. Mais cela montre une propension à exprimer l’indicible qui produit des images mentales, des couleurs insensées.

Tu n’es pas en train de nous dire que la catastrophe nous est utile, j’espère ?

Je ne sais pas si elle est utile. On se rassure avec la déconstruction. Déconstruire ce qui nous détruit pour chercher à comprendre comment c’est construit puisque ça nous détruit. Mais une bonne catastrophe de temps en temps… Il y en a déjà eu, cela ne doit pas être par hasard. On pourrait aussi appeler 1789 une catastrophe.

Tu es quelqu’un qui ne peut vraiment exister qu’aux instants limites ?

Je suis tenté, oui. Je n’ai pas toujours ce courage. Peut-être qu’ici, le rapport au temps, à l’espace et à la durée, aux siècles, m’empêche de me suicider trop vite.
J’ai appris qu’Allain Leprest s’est flingué. Nous avons partagé un moment musical avec lui l’an dernier à la fête de l’Huma. Un truc magique, un texte de lui avec du Nougaro. Il parlait à Nougaro. Il était plié sur sa chaise, il avait pas mal bu et il sortait son texte et nous lui avons pourri la vie avec une musique déglinguée. J’essayais de les calmer.
Il était là et je sentais qu’il survivait grâce à ça : être transpercé par ces étrangers. Il était là et les gens étaient terrassés. Ses producteurs étaient en coulisse, ceux qui le contenaient depuis des années dans une chanson française merdico-dépressive avec une petite vente de merde. Voilà. On ne peut pas dire que ça l’a aidé.

Hier soir, je t’écoutais et te voyais faire ta musique virtuose et foutraque et je me disais : « Je crois que le spectacle en Occident est fondé sur l’interdiction de la transe. »

La transe, c’est formidable, c’est quand tu commences à lâcher prise, la transe, la musique et puis partout, extatique. D’ailleurs, en rugby, ils ont très bien compris le truc. Le rugby, tu commences le match… Et la corrida aussi. Nous, on se met d’équerre, et ensuite on propose au public par la danse de se mettre minable, c’est un échange. Cet ailleurs, il est là, en toi. Et c’est parti.

Propos recueillis par Nicolas Roméas.

• Uzeste Musical – Compagnie Lubat 18, rue Faza – 33730 Uzeste




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