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Entretiens

Peter Schumann

Panem et polis
par Thomas Hahn
Thématique(s) : Si loin si proche , Politique de l’art Sous thématique(s) : Luttes , marionnettes , Arts de la rue Paru dans Cassandre/Horschamp 74
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Si certains continuent de vivre et de s’engager comme autrefois, ça n’empêche pas un regard lucide dans le rétroviseur. De sa fidélité à l’idéal d’une révolte, Peter Schumann, fondateur du Bread & Puppet Theater en 1962, garde la force de souffler sur les braises et de tenir tête à l’échec.

(article paru dans le numéro 74 de Cassandre/Horschamp, été 2008)

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DR

Comment est-ce que le Bread & Puppet a vécu Mai 68 aux États-Unis ?

Peter Schumann : En fait, nous étions à Paris ! Nous avions été invités au festival de Nancy l’hiver 1967-1968 avec Fire, et ensuite au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, où nous avons donné plusieurs spectacles, juste au moment où les combats de rue commençaient. D’après mes souvenirs, ce sont les lycéens qui ont pris la rue en premier. Leur revendications ne concernaient pas tant le Vietnam ou des questions de société, que le système autoritaire dans les lycées. Les étudiants ont suivi rapidement. Nous avons joué plusieurs de nos pièces dans les universités occupées et dans la rue. Nous sommes revenus en France en 1969 avec The Cry of The People for Meat et nous avons aussi donné des spectacles conçus pour la rue, qui ne demandent que quelques accessoires. Aux États-Unis, nous avons joué pour les étudiants qui occupaient Columbia University : je me souviens d’une soirée avec Allen Ginsberg et d’autres militants. Nous nous sommes produits dans d’autres universités occupées comme à Atlanta où nous nous sommes fait canarder au gaz lacrymogène depuis des hélicoptères.

Le Bread & Puppet a-t-il travaillé en concertation avec des syndicats ou autres organisations politiques ?

Tout à commence à Manhattan, Lower East Side. Le quartier était très portoricain. Nous jouions dans la rue et ils traduisaient nos pièces en espagnol. Nous avons collaboré avec une association de mères de GI tombés au Vietnam. À leur demande, nous avons créé A Man Says Goodbye to his Mother : il y était question de ces gars qui avaient non pas le droit de voter aux États-Unis, mais celui de se faire tuer pour ce pays. À cette époque, c’était la pièce que nous jouions le plus souvent, aux États-Unis, mais aussi à Nancy, à Paris et en Allemagne. Techniquement, elle était simple, facile à monter partout. Nous avons aussi beaucoup collaboré avec des groupes anarchistes et d’autres activistes. Nous avons par exemple participé au Week of the Angry Arts à New York. Des milliers d’artistes, des militants et d’autres, plutôt bourgeois. Nous avons joué une pièce fondée sur la cantate de Bach Réveillez-vous, avec des centaines de marionnettes portées par des citoyens. Il y eut une représentation unique, en 1966. Chaque année avait lieu notre parade sur la 5e Avenue. C’étaient des parades chorégraphiques. Nous jouions en boucle des bombardements de villages et autres séquences.

Comment a émergé le désir d’une forme de vie collective avec Bread & Puppet ?

Ça ne s’est précisé qu’à partir de 1970 quand un collège dans le Vermont nous a proposé une résidence dans une ferme. Nous pouvions intégrer les élèves et les professeurs au travail et ils nous ont accompagnés pendant nos tournées. Nous partagions tout, la vie, le travail théâtral, celui de la ferme, et l’argent. C’était un système d’autogestion égalitaire, comme dans ces innombrables collectifs ruraux qui se sont créés aux États-Unis. Une utopie, indépendante de l’engagement politique contre la guerre au Vietnam, qui n’a fait que se renfoncer face à toutes les difficultés qu’implique la vie à la campagne. Après neuf ans passés à Manhattan, nous rêvions d’une vie saine. Cette utopie s’est conjuguée à celle de l’art.

Comment votre regard sur le mouvement a-t-il évolué ?

Je suppose qu’en France on évoque maintenant beaucoup les situationnistes. Leur pensée a déclenché une véritable révolution culturelle à l’époque. Mais cette révolution s’est diluée, beaucoup de hippies ont fini commerçants ou professeurs, au lieu de mettre en pratique leur critique de la culture de masse. L’enthousiasme juvénile du mouvement s’est rapidement délité. C’est d’autant plus grave qu’il est aujourd’hui beaucoup plus difficile de déclencher un mouvement général dans les universités, alors que le monde en aurait besoin plus encore qu’à l’époque. La guerre en Irak a montré une histoire semblable, en accéléré. Des millions de gens, dans le monde entier, sont descendus dans la rue. La mobilisation a été beaucoup plus rapide qu’à l’époque de la guerre au Vietnam. Mais cela n’a produit aucune inflexion politique. Et il n’y a aucun espoir que ça change, quel que soit le résultat de l’élection présidentielle aux États-Unis, quelle que soit la rhétorique employée par tel ou tel candidat.

L’échec n’est-il pas dû au fait que la libération citoyenne, sexuelle et politique était portée par un fort individualisme, voire un égotisme ?

Ce danger a existé, c’est clair. Beaucoup ont perdu de vue le projet collectif d’une révolte contre l’État une fois qu’ils ont été confrontés au besoin de planifier leur propre avenir, de créer une famille et de posséder la voiture dont on a besoin pour tout ça, surtout aux États-Unis. De nombreux rêves se sont brisés devant les aspirations matérielles.

Le Bread & Puppet continue à être agitateur, à militer ?

Oui, et nous rencontrons un fort écho parmi les lycéens à nos interventions contre le système économique qui produit la guerre. Il y a beaucoup d’esprit critique, mais pas de mouvement centralisé tel qu’on a cru qu’il existait à partir de 1968. Mais il s’agissait d’une illusion. À certains moments, on a cru qu’une force politique pouvait se constituer. Aujourd’hui, on n’en a même pas l’illusion.

Comment le Bread & Puppet agit-il actuellement ?

Nous venons d’imprimer de grandes bannières que nous envoyons à Washington pour une manifestation devant l’hôtel national des impôts à l’occasion du cinquième anniversaire de l’invasion de l’Irak. Parce que c’est avec nos impôts que ces bombes sont payées. Et nous faisons intervenir notre Compagnie nationale de danse du pays de cocagne lors de célébrations de cette drôle de campagne électorale où l’on gave le peuple de bêtises. Nous ne nous imposons aucun limite dans notre satire et nous la jouons le plus souvent possible. Il y a tant à faire…

Propos recueillis par Thomas Hahn

www.breadandpuppet.org




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