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Entretiens

Léo Bassi

La cathédrale anarchiste
par Thomas Hahn
Thématique(s) : Si loin si proche Sous thématique(s) : Arts de la rue Paru dans Cassandre/Horschamp 90
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L’Espagne est paradoxale, Léo Bassi aussi. D’origine italienne ou américaine, c’est selon, enfant de la balle, clown et circassien anarchiste. À l’aise avec la crise économique, il construit sa propre cathédrale. À Madrid.

(article paru dans le numéro 90 de Cassandre/Horschamp, été 2012)

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Léo Bassi, vous dites que vous construisez une cathédrale. En général, c’est un exercice frustrant, vu que le temps de construction dépasse de loin une vie humaine. C’est certes une manière de devenir immortel, mais Antonio Gaudí est mort depuis presque un siècle et sa cathédrale à Barcelone ne sera achevée qu’en 2040. Le temps des cathédrales ne reviendra pas, et vous le savez bien. Alors, pourquoi créer votre « cathédrale » à Madrid ?

Léo Bassi : Vous savez, en règle générale, les comiques critiquent le pouvoir, autant religieux que politique. Alors, je me suis demandé ce que je pouvais bien construire. Résultat : je suis en train d’inventer une nouvelle religion. Ce sera la religion patólica. De l’espagnol pato, le canard. Pour l’établir, je suis en train de construire une cathédrale tout en or. Ce sera la cathédrale du Doute. Notre nouveau dieu, c’est le doute. Le dieu du Doute, il doute même de lui-même. Et voilà ! Dans la mise en scène de ma cathédrale, j’utilise toutes les techniques de l’Église catholique, de l’autel à la dorure. Bien sûr, chez nous, l’or sera en trompe-l’œil. Notre autel sera envahi de petits canards en plastique et, comme par hasard, ce sont les mêmes que j’utilise dans mes spectacles. Les enfants ne voudront plus en sortir ! Et je peux vous dire que trois décorateurs de théâtre sont déjà au travail et qu’ils se régalent. Regardez nos prestations de services ! Nous organiserons des messes de mariage et de baptême. Tout le monde pourra venir se marier avec qui ou quoi il veut. Le premier mariage se fera entre une femme et sa chienne. Une autre non-croyante patolique veut se marier « avec d’autres gens ». Les demandes arrivent tous les jours. Et si quelqu’un veut étudier cette religion, il fera alors de la patología. Et ceux qui ne l’aiment pas sont antipaticos. En espagnol, ce jeu de mots fonctionne tous azimuts.

Dans la cathédrale du Doute, ferez-vous la quête ?

Le lieu se financera par la vente de boissons, de gâteaux, et d’autres articles produits à Madrid par des jeunes au chômage. Nous vendrons par exemple du savon pour se laver de ses péchés. Ce lieu est athée et il est appelé à devenir un must du tourisme alternatif à Madrid.

La cathédrale du Doute n’a sans doute pas de tours bien élevées. Alors, comment la repérer ?

Elle se trouve dans le quartier de Lavapié, au centre de Madrid, un quartier populaire chargé de l’histoire des religions. Un quartier musulman d’abord, juif ensuite jusqu’à l’expulsion et puis chrétien. Les gens s’y lavaient les pieds avant d’aller à la messe. D’où le nom du quartier, où j’habite moi-même. Aujourd’hui encore un quartier très symbolique car multiracial avec ses immigrés pakistanais, africains, etc. Nous jouons sur tout ça. J’écris et mets en scène de nouveaux rituels, comme celui des « époux » qui doivent se laver les pieds mutuellement. En plus, c’est sensuel ! Les cérémonies seront liées à des performances dans la rue, des processions un peu bizarres. Le lieu sera dédié à Descartes et à Voltaire, et nous ferons de l’éducation athée pour les enfants, sur la science. Le dieu du Doute est aussi le dieu de l’Humour. Pour moi, l’humour est l’expression d’un doute. Une blague est une manière amusante et joyeuse de mettre en question. Aussi, on trouve parmi les apôtres de ma religion de grands clowns comme Chaplin ou Rivel, mais aussi des savants comme Einstein et des penseurs tels que Spinoza.

Vous êtes drôlement attaché aux canards jaunes.

Aujourd’hui, on en trouve de toutes les couleurs ! Mais il est vrai que nous avons donné une performance sur la plage d’Ipanema, à Rio, avec un canard gonflable de cinquante mètres. Le petit canard fait partie du postmodernisme. Il exprime des choses complexes. Une fois qu’on a constaté les échecs du nazisme et du communisme, on fait quoi ? Les gens restent chez eux, seuls, sans utopies. Le petit canard est heureux de rester chez lui, sans idéologie, sans appartenir à rien. Mais on a de nouveau besoin d’un groupe et le canard rejoint les corps de métier. Aussi, on le trouve personnalisé en soldat, par exemple. Le dernier cri, c’est le petit canard sadique, ou nazi.

Comment êtes-vous arrivé en Espagne ?

Je viens d’une vieille famille de cirque italienne. Dans les années 50, mes parents se produisaient dans les grands cirques et variétés d’Espagne. Enfant, je parlais espagnol et j’ai des souvenirs d’enfance du franquisme. Mais, dans l’ensemble, j’ai toujours été en voyage, entre l’Europe, les États-Unis, l’Australie, etc. J’avais donc d’emblée l’impression de n’appartenir à aucun pays en particulier ou, mieux, d’être de tous les pays. Je me sens chez moi dans n’importe quelle partie du monde. Par ailleurs, ma première langue était l’anglais. J’ai quitté l’Italie pour l’Espagne vers 1994. L’arrivée de Berlusconi au pouvoir a été déterminante. La réalité italienne s’est rapidement éloignée de mes idéaux et, en même temps, je n’avais pas la force de lutter contre Berlusconi. L’Espagne, qui sortait tout juste d’une dictature, a une plus grande conscience politique, et c’est vrai même aujourd’hui. Les deux Espagne de la guerre civile existent toujours. La moitié des gens m’adorent. Ils ont une conscience humaniste et solidaire. L’autre moitié me déteste. Les intégristes nationalistes et catholiques ont même essayé de me tuer. Ils ont posé un tube avec un kilo d’explosifs à deux mètres de ma loge. La mèche était déjà allumée quand un technicien du théâtre l’a vue et a pu l’éteindre. Sans parler des cocktails Molotov jetés contre le théâtre et autres menaces de mort par des nazis. C’était en 2006. Les groupes franquistes existent encore en Espagne ! Ils sont bien organisés et représentent entre 5 à 10 % de la population, à quoi s’ajoutent les intégristes catholiques. J’ai mené une action devant la cathédrale de Santiago de Compostelle pour affirmer que le saint patron de la ville n’est en vérité pas enterré dans la cathédrale. Pour la droite religieuse, c’est une provocation. Le maire de ville m’a officiellement banni. Quand j’ai joué mon spectacle Révélations, où je démonte les histoires de la Bible, même les évangélistes américains sont venus protester. Si l’intégrisme remonte, c’est que le monde laïc n’a pas défendu ses positions avec suffisamment de passion et de logique. En ce sens, je dis : tant mieux s’il y a des gens qui protestent, puisqu’ils m’obligent à être plus précis dans ce que je dis.

Comment voyez-vous la situation actuelle en Espagne ?

J’ai toujours conçu mes spectacles pour un public jeune. Et la jeunesse espagnole actuelle est totalement sacrifiée, avec 50 % de chômeurs. En même temps, il n’y a jamais eu une génération aussi bien informée et culturellement instruite. Il leur est d’autant plus insupportable de se savoir sans avenir. L’économie basée sur le bâtiment et le tourisme développée ces dernières décennies ne correspond culturellement pas à un pays méditerranéen. C’est pourquoi ce modèle est arrivé à son terme et que les politiciens, PS et PP confondus, n’ont aucune solution. Nous faisons face à un problème culturel et sociétal profond, mais aussi à un moment dense et passionnant de l’histoire. Le PS espagnol, une fois arrivé au pouvoir, avait de bonnes intentions mais aucun modèle pour créer une autre société. Ils se sont contentés de gérer un modèle capitaliste caduc. En ce moment, on voit beaucoup de gens s’organiser en petites coopératives. C’est un mouvement comparable à celui de l’Argentine, au moment de l’effondrement du peso, quand les gens ont perdu leur épargne. On est obligé de se poser la question : c’est quoi être Méditerranéen ? Si l’Espagne crée une société différente qui ne suit pas le modèle allemand, elle peut être une référence pour tous les pays du sud de la Méditerranée. Ni le Maroc ni l’Égypte n’auront des industries aussi compétitives que l’Allemagne. Il faut donc développer un modèle plus solidaire, moins matérialiste, plus méditerranéen, et c’est en Espagne qu’il peut s’inventer. Ensuite, cela mettra aussi en cause la France avec sa ligne de démarcation intérieure et son appartenance à deux espaces culturels. Tant qu’il était au pouvoir, jusqu’en novembre dernier, le PS espagnol a défendu le droit du peuple à la culture, à l’éducation et à la sécurité sociale. La droite néolibérale qui lui a succédé considère que la culture est un produit comme un autre, une marchandise. Sans parler du fait qu’ils vont rendre l’avortement illégal.

Comment la crise agit-elle sur vos spectacles ?

Paradoxalement, une joie se manifeste lorsque tout le monde est obligé de tout réinventer, y compris au théâtre, quand il n’y a plus de subventions. Aussi, des maisons se transforment aujourd’hui en petits théâtres, on fait davantage de spectacles dans la rue. Moi-même, avec ma tradition d’artiste de cirque et de rue, j’ai toujours travaillé parallèlement en salle et dans l’espace public, avec des spectacles financés par les gens eux-mêmes. L’État a coupé le budget de la culture de façon sauvage, de 60 % environ, mais moi je suis habitué à survivre sans subsides ! Quand les théâtres d’État ne peuvent plus fonctionner, ça m’enlève de la concurrence [Rires]. Les plus créatifs s’en sortent, mais c’est dur pour les compagnies qui se sont institutionnalisées et qui viennent de perdre les deux tiers de leurs moyens. Beaucoup de théâtres sont obligés de fermer et deviennent des restaurants ou des boîtes de nuit. Et de plus en plus de créations théâtrales sont diffusées en streaming. Mais une grande partie de mon public doit aussi réinventer sa vie. Comme j’ai toujours cherché une position politiquement cohérente et n’ai jamais fait de théâtre au sens classique, j’ai aussi un public très inventif. Et je travaille toujours autour du thème de l’utopie.

Dans le genre inventif, on pourrait citer les « Bassi-Bus ».

Je loue des autocars pour offrir des visites guidées de Madrid sur les chemins de la corruption, et ce pendant quatre heures. Les acteurs de ma compagnie sont à bord et expliquent la situation aux spectateurs, ils visitent quartiers riches et pauvres, on leur montre les villas et châteaux dans lesquels vivent les politiciens qui volent l’argent à la population, en contraste avec les habitations modestes des représentants du Parti communiste. Nous divisons les frais de l’opération par le nombre de spectateurs. Donc, plus ils sont nombreux, moins le prix par personne est élevé. Nous avons également inventé des crèches de Noël solidaires, montrant la Palestine actuelle, avec le petit Jésus et les Rois entourés de soldats et arrêtés comme terroristes. On y met canons, hélicoptères, checkpoints et même le mur de séparation. On l’installe au centre de Madrid sous un grand chapiteau. Comme la réalisation est assez réaliste, nous l’utilisons pour des reportages que nous diffusons en streaming, sur des sujets tels que « les Rois mages viennent d’arriver en Palestine… », comme si nous étions CNN. C’est inclassable. Théâtre ? Performance ? En tout cas, nos opérations sont assez médiatiques et c’est voulu car nous n’avons aucun sponsor et peu de moyens pour la publicité. En même temps, je suis intouchable puisque nous générons nous-mêmes nos revenus.

Constatez-vous des entraves institutionnelles à la liberté d’expression ?

J’ai arrêté de travailler pour la télévision espagnole il y a dix ans. J’étais dans « Les chroniques martiennes », la plus importante émission comique du pays. J’y faisais le clown contemporain et politique. J’avais le droit de dire ce que je voulais. Mais, un jour, j’ai découvert la Citroën « Picasso ». Ça m’a donné l’idée de demander à la production d’en acheter une pour la couper en rondelles et recoller les morceaux de façon décalée. La tronçonneuse était là, les ouvriers aussi et la voiture serait effectivement devenue une œuvre cubiste à la Picasso. Mais, au dernier moment, le directeur de la chaîne a interdit l’acte. Naïvement, je lui disais que la chaîne ne passait pas de pub pour Citroën et que la marque n’était pas notre sponsor. « Non, mais ils pourraient l’être un jour », m’a-t-il rétorqué. Ce qui veut dire qu’on peut à la limite se moquer du pape, mais pas d’une grande marque ! Le clown et le bouffon ont pour mission de s’amuser avec la réalité qui nous entoure. Et peu de choses nous entourent autant que le bombardement publicitaire des grandes enseignes qui nous menacent de procès si nous rions d’elles. Une vraie censure politique ! Je veux conserver ma liberté de choisir mon langage, qu’il s’agisse de mots, d’actes ou de mettre en cause le rapport scène-salle. Quand je joue en salle, je fais souvent sortir les gens dans la rue.

Propos recueillis par Thomas Hahn




Post-scriptum :

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1 commentaire(s)

Édith Rappoport 4 janvier 2015

Toujours dynamique et inventif mon cher Léo qui m’a toujours fait exploser de rire ! Une belle année à toi et toutes tes frasques

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