Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Entretiens

Ernest Breleur

Artisan de l’humain
par Barbara Petit
Thématique(s) : Si loin si proche Sous thématique(s) : Art Plastique , Exposition Paru dans Cassandre/Horschamp 82
Télécharger la version PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable


Cet artiste, ami de Patrick Chamoiseau et de Milan Kundera, est un humaniste qui pose la question fondamentale de l’essence humaine. Le Caribéen Ernest Breleur a présenté en 2010 une exposition intitulée « Portraits sans visages » à la galerie Les Filles du calvaire à Paris. Cassandre/Horschamp a rencontré ce peintre des corps tronqués et en souffrance.

(article paru dans le numéro 82 de Cassandre/Horschamp le 5 juillet 2010)

JPEG - 67.8 ko
DR

Vous avez abandonné la peinture pour vous engager dans l’exploitation d’un matériau a priori étranger au monde de l’art : la radiographie. Pour quelles raisons ?

Ernest Breleur : Il s’est agi pour moi, comme pour tout artiste, de trouver ma singularité. Le médium peinture ne répondait plus à la radicalité à laquelle j’aspirais. Par ailleurs, mes solutions plastiques avaient trop de filiations avec celles de l’art contemporain. Les préoccupations concernant l’espace me hantaient : entre la perspective et la frontalité, je ne parvenais pas à résoudre les problèmes de représentation dans l’élaboration de mes œuvres. La rupture avec la peinture a été une remise en cause fondamentale de ma manière de travailler, qui a ouvert tout un champ de possibles. Il a fallu longtemps explorer le matériau. La radiographie est une image technologique qui rend compte objectivement de l’état d’un corps. Cette interprétation de l’image n’est pas de l’ordre du sensible. La bataille consiste à passer de la vocation scientifique du cliché à une expérience sensible et poétique. Je dois faire émerger un projet esthétique.
L’ouverture de questionnements nouveaux me place dans le vertige de la création et fait de moi un funambule en permanence sur le fil. Il s’agit de m’inscrire dans un champ expérimental où le doute et l’incertain s’installent. Cela me plonge dans la réflexion constante de ce que peut être l’art et m’oblige à mettre en question ce sur quoi je travaille. L’artiste est constamment dans une remise en cause de son essence, dans un élargissement de son territoire. Il cherche à approcher ou à produire de l’impensable, plus que de l’inattendu.

Votre exposition s’intitule « Portraits sans visages ». Pourquoi vouloir représenter des êtres humains sans leur tête ?

Ici, il s’agit non pas de têtes mais de visages. Le visage, c’est ce qui nous confère une typologie, c’est avec lui que nous faisons face à l’autre et que nous possédons une identité apparente. Cette notion de « portraits sans visages » survient dans mon travail dès 1988, au moment où je quitte les questions identitaires. Pour célébrer cette rupture, je réalise une centaine de toiles intitulées « Mythologie de la lune », toiles qui mettent en évidence le tragique de l’humain. J’élabore des personnages sans tête qui accentuent la notion de théâtralité et de tragédie dans la peinture. Cette nouvelle aventure me permet de faire « l’économie » du choix d’une typologie. Quelque chose se retire. Dans le portrait sans visage, il ne reste qu’un résidu fait d’images d’os, et cette ultime trace produit une énigme. Le portrait sans visage, c’est aussi le lieu de l’impossible présence humaine. Un questionnement fondé sur l’observation des comportements humains individuels, des groupes sociaux, ou encore des États. L’ultralibéralisme ne met pas l’homme au centre de ses préoccupations. C’est dans ce contexte que se place l’impossible altérité. Le monde est déshumanisé. Ce qui le caractérise, c’est la perte de sens des consciences.

Les textes de sept écrivains de pays différents, dont Patrick Chamoiseau, Abdourahman Waberi, Franketienne, Tawfiq Alzoubi, accompagnent les portraits. Pourquoi une oeuvre collective ? Et pourquoi ces artistes ?

Une oeuvre collective, pour moi, c’est la certitude d’avoir fait le tour des questions métaphysiques qui m’ont longtemps hanté. Il me semblait que je tournais en rond, alors que le monde du vivant me questionnait à travers les violences économiques, politiques, militaires, culturelles, de la mondialisation. Je me suis rendu compte que les effets de la globalisation dans le champ des cultures du monde avaient pour conséquence la destruction des diversités et l’enrayage de l’imaginaire des artistes. Une nouvelle attitude s’est imposée : mettre en relation les diversités et constituer un front des différences, un peu ce qu’Édouard Glissant appelle la « mondialité ». Il est important de sortir de la solitude de l’atelier pour que des rencontres imprévisibles entre des esthétiques et des poétiques se réalisent et engendrent de nouvelles problématiques de forme et de sens. La complexité des œuvres est en relation avec celle du monde. Si nous voulons comprendre sa vraie structure, les conséquences de son organisation, sa nature et sa « texture », il faut écarter l’aveuglement de la superficialité du monde.

Dans le portrait sans visage d’une femme vietnamienne, vous dénoncez « la volonté de domination des grandes puissances, mais aussi des gouvernements locaux à s’emparer des richesses nationales à leur seul profit », et la « course effrénée à l’accumulation ». Comment sortir de cette impasse ?

Je suis un artiste, je n’ai pas de solutions. Si j’adopte cette posture, c’est que l’artiste doit, à un moment ou un autre, être dans l’affirmation d’une éthique. L’artiste doit tarauder les consciences, les réveiller. Par son propos plastique, il doit contribuer à redonner du sens au monde et aider à remettre les intérêts de l’humain au centre de toutes les pratiques.

À ce propos, vous dites justement : « Le monde est en panne d’une pensée pour le monde. » Quel rôle l’art peut-il jouer ?

L’art est une activité humaine qui n’a de sens que parce que nous avons la conscience, ce qui manifestement nous pose problème. Cette conscience soulève de manière constante la question de nous-mêmes, de l’univers, mais aussi celle du sens de l’humanité, donc du devenir.
Nous avons conscience de la pérennité de l’espèce, du monde et de l’univers. L’art est un mode de connaissance qui peut agir à travers des esthétiques, en restituant les réflexions par le sensible et le poétique. L’artiste est là dans son rôle.

Vous faites le portrait d’exclus rencontrés sur les trottoirs de Paris. Pourquoi choisir les « recalés » de la société de consommation ?

Les « recalés » de la société, comme vous le dites, ne me sont pas sans conséquence dans la formulation que vous faites, ce que nous faisons tous. La société est globalisante, elle écarte le « je » et fait de chacun un rouage du mécanisme qui uniformise nos comportements. Dans cette société, nous sommes des « non-je ». Par conséquent,chacun de nous accepte l’idée que les sans domicile fixe soient des êtres sans visage, des non-êtres. Du coup, nous sacrifions l’altérité qui devrait être au centre de tout comportement humain. Les sans-domicile, les sans-ressources sont les victimes du système des hommes qui, dans les dispositifs de l’organisation sociale, laisse sur le bas-côté des gens qui paraissent être des sous-hommes – qui seraient le trop-plein du monde. En les choisissant, je désigne l’exemple de l’acceptation de la déchéance humaine. Mais je veux aussi rendre visible l’évidence de la mondialisation comme machine à broyer l’humain. De l’autre bord, nous devenons des êtres sans regard.

Quel fil directeur y a-t-il entre vos portraits de SDF, ceux des chefs caraïbes, héros de la révolte contre le colon blanc de Martinique, et ceux des victimes de Pol Pot au Cambodge ?

Plus qu’un fil conducteur, il s’agit de la problématique du sans-visage qui traverse les personnages. Dans les trois cas, c’est la non-reconnaissance de l’autre comme humain qui permet la mise à l’écart et l’exercice de telles violences, physiques, politiques, sociales, morales… Il y a là un déni d’humanité, et c’est par cet oubli du genre humain que l’exclusion devient possible.
Le désastre du monde, c’est une perte de sens. L’Homme a décidé de se débarrasser de sa conscience. Une partie de la chair du monde serait faite de chair morte, et cette partie, négligeable, devrait disparaître. Le désastre du monde, c’est l’absence d’un monde pour tous. Mais l’artiste peut engendrer l’utopie perdue du monde.

Dans vos portraits, les agrafes suturant les radios renvoient à une meurtrissure, une violence, tandis que les collages évoquent la poésie. Cette alliance paradoxale du pire et du meilleur est-elle à l’image de l’homme lui-même ?

Il y a la perception d’une violence lorsque les agrafes traversent les images d’os et la gélatine des radiographies. Tout cela procède d’une chair imaginaire. Il existe une relation entre mon travail, les violences et les cruautés relevant du quotidien du monde. Tout cela rejoint la découpe de la radiographie. Cet éparpillement en morceaux des images de corps évoque l’éparpillement des corps déchiquetés que nous apercevons furtivement à la télévision.
Quand vous parlez de « poésie du collage », c’est l’ensemble des moyens plastiques, collages et agrafes, qui agissent comme langage sensible. Il s’agit d’une poésie active de ma conscience. L’Homme est au cœur de mes préoccupations. Il ne peut s’agir d’une poésie passive où la question de la beauté serait au centre, mais d’une esthétique et une éthique qui doivent être perçues par chacun.

Votre tentative de créer une nouvelle géographie du corps, un « corps-monde » pour célébrer la puissance de la vie, est-elle à mettre en relation avec le « tout-monde » d’Édouard Glissant, autre poète caribéen ?

Ma réflexion a commencé bien avant d’avoir rencontré l’œuvre de Glissant, et plus tard l’homme, l’écrivain. Les fondements théoriques de l’idée d’identité, de la diversité du monde, des esthétiques, des cultures, se sont clarifiés par le contact avec son œuvre. L’idée de « mondialité » me convient tout à fait. La pièce Portraits sans visage trouve une relation avec la pensée d’Édouard Glissant. Il s’agit non seulement de mettre en relation et en mouvement des diversités, des poétiques, des esthétiques, mais de construire une opposition à la mondialisation économique et militaire. Les imaginaires sont indestructibles. C’est avec ces diversités qu’il faut jeter les bases de la mondialité.

Avez-vous le sentiment que les artistes caribéens restent isolés, ou au contraire que leurs discours commencent enfin à être entendus ?

Pour les artistes de la Caraïbe, il s’agit non pas de discours mais d’abord d’œuvres plastiques. La Caraïbe est un laboratoire, l’expérimental est sa vocation. Il ne faut pas être impatient quant à la venue au monde des résultats de cette vaste recherche. De manière inéluctable, ils sauront parvenir au monde. Les conditions ne sont pas encore réunies pour cette ascension qui pourrait être fulgurante. Mais le temps des Caraïbes commence à arriver.

Propos recueillis par Barbara Petit

• Ernest Breleur, « Les Portraits sans visages » Galerie Les Filles du calvaire www.fillesducalvaire.com
www.ernestbreleur.net




Post-scriptum :

GIF





2 commentaire(s)

Finot 9 octobre 2014

Je ne suis pas ni peintre, ni écrivain ..je suis simplement une personne qui " danse" au sens " sacré" du terme et pour qui le Corps est le lieu ( récepteur et émetteur) à travers lequel dans une intimité inexprimable ( verbalement dans l’ instant ) se croisent , et s’ interpénètrent moult vibrations aux fréquences extrêmement diverses , souvent résistantes les unes aux autres..LE Vivant "CONSCIENT "de ce Corps est l’ unique qui vit et perçoit en ses fibres simultanément la limite ( imposée, construite , affirmée, instaurée, ou définie comme allant de soi) et l’ illimité sans nom ; ( se dévoilant à travers une infinité de plans ) de là Une tension intérieure portée à son maximum..
J’ ai lu Patrick Chamoiseau" écrire en Pays dominé", Milan Kundera " Risibles plaisanteries, L’ insoutenable légèreté de l’ Etre" la Valse aux Adieux, " J ’ ai vécu aux Antilles une huitaine d’ années, j’ ai eu le " privilège" de voir et d’ entendre le grow ka" ;
" Je ne suis pas caribéenne " mais j’ ai inscrit en moi cette" racine mosaïque Conscience" qui vit et en me rend " Driver" ; Apatride sauf au coeur du Corps qui me trans-porte,..
Corps " Dévisagé" Corps En visagé.
J’ ai lu avec un grand plaisir cet article ;
Merci

Signaler

Thierry Cauwet 9 octobre 2014

j’ai rencontré Ernest Breleur en 1988. Un concours pour recruter un enseignant à L’école des Beaux-arts de la Martinique, devenue depuis l’IRAVM (institut régional des arts visuels de la Martinique), devait départager plusieurs artistes venus de France métropolitaine. Je sortais d’une des salles de l’école, plus petite alors qu’elle ne l’est maintenant, après un oral devant un jury comprenant artistes et membres du ministère. Plusieurs professeurs déjà en titre à l’école attendaient dehors les candidats après leur épreuve. Je me souviens de sa grande silhouette élégante et de la sympathie qu’il m’a immédiatement inspiré. Nous avons été collègues de 1988 à 1991 et notre amitié est née pendant les trois années que j’ai vécu à la Martinique. L’amitié n’est pas liée au respect qu’une oeuvre inspire. On peut être ami avec un artiste sans admirer son travail et à contrario, bien sûr et heureusement, on peut respecter une oeuvre sans jamais devenir l’ami de celui qui l’a créée.
Dans le cas d’Ernest, les deux ; admiration et amitié se sont développées en même temps…

A l’époque, Ernest ne travaillait pas encore ce qui allait devenir son matériau de prédilection, la radiographie. Il avait quitté le groupe Fromager et s’aventurait dans une figuration représentant des corps de femme sans tête courant après la lune (ou est-ce la lune qui leur courrait après ?). De mon côté, j’avais rompu avec les académies d’avant-garde après avoir connu un peu de succès avec les tableaux vivants dans les années 80, et je m’aventurais en peinture avec le projet de trouver une stylisation qui corresponde à notre époque et à moi-même. Si j’étais artiste depuis 10 ans, je commençais à peindre depuis peut-être un an ou deux quand je me suis retrouvé "catapulté" (l’avion existait déjà je vous rassure…) à la Martinique. Je crois que j’ai eu cette chance que mon ouverture sur la peinture corresponde dans ma vie à une ouverture sur une "autre" culture. Mes yeux de jeune homme (30 ans) avides de réalité ont été ravis par la richesse colorée de la nature et des hommes de la caraïbe. Je garde un souvenir heureux et très profond de toute cette période. Je me suis très vite senti, j’ose à peine le dire, chez moi à la Martinique. J’ai pu apprécier Ernest assez vite à l’école pour ces qualités humaines au sein de l’institution, ce qui ne s’est jamais démenti au fil des années (je pense à cette grève de la faim qu’il fit plus tard pour sauver l’école…). J’ai aussi apprécié son positionnement subtil concernant les revendications identitaires très fortes là-bas. Tout en en étant un des principaux acteurs, il n’a jamais été dans la caricature dogmatique ni dans le discours idéologique cachant la pauvreté d’une oeuvre. Ouvert sur lui-même, ouvert sur l’autre.

Je pense que ma rupture avec les avant-gardes a pris plus de sens là-bas. Car j’ai eu l’impression que le modèle avant-gardiste et le modèle colonial n’étaient pas complètement sans rapports. J’ai ressenti la même chose à la Réunion plus tard quand j’y ai vécu en 2001/2002. Les petits temples malbars, que je trouvais magnifiques, les artiste réunionnais ne pouvaient pas les voir, où plutôt ne pouvaient les voir comme je les voyais. Pour eux l’art contemporain n’avait aucun rapport avec ces temples (pourtant peints aujourd’hui). C’est un vaste sujet de discussion et de réflexion qu’il est difficile de soulever sans malentendus. Il suffit d’être critique par rapport à certains stéréotypes de l’art contemporain pour être suspecté d’être réactionnaire (par des gens qui d’ailleurs parfois n’ont aucun engagement politique, ce qui est assez risible). Mais cette situation n’est pas le seul fait des DOM. L’art populaire dans nos régions est à la fois adulé sur son principe et méprisé quant à sa réalité. Il en a été de même longtemps des arts produits dans ces régions du monde autre qu’occidentale. La première exposition réellement internationale "Les magiciens de la Terre" date de 1989. Les académies d’avant-gardes reposent sur certains interdits concernant le temps, liés à la notion historique et d’abord politique de l’avant-garde. Leur obsession est d’être toujours le plus actuel possible, d’enterrer au plus vite le passé pour surtout ne pas être anachronique. Cela relève du consumérisme et me fait penser à cette frénésie informatique qui considère que votre ordinateur est obsolète s’il a plus de deux ans…

Mais revenons à vos questions :

Comment avez-vous entretenu votre relation depuis toutes ces années ?

De fait notre relation a perduré. Respect et amitié. L’éloignement certes ne facilite pas les choses. Mais je me suis rendu l’année dernière sur son invitation, alors qu’il avait repris la direction de l’école d’art et il est venu me voir à Paris cet hiver. Il y a eu aussi ce beau projet d’une exposition dont j’ai été le commissaire ; "Corps et âme" à Aix en Provence en 2002, qui réunissais plusieurs artistes des Antilles dont Ernest bien sûr. Avec la tenue d’un colloque "Exotisme ou domination" qui réunissais artistes et intellectuels des Antilles et de la Réunion (Je joindrais le texte du catalogue…). Ernest m’avait fait venir aussi vers les années 2000, à un moment qui était très difficile pour moi matériellement. Ce sont des choses que l’on oublie pas…

Quel regard portez-vous sur son travail ?
Comment interviennent les échanges qui vous animent dans votre rapport à l’art ?

Je crois que nous sommes deux artistes créoles. Je sais à quel point cette assertion peut sembler surprenante quand on songe que je ne suis pas né là-bas, ni n’y ai de famille, proche ou éloignée. Mais je pense que la culture créole dépasse de beaucoup les strictes limites géographiques et familliales. Je crois que la culture créole est d’abord une culture du déracinement et du métissage et cela entraine un certain rapport à l’autre. Les origines lointaines, souffrantes, rompues… Le créole est fragile de ne pas être monolithique jusqu’au jour où il comprend que c’est sa grande force. Son rapport au lieu est celui d’un ré-enracinement et d’une souplesse topique. Je me suis toujours senti un peu comme cela. Mes origines de classe sans doute aussi y sont pour quelque chose. Ne suis-je pas descendant d’esclaves blancs ? (ouvriers, paysans, les cerfs avant eux…).

Je crois que la rencontre entre nos travaux s’est faite plus intense en 2011, quand j’ai organisé une exposition de mes Pelures d’espace à l’atelier avec comme présentation un texte rendant hommage à son travail que j’ai intitulé le Tout-monde (cf en annexe ci-dessous), en référence à Edouard Glissant.
Depuis ce moment il me semble que nos travaux se rapprochent même formellement. De fait, ma découpe du monde perceptible en plans parallèles transparents sur-lesquels s’inscrivent des re-présentations du corps, étant difficilement réalisable sur verre (fragile, lourd, cher) alors que c’était le projet initial (il y a… 30 ans !), je lui ai préféré le plastique souple (polypropylène) et une suspension en l’air (au plafond ou sur une structure au dessus des pelures). Cela m’a rapproché considérablement de son travail que j’ai compris et perçu d’une autre manière. Mais le rapprochement s’est encore accentué du fait que j’ai commencé à découper mes plans et que les découpes s’affaissant créaient dans l’espace des volumes, mes premières sculptures, qui ont donné naissance à a série "Créoles". Je ne peux entreposer des sculptures, je n’ai pas la place à l’atelier et ma contrainte a désormais été de pouvoir démonter et aplatir complètement les volumes que je créais. Aussi je me sers de boutons pression pour assembler mes volumes ce qui me permet de les démonter pour les ranger, à plat sur mes peintures. Comme toutes contraintes, cela me force à trouver des ruses pour l’élaboration des volumes. Mes peintures sur papier sont plastifiées et découpées avec des feuilles de plastiques transparents ou colorés. elles sont ensuite courbées, découpées et assemblées avec mes boutons -pression (que j’emploie depuis les séries "costumes de corps" et "costumes de tarot" en 2001).

Quand on s’est vu la dernière fois, je lui ai proposé de lui mettre de côté des feuilles de plastiques colorées, pour ces futurs travaux en pensant que ça l’intéresserait et je suis content de voir les photos reçues il y a quelques jours. C’est vraiment très beau et Ernest est un grand artiste. De fait je me souviens qu’à la Martinique on ne trouve pas tout ce qu’on trouve ici… Le pays est petit et tout ce genre de produits un peu rare n’est pas forcément importé. Même à Paris il m’a fallu du temps avant de trouver le bon matériau, la bonne souplesse du plastique, la bonne épaisseur. Je lui ai donné aussi quelques petits morceaux de mes papiers dupli-mêlés et plastifiés et je suis content qu’ils prennent place dans ses sculptures actuelles qui intègrent une multiplicité de bribes issus de travaux d’artistes contemporains…

Ses sculptures, qui auparavant étaient homogénéisé par l’emploi systématique des radiographies, deviennent plus colorées et hétérogènes sans perdre leur cohérence ni leur force.

Certaines passerelles se sont-elles créées entre vos différentes œuvres ? En quoi dialoguent t-elles ?

Il existe de multiples rapports entre nos travaux respectifs : le plastique comme matériau, la transparence, le corps. Ma série des "Dépouilles d’orgues" et celle des "Charognes" sont un prolongement naturel des Pelures d’espace ? Voir à travers le corps amène logiquement à voir les organes… comme dans les radiographies. Le travail d’Ernest est un travail à partir et à propos du corps, comme le mien. Ce n’est sans doutes pas un hasard si l’acéphale se retrouve dans nos deux oeuvres. Corps en rébellion contre la tête qui croit le dominer…

Les préoccupations politiques traversent nos deux démarches ; Aux "Portraits sans visages" répond la "Régularisation de tous les en papier" de ma série "Et si on devenait réels ?". L’art y est "politique mais pas que" (une des bulles de "Et si on devenait réels ?").

De l’art et de la personne d’Ernest Breleur, ce qui émane d’abord et à la fin, c’est une grande et profonde humanité.

Thierry Cauwet (15 juillet 2012)

LE TOUT MONDE
par Thierry Cauwet, jeudi 10 septembre 2009, 13:58 ·

Le Tout monde

J’ai écrit cette phrase qui résume comment je comprends
le tout-monde d’Edouard Glissant :

Chaque corps est LE centre.

C’est désormais le moteur de mon travail à venir, issu des
Pelures d’espace présentées ici, liées à la perception visuelle,
au plan et à la transparence.

Placer le corps qui voit au centre de l’espace de la perception, l’affirmer comme lieu central, hors de toutes considérations culturelles ou géographiques, c’est affirmer la fin irréversible de l’ère coloniale, l’instauration définitive de l’idée que le centre se trouve partout où vous/nous sommes.

En ce sens mon travail n’est pas sans rapport avec
la culture créole.

Par l’idée du tout-monde certes d’abord, mais aussi par une certaine forme de stylisation de la figure qui découle d’un broyage/concassage de diverses formes stylistiques qui existent ou existèrent à travers diverses cultures.

Métissage de diverses cultures entre elles
ou d’une même culture à travers le temps.
(historique voire préhistorique...)

Avoir eu la chance de vivre aux Antilles en est sans doute aussi la cause, et d’y avoir rencontré Ernest...

A 8000 km d’ici, un autre homme pèle aussi l’espace et depuis longtemps : Ernest BRELEUR. Mes Pelures d’espace doivent beaucoup à la profondeur de son travail et aux nombreux échanges que nous avons eu et continuons d’avoir depuis tant d’années.
On reconnait l’importance d’un artiste à l’influence qu’il exerce sur ses contemporains ou sur les générations qui vont suivre. Cet artiste considérable a pour nom (ironie de l’histoire) un maître, artiste, peintre,"maître sans esclaves", comme l’écrivit Raoul Vaneigem...

Comme j’ai rendu hommage en 2006 à François Rouan, je te rends aujourd’hui hommage, Ernest Breleur.

Sois le bienvenu ! Tu es ici chez toi...

Thierry CAUWET (mai 2010)

Signaler
Réagissez, complétez cette info :
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


Signalez un problème sur cet article :


Annonces

La finance ne déter­mine pas la géo­gra­phie et l’his­toire, le Royaume Uni est bien en Europe.
Le Théâtre de l’Opprimé fêtera la 10ème édition du fes­ti­val MigrActions. Dès la pre­mière édition de MigrActions en 2007, le fes­ti­val affirme sa volonté de célé­brer la liberté de migra­tion des formes, des iden­ti­tés et des géné­ra­tions. Culture en mou­ve­ment, en action, pro­ve­nant d’une plu­ra­lité d’hori­zons artis­ti­ques.


Brèves

Cette his­toire simple, et les contrain­tes qu’elle nous impose, convien­nent à un théâ­tre sim­ple­ment arti­sa­nal. Pas de recours aux tech­ni­ques contem­po­rai­nes. Technique qui fut l’immense chan­tier d’Anders. « Le « trop grand » nous laisse froids, mieux (car le froid serait encore une sorte de sentir) même pas froids, mais com­plè­te­ment intou­chés ; nous deve­nons des anal­pha­bè­tes de l’émotion ».


Le Festival OASIS BIZZ’ART fête sa 15ème édition cette année et vous offre quatre magni­fi­ques soi­rées avec des artis­tes venus des quatre coins du monde. Concerts, che­vaux, cirque, per­for­man­ces, pro­jec­tions, ate­liers, espace enfants, res­tau­ra­tion locale... le tout sur un site natu­rel entiè­re­ment scé­no­gra­phié !


Participez au très beau projet qui se met en place autour d’Armand Gatti et de la maison qui abrite la Parole errante à Montreuil.


En ce début d’été de belles choses autour d’Armand Gatti se dérou­le­ront à Montreuil. Quelques jours où nous pour­rons nous replon­ger dans les mots du poète, dis­paru ce prin­temps, mais tou­jours là autour de nous, dans cette Maison de l’Arbre qui nous a accueillis.


Cette année le fil rouge du fes­ti­val est "Le bateau", celui des pêcheurs de Camaret, celui du Bateau Ivre et aussi celui dans lequel s’embar­quent des mil­liers de femmes et d’hommes à la recher­che d’un avenir plus pai­si­ble... Les 28, 29 et 30 Juillet.