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Entretiens

Gaspard Delanoë

L’art du don en milieu hostile
par Samuel Wahl
Thématique(s) : Politique de l’art Sous thématique(s) : Economie culturelle , Squat
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Le soft power redeviendrait-il hard en France ? La Fête de la musique s’écrit désormais « Faites de la musique ! », la Fureur de lire, « À vous de lire ! », et la Semaine de la francophonie est devenue « Dis-moi dix mots ! » [5] À rebours de ces comminatoires inflexions du discours officiel, pour Gaspard Delanoë, célèbre figure des squats parisiens, directeur du musée Igor-Balut et membre fondateur du collectif de l’aftersquat 59 Rivoli [6], la résistance ne doit en être que plus joyeuse.

(article paru dans le numéro 82 de Cassandre/Horschamp le 4 juillet 2010)

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© Jacques Couzinet

Qu’est-ce qu’un « aftersquat » ?

Gaspard Delanoë  : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait », disait Samuel Langhorne Clemens. On a longtemps pensé que le destin d’un squat était l’expulsion. Qui a dit que les artistes, plus que n’importe qui, aimaient se faire réveiller à 7 heures du mat’ par les CRS ? C’est toujours un rapport de forces : notre négociation avec la Ville pour pérenniser ce lieu à failli achopper à quelques jours de l’ouverture. Pendant les travaux, certains, trouvant le temps long, étaient partis ouvrir un autre lieu. Là, chantage, on m’appelle : « Si vous ne récupérez pas vos artistes, on ne vous rend pas les clés de la rue de Rivoli. » Nous n’avons pas cédé, mais il a fallu que ces amis s’engagent à ne pas entrer dans le lieu une fois rouvert. Ce sont des lieux où il y a de l’inattendu, du risque, du soufre, et de très intenses énergies. Même ceux qui croient avoir tout vu, tout fait, s’y laissent surprendre… Comme rien n’y est jamais acquis, tout est toujours possible, sans qu’aucun automatisme ne puisse s’installer. Des « utopies » au sens plein, des lieux rêvés et des lieux de bonheur. En ce sens, ce sont des « ouvertures utiles » dans les interstices de la ville. Louise Bourgeois [7] qui, à 98 ans, a eu le temps de voir pas mal de choses dans sa vie, disait qu’il n’y a pas de meilleur endroit pour présenter une œuvre que celui où elle a été créée. C’est ce que nous faisons !

Quel rapport avez-vous avec le marché ?

Le marché de l’art est en route depuis longtemps. Ce fut d’abord une opportunité d’émancipation à la fin du XIXe siècle, loin des pouvoirs et des despotes plus ou moins éclairés qui à l’origine étaient les commanditaires. Mais ça n’a pas pris le bon chemin. Le marché fonctionne sur la répétition : comme les marques, on matraque toujours la même chose, et les gens finissent par acheter. Si, en 1960, on invente une forme, un haricot par exemple ou une bande de 8,7 cm, et que ça plaît, faut-il passer sa vie à refaire la même chose ? Parallèlement, il organise sa rotation ; gare à vous si vous y entrez, vous pouvez aussi très vite en sortir. Nous, nous pratiquons la création sur un système « d’économie zéro », comme garantie de notre indépendance dans la durée. Cela donne souvent une forme moins « léchée », moins « présentable » selon des critères bourgeois. Oserais-je dire « tant mieux » ? Pour d’autres, le système s’est accéléré, il a atteint des dimensions pharamineuses qui occupent tout leur rapport à la création : voyez Jeff Koons ou Damien Hirst qui participent à la spéculation… La « valeur » devient celle du business. Cela a-t-il à voir avec l’art ?

Le système s’est emballé et enrayé en même temps. Vous écoutez des disques rayés, vous ?

Je ne répondrai pas à cette question. Mais l’emballage, c’est important. Ce qui entretient ce système, c’est ce qu’il y a autour : la critique par exemple. Aucune publication n’a plus les moyens de se déplacer, d’explorer par elle-même, les journalistes sont « invités », embedded comme on dit. Si vous n’offrez pas en plus de l’expo un beau catalogue, avec de nombreux textes explicatifs, un billet d’avion, une chambre d’hôtel et un buffet, sans oublier le tapis rouge, vous n’avez aucune chance d’exister dans les médias. Les critiques sont fatigués, leurs conditions de travail les aliènent profondément. Qui fait autorité dans ce système ? Seules les institutions qui en ont les moyens.

Mais cela ne vous empêche pas d’aller de l’avant…

Nous venons de réaliser une exposition dans un hôpital psychiatrique au Portugal, avec un collectif de squatteurs de Hambourg, le Gängeviertel, et des artistes du cru. C’était « roots », enfin… spartiate. Au Pavillon 28 nous avions enlevé toutes les portes, chaque atelier-cellule était relié aux autres par le grand couloir commun. Là où des publics très « éduqués » abordaient frileusement notre travail, fait de manière « non autorisée », les patients nous ont accueillis avec un enthousiasme formidable ; avec eux nous avons réveillé Lisbonne, cette « belle endormie ». À l’issue du vernissage, l’un d’eux m’a dit : « Même les gens intelligents ont trouvé ça bien. »

L’art peut-il aller partout ?

Il le doit. Dans la rue, les squats, dans les écoles, les hôpitaux psychiatriques, les prisons, là où il y a du don. S’il reste confiné dans les lieux académiques, les temples des beaux-arts ou les lieux du marché, les foires d’art contemporain à 35 euros l’entrée, il ne permet plus à des gens différents de se rencontrer, de croiser des points de vue, des regards, des propos. Que se passe-t-il aujourd’hui dans les lieux de l’art officiel à Paris ? Le CentQuatre qui « mime la rue », accueille les jeunes de Sciences-Po pour une soirée privée. Et on ne les reverra pas avant un an de ce côté de la Seine… Dans les galeries, la forme du white cube, qui est aussi devenu le modèle scénographique muséal, est faite pour contraindre le regard à ne voir que le « chef-d’œuvre » séparé de l’artiste et de l’atelier, dans une virginité à visée marketing. Soyons justes, prenons un contre-exemple qui confirme la règle : à la Fondation Cartier l’année dernière, des murs amovibles mis à la disposition de tous ont été magnifiquement investis par les graffeurs, attirant un public qui sinon n’aurait jamais fréquenté ces lieux.

Comme une variation sur le thème des Stances à un cambrioleur de Brassens, l’écrivain John Berger saluait récemment dans une tribune du Monde le vol commis au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Vous trouvez ça de bon goût ?

Leur choix est sûr, puisque, parmi les cinq œuvres dérobées, il n’y en a pas une de Mathieu Mercier ! Mais quel est leur dessein ? Le mystère reste entier. Si c’est un geste dadaïste, pour en faire une planche à repasser, comme Marcel Duchamp l’a suggéré à propos d’un Rembrandt par exemple, alors c’est merveilleux. D’un geste, ruiner la valeur marchande et ramener ces objets à un usage domestique. Je n’ai pas dit domestiquer l’art hein ! Ça, c’est fait depuis longtemps.
Ce qui se révèle, c’est qu’ils avaient un complice, quelqu’un de l’intérieur, qui leur a indiqué, intentionnellement ou non, que le système de sécurité était défectueux depuis deux mois au moins, et qui les a invités ou incités à se servir. [Silence.] Pourquoi me regardez-vous comme ça ? Je ne travaille pas dans un musée !

Les chiffres du Louvre indiquent qu’un visiteur passe en moyenne 52 secondes devant un tableau. Bernard Stiegler dit à ce sujet que le public se retrouve comme « une poule devant un tire-bouchon ». Au même moment, en Suisse, une étude propose d’adapter la tarification des musées au temps passé par chaque visiteur…

Évidemment, ça choque l’esprit. L’accès à l’art contraint par des conditions économiques. Quoique, à bien y réfléchir, 52 secondes, ça doit pas valoir bien cher…

Vous êtes un homme politique ?

Tout est politique. Je suis candidat aux élections parce que je suis citoyen français, et donc éligible. Le droit qui m’échoit n’est pas seulement celui de voter, mais aussi d’être élu. Ça appartient à tous, chacun devrait s’en emparer : droit de vote… et d’éligibilité ! Il faudrait l’étendre aux étrangers, aux élections locales et nationales. Je porte des idées que les partis en place, qui se sont distribué les rôles, ne sont plus capables de capter les idées qui viennent du monde de la fantaisie, de l’utopie. Les utopies font peur parce que, dans le siècle, certaines ont abouti à des catastrophes. Mais aussi à des progrès historiques : l’abolition de la peine de mort était perçue au début comme une folie ! Les programmes classiques sont élaborés en fonction des électorats, de ceux qui votent, selon des calculs boutiquiers.
Dans un pays aussi politisé que le nôtre, l’abstention reste considérable : il y a un manque, c’est là que je me place, en m’adressant à ceux qui ne votent pas. Le parti s’appelle le PFT (Parti Faire un Tour) [8] ; nous étions présents aux élections municipales de 2008, aux européennes de 2009, aux régionales de 2010, et bientôt à la présidentielle de 2011, les primaires du PS. Nous avons de l’avenir puisque l’abstention progresse à chaque élection.

Vous voulez plaire à tout le monde ? Devenir « mainstream » ?

[Il manque de s’étouffer en crachant un noyau de cerise.] Non, au contraire, je me suis fait pas mal d’ennemis. Aux municipales, où nous avons fait plus de 3 % dans le 10e arrondissement, le maire local, devenu Premier secrétaire de la Fédération de Paris du Parti socialiste, m’a dit : « Attention, les élections, c’est sérieux. » Il a fait 75 % au second tour, mais m’a accusé de lui avoir « piqué des voix » au premier tour… Est-ce sérieux ? Avec ce risque de « soviétisation » à petite échelle, c’est le rêve qui devient un enjeu ! Que serait le réel sans cette part d’utopie ? C’est ce qui nous fait avancer. Quelle en est la traduction politique ? Il faut envisager les choses largement : mon programme européen fixait par exemple les frontières de l’Europe de Gibraltar à Jérusalem, car le cœur de l’Europe n’est pas la Suisse, mais la Méditerranée. Le Maroc s’est vu refuser deux fois sa candidature à l’entrée dans l’Union, quand Israël vient de rejoindre l’OCDE. Est-ce la bonne ouverture ? Je n’aime pas mener les gens en bateau, mais nous proposions la construction d’un pont sous la mer, pour relier Ajaccio à Gaza. Et puis je fais aussi partie d’un groupe d’explorateurs, qui mène des programmes de recherche sur la sensibilité des volcans, notamment en Islande…

Propos recueillis par Samuel Wahl




Post-scriptum :

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[11. Voir à ce sujet le billet d’un illustre blogger anonyme http://champignac.hautetfort.com

[22. Lire Valérie de Saint-Do, « Gaspard et Bertrand vont en bateau », Cassandre-Horschamp n°79, automne 2009, p.78.

[31. Voir à ce sujet le billet d’un illustre blogger anonyme http://champignac.hautetfort.com

[42. Lire Valérie de Saint-Do, « Gaspard et Bertrand vont en bateau », Cassandre-Horschamp n°79, automne 2009, p.78.

[51. Voir à ce sujet le billet d’un illustre blogger anonyme http://champignac.hautetfort.com

[62. Lire Valérie de Saint-Do, « Gaspard et Bertrand vont en bateau », Cassandre-Horschamp n°79, automne 2009, p.78.

[73. Cette grande dame, brillante et impertinente artiste contemporaine, nous a quittés le 31 mai dernier.

[84. Pour devenir un agent dormant du Parti, rendez-vous sur www.pffft.org.





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