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Entretiens

Marcel Courthiade

Grand témoin
par Valérie de Saint-Do
Thématique(s) : Si loin si proche Sous thématique(s) : Rroms Paru dans Cassandre/Horschamp 81
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Linguiste et titulaire de la chaire de rromani à l’Inalco, Marcel Courthiade est aussi commissaire aux droits linguistiques de l’Union rromani internationale. Un fil dialectique traverse ses recherches et son discours : la culture rrom est faite de multiplicité, de singularités, d’innombrables échanges, sans jamais perdre l’unité fondamentale qui lui est souvent déniée. Et si les Rroms, que l’Union rromani internationale définit comme une « nation sans territoire », étaient les plus européens des Européens ?

(article paru dans le numéro 81 de Cassandre/Horschamp le 14 avril 2010)

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Il y a un paradoxe dans notre perception des Rroms : leur culture exerce une fascination que l’on retrouve dans la littérature et qui est aujourd’hui valorisée par quelques grands noms de la musique et du cinéma… Et, parallèlement, les Rroms vivent la stigmatisation, l’expulsion et un déni de leur singularité. Comment analysez-vous cette situation ?

Marcel Courthiade : Il y a deux façons de nier une identité : soit on l’arase au bulldozer – ce qui est quand même un peu trop voyant aujourd’hui ! –, soit on détruit les unes après les autres les racines de son arbre commun : l’histoire, la langue, l’unité, l’identité, la famille. Même si certains éléments scientifiques sur l’histoire ou le patrimoine sont aujourd’hui difficilement contestables, beaucoup s’obstinent à leur opposer des thèses qui relèvent du pur fantasme.
Sur l’origine des Rroms, on voit réapparaître des affirmations gratuites qui relèvent du révisionnisme ! Au XVIIIe siècle, Marie-Thérèse d’Autriche a imposé la mise hors la loi de leur langue, de leurs costumes, de leurs métiers et de leur musique. Les enfants rroms ont été enlevés à leurs familles pour être confié à des paysans. Pour cautionner sa politique, elle a, la première, commandé une étude à un Viennois pour savoir d’où ils venaient… Celui-ci a établi la similitude de leur langue avec des langues indiennes. Bien connue, cette origine indienne des Rroms, comme l’attestent plusieurs textes du Moyen Âge, avait été occultée au XVIIe siècle pour laisser place à l’hypothèse égyptienne, d’où dérivent les appellations « gypsies » ou « gitan »…
Quelques années après cette redécouverte de l’origine indienne, un universitaire allemand, Heinrich Grellmann, en usurpe la paternité et ajoute que les Rroms descendent des parias ou intouchables. Or, Grellman qualifiait lui-même son sujet de « dégoûtant » et d’« infâme ». L’hypothèse des Rroms descendant des « intouchables » ajoutait de l’eau au moulin de la stigmatisation !
L’élément indien de la langue rromani est d’une unité morphologique et syntaxique frappante d’un bout à l’autre de l’Europe, ce qui est en contradiction avec la thèse d’intouchables venus de toute l’Inde. Pourtant, cette thèse est souvent mise en avant, y compris dans des textes officiels du Conseil de l’Europe destinés aux enseignants.
Le fait que certaines thèses reviennent sur le devant de la scène est symptomatique : le contexte actuel se rapproche furieusement de ce qu’il était au XIXe siècle.
La « solution » de séparation des enfants de leur famille est de nouveau préconisée par le Premier ministre slovaque et avait été prônée il y a peu de temps dans l’émission « C dans l’air » au titre évocateur : « Délinquance, la route des Rroms ! », où des intervenants tels que Xavier Raufer et Yves-Marie Laulan parlaient d’un « atavisme de la délinquance » et où certains intervenants ont ressorti les pires stéréotypes du XIXe siècle ! [1]

Comment expliquez-vous que cette culture ait pu précisément survivre à l’esclavage, aux assimilations forcées et aux persécutions en tous genres ? [2]

Pendant les cent cinquante premières années de leur séjour en Europe, les Rroms ont été extrêmement bien accueillis, ils étaient reçus comme des pairs par les nobles européens. C’est à partir de 1500 que leur altérité est devenue problématique. Les autorités – celles de l’Église en particulier – ont compris qu’elles faisaient face à une population dotée d’une culture riche et élevée, mais radicalement différente de leur propre unicité… À partir de là se sont organisés tous les modes de persécutions. On laisse les paysans perpétrer des exactions contre les Rroms, puis la persécution devient de plus en plus systématique et organisée, jusqu’au génocide nazi.
La survie des Rroms est tout sauf un hasard : si cette culture a surmonté cinq siècles de persécution, c’est parce qu’elle était intellectuellement et spirituellement très structurée. Ce qui vient corroborer l’hypothèse d’une origine commune des Rroms au moment de leur départ, liée à la ville de Kannauj, centre culturel majeur de l’Inde du Nord, où beaucoup d’artistes venaient se former, apprendre les codes de l’art religieux et l’art de chanter les épopées. C’est la raison même de leur déportation ! Le sultan Mahmoud, en Afghanistan, avait besoin d’artistes pour faire de sa ville de Ghazni une capitale : il a commencé à piller les richesses matérielles de l’Inde puis son « patrimoine immatériel » et il a raflé 53 000 artistes, artisans et militaires lors de son raid sur Kannauj. Ce fut un échec : les artistes indiens n’étaient pas prêts à se mettre au service d’un pouvoir musulman qui leur était inconnu. Ils ont été vendus en Iran avant d’être conduits par les Seljouks en Asie Mineure puis de se disperser dans toute l’Europe.
Les Rroms sont un cas d’école de tous les problèmes liés au fait d’être autre. C’est à se demander si l’attachement de certains à des représentations totalement attardées ne relève pas de l’inconscient – ou d’une pulsion archaïque ! Comme s’il y avait le besoin d’un peuple qui fasse peur ou horreur dans la représentation des passions et des pulsions. Cela ne relève même pas du bouc émissaire, catégorie plus intellectuelle qui surgit dans des pays qui ont des difficultés. Les personnes les plus ouvertes, avec lesquelles je partage bon nombre de pensées et de valeurs sur la politique ou la littérature, deviennent irrationnelles dès qu’il est question des Rroms. Il n’y a plus ni cohérence ni logique.

Est-ce que, pour se protéger et préserver leur culture, les Rroms n’ont pas dû vivre dans un entre-soi qui, en retour, alimente aujourd’hui les préjugés ?

L’idée d’un « entre-soi » exclusif des Rroms n’existe que dans des cas historiques particuliers, quand ils vivent dans des pays eux-mêmes très exclusifs et monolithiques. Les Manush, installés en France depuis le XVe siècle, ont davantage tendance au repli que les Rroms des Balkans : c’est que la France est très jalouse de son monolithisme. Il existe d’autres régions qui se veulent monoethniques, telles certaines zones des Carpathes. Ce sont précisément des zones où il y a eu des exactions vis-à-vis des Rroms comme vis-à-vis des Juifs.

L’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne peut-elle aider à combattre les discriminations subies par les Rroms ? Leur arrivée dans l’Europe de l’Ouest est-elle à mettre sur le compte de cette discrimination ou sur celui de la nécessité économique ?

Il y a un paradoxe roumain. Sur le plan légal, ce pays est l’un des mieux lotis pour la lutte contre le racisme. Il a introduit le rromani, l’histoire des Rroms et leur littérature dans l’enseignement. Chaque année, 26 000 élèves ont accès au rromani à l’école en tant que langue minoritaire. Seulement, cette politique est décidée au niveau de l’État et sur le terrain, dans les régions, tout dépend du bon vouloir des autorités locales. Or, les mentalités restent extrêmement racistes, et la défense des Rroms n’est pas un bon argument électoraliste ! Une élection locale peut tout bouleverser.
Les Rroms de Roumanie viennent en France pour scolariser leurs enfants, même si, une fois ici, ils sont démotivés par une politique d’État qui rend cette scolarisation souvent quasi impossible. La génération de leurs parents avait été scolarisée : ils valorisent l’école. La plupart sont des évangélistes et, quoi qu’en disent les clichés, ils refusent la délinquance. Et comme ils n’ont pas le droit de travailler en France, ils n’ont d’autre solution que la mendicité. Mais, après cinq ou dix ans de refus d’accueil, de conditions de vie qui rendent particulièrement difficile l’inscription des enfants à l’école, il y a maintenant une délinquance qui commence à apparaître !
Il faut que les autorités roumaines prennent conscience de la persistance de ces discriminations, de ce racisme local, que les autorités européennes entament un dialogue sincère avec la Roumanie à ce sujet. Mais au niveau de l’Europe, on crie à l’« ingérence »… Comme si le fait de collaborer avec la police roumaine pour faire la chasse à ces ressortissants n’était pas de l’ingérence… Ce qui est certain, c’est que la question ne se réglera pas avec des mini-Guantanamo, comme à Montreuil, des « villages d’insertion » fermés comme des camps de rétention ! Si on en avait eu les moyens, on leur aurait acheté des tenues orange !

Qu’en est-il de la situation légale des Rroms en France ?

En France, une interprétation restrictive de la Constitution fait croire qu’elle ne reconnaît pas l’existence de minorités. Alors que les textes exacts se contentent de préciser qu’il n’y a pas de privilèges pour un groupe de personnes ! Les langues régionales sont désormais reconnues, mais toujours pas le rromani, puisqu’il ne se rattache à aucune région. Nous luttons contre cela en essayant de la faire reconnaître comme « langue régionale parlée sur l’ensemble du territoire » !
Il y a longtemps eu un refus de reconnaître une présence rrom en tant que telle. Pour contourner ce refus persistant, le mot « nomade » a été détourné de son sens pour les désigner en 1912. Mais ce terme est devenu impossible à employer à la suite des exactions du régime de Vichy [3]. Alors on a créé la catégorie technique « gens du voyage ».
De fait, les Rroms ont pris l’habitude de se positionner en fonction de ce qu’attend leur interlocuteur. Face à un ethnologue, ils se diront « Tsiganes », face à un évangéliste, « Rroms », face à un policier, « gens du voyage » – non sans mal, car cette étiquette n’a pas de singulier !

La discrimination est également économique : les statistiques font apparaître des taux de pauvreté impressionnants dans toute l’Europe...

La moitié des Rroms d’Europe vit normalement. Ça signifie que l’autre moitié – soit cinq millions de personnes – vit dans des conditions catastrophiques, ce qui est déjà plus qu’alarmant. Cela ne se trouve chez aucun autre peuple d’Europe.
Mais il faut parfois se méfier de certains idéologues ou organismes, pour lesquels tout SDF, tout exclu est rrom, qui agglomèrent aux statistiques de la minorité rromani des groupes non rroms qui vivent dans des conditions lamentables. Une anecdote est parlante à ce sujet. Il existe une minorité de 22 000 Moéso-Roumains en Croatie du Nord, mais il y a aussi à Zagreb et dans le sud 8 000 Rroms venus de différents pays musulmans. Pour montrer sa tolérance, la Croatie a proposé la construction de mosquées pour ces Moéso-Roumains qui ne sont absolument pas Rroms et de surcroît plus catholiques que le pape ! Mais rien n’est fait pour leur vie de tous les jours, leurs enfants et leur langue, qui est très belle.

Vous soulignez la part de l’affectif et du fantasme dans la perception que l’on a des Rroms. La culture n’est-elle pas précisément un outil pour combattre les stéréotypes ?

Seul un travail en profondeur utilisant d’autres armes que la pure « raison », comme le théâtre par exemple, peut vraiment combattre l’irrationnel raciste ! On ne peut se contenter du traditionnel discours rationnel : « Il faut respecter les cultures. » Une modification radicale de l’enseignement s’impose au sujet des Rroms : montrer l’histoire, la vraie, mais aussi faire appel à l’affectif, au jeu, pour combattre ces représentations, montrer leur ridicule.
L’incompréhension est souvent profondément enracinée : dans un lycée parisien, place de Clichy, des élèves de seconde et de première ont mené un travail sur les Rroms et écrivent une pièce, plutôt « bien pensante » mais pas idiote. Dans une scène, un petit Rrom vole. Au lieu de réagir en constatant que le vol existe chez toutes les populations, qu’il n’est pas propre aux Rroms et qu’il faut le combattre en tant qu’acte, un personnage dit : « Ah ! il est rrom, il faut lui pardonner. » C’est ridicule ! Du bon sentiment, on passe au dérapage… Alors que quelques retouches au texte en auraient fait un excellent outil pédagogique.

Lutter contre les représentations négatives, c’est aussi affirmer ce que sont les Rroms. Qu’est-ce qui crée leur unité, des Balkans à l’Espagne et de la Roumanie à la Grande-Bretagne ? Que reste-t-il de commun entre les Gitans, les Manush et les Rroms d’Europe centrale, par exemple ?

Au début des années 1990, une conférence a été organisée à Helsinki à l’OSCE [4], avec une demi-douzaine de Roms – j’y participais ainsi que le poète Rajko Djuric, et Nicolae Gheorghe, coordinateur du Centre d’études rromani en Roumanie. Quand ce dernier a parlé de « Rroms », le représentant italien s’est levé en disant : « Je vous interdis d’utiliser ce mot ! Je ne connais qu’une seule Rome, c’est la ville où je vis. » Ce fut à la fois une douche froide et une bonne occasion de se poser la question : « Qui sommes-nous ? »
Nous avons procédé par élimination pour trouver des références, en rejetant évidemment des stéréotypes négatifs comme la misère et la délinquance. Certains traits tels que la mobilité ne sont en eux-mêmes ni négatifs ni positifs, mais l’identité rrom ne leur est pas réductible : 2 à 3 % des Rroms ont un mode de vie mobile en Europe, dont 20 % en France.
Nous sommes arrivés à la conclusion que ce que partagent les Rroms, c’est une origine commune ainsi qu’un patrimoine linguistique et culturel qui prend de multiples formes. L’être rrom n’est en fait qu’une variation de « l’être homme » !
La pluralité des déclinaisons de cette
culture rrom en Europe fait partie des racines de l’identité et du patrimoine des Rroms qui sont attaquées. Parmi les Français, un moine trappiste n’a pas forcément la même culture qu’un jeune rappeur de la région parisienne ou un coiffeur pour dames de Bordeaux ! Et ce sont tous des Français. Mais on n’accepte pas semblable diversité pour les Rroms… Il y a un peu plus de diversité chez les Rroms que chez des peuples regroupés sur un petit territoire d’État, mais c’est une différence de degré, non de nature ; c’est plutôt une chance et, surtout, ce n’est pas un motif pour nier l’identité rromani – ce qui est très à la mode en cette période de régression. De plus, un trait des Rroms (commun à d’autres minorités) c’est précisément l’être multiple de chacun !
Eslam Rachiti, poète populaire rrom du Kosovo, disait volontiers : « J’ai à la fois une âme rrom, une âme albanaise, une âme turque, une âme serbe. » Et il parlait les quatre langues ! Il se sentait quatre identités. De même, un Manush alsacien est riche à la fois des identités manush, alsacienne, française et européenne, dans lesquelles il peut successivement se reconnaître !
La question rrom est en soi très simple. Mais pour l’expliquer – c’est un immense nœud gordien –, il est très difficile de savoir par quel bout commencer pour améliorer le regard des autres. Notre seul recours est le travail de fond, pour tenter de stopper ces destructions racine après racine, pour lutter contre les cases techniques dans lesquelles toute l’Europe est enfermée, comme « gens du voyage », ou « population vulnérable », ou « Rroms-Ashkali-Égyptiens », etc. Chacune conduit à un ghetto et au rejet. Il faut une approche plus souple et consciente des mécanismes de l’histoire, comme du patrimoine. Mais il est bien plus aisé de décréter les Rroms « classe sociale à problème », et de distribuer de l’argent pour améliorer leur niveau social. Les solutions sont mal conçues et ne fonctionnent pas du tout, surtout en période de crise. On prétend donc que les Rroms sont irrécupérables, que l’argent public a été gaspillé, et on passe au traitement par la violence, la brutalité. C’est plus facile que de changer patiemment les mentalités par l’éducation, de déconstruire le mécanisme séculaire de rejet et d’élaborer une nouvelle politique de respect (tout en sanctionnant l’illégal, mais pas à titre collectif) !
Nous allons bientôt avoir une réunion avec le Conseil de l’Europe à ce sujet, mais j’ai peu d’illusions.

Quand vous dites « nous », j’imagine que vous faites allusion à l’Union rromani internationale…

Oui, j’en suis commissaire à la langue et aux droits linguistiques. L’Union rromani est surtout constituée de vieux Rroms qui jouent un rôle de médiateurs coutumiers (krisaqe Rroma) dans leur communauté ou entre les communautés. Vis-à-vis des autorités européennes, ils souffrent de ne pas parler le jargon communautaire. La langue de bois est critiquée partout, mais à nous, on reproche de ne pas savoir la parler ! Le risque de basculer dans le populisme existe, bien sûr, mais ce danger est jusqu’à présent bien maîtrisé. Et puis, il y a de plus en plus de femmes, plus qu’au Parlement français en fait…
Le sort actuel du rromani conduit à un constat intéressant qui concerne aussi les populations majoritaires : les langues européennes des technocrates ont tendance à devenir des dialectes calqués sur la langue de pouvoir de la technocratie : l’anglais international. Si l’on doit les imiter en rromani, pourquoi préserver une diversité linguistique qui se cantonnera à traduire mot à mot la pensée technocrate ? Et qui va comprendre cette langue dans le peuple – car tout le monde ne vit pas dans un bureau ou devant un écran… ? On est très proche du système soviétique où des langues comme le khirghize ou l’ouzbek officiels, totalement coupées de celles du peuple, répétaient mécaniquement les discours russes de Moscou !

À travers vos recherches sur la langue, vous montrez aussi une unicité. Le rromani permet-il aux Rroms de différents pays de se comprendre ou ses variantes rendent-elles cette compréhension difficile ? Qu’en est-il de sa pratique et de ses variantes ?

Le rromani est parlé par sept à huit millions de Rroms sur une douzaine de millions, soit plus de 70 % d’entre eux. [5]
En Espagne – où, dès 1492, des persécutions ont été menées contre les Gitans et leur langue – au Portugal, dans les îles Britanniques et une partie de la France (où il reste 160 000 locuteurs), un million de Rroms ne la parlent plus… Les Manush (au nombre de 300 000 en Europe), qui ont longtemps vécu dans les zones de langue allemande, parlent un hybride de germanique et de rromani, le sinto.
C’est un argument qu’on utilise pour nier l’existence du rromani. Comme si le partage linguistique se faisait en trois tiers ! Le rromani subit d’autres attaques : on prétend qu’il existe deux cents langues rromani ; on pourrait aussi compter deux cents langues allemandes ou françaises… Mais on le dit pour le rromani, non pour l’allemand. Dans tous les pays, des éléments dialectaux ont été intégrés à la langue commune. Nous sommes assis sur une chaise, un mot issu du dialecte solognot. En français, on disait « chaire », mais à cause de l’homonymie avec la chaire de l’Église et la chère, le mot chaise a été finalement choisi. Quand on procède de la même manière pour la langue rromani, on nous dit : « C’est artificiel. » L’écriture comme la littérature sont niées. Alors que, sans même évoquer la littérature orale très ancienne, une littérature écrite existe depuis plus d’un siècle ! L’albanais ou le serbe, par exemple, ont été codifiés à l’écrit et ont vu aussi une littérature apparaître tardivement.

La domination de la musique masque parfois la littérature rrom, à laquelle vous avez consacré des études… Peut-on la définir ?

C’est une littérature qui ne s’est pas formée à partir d’une tradition orale très élaborée, car celle-ci avait été perdue, notamment dans les Balkans, en raison de la division en petits groupes marginalisés. Ce qui s’est maintenu relève pratiquement du miracle !
Le XXe siècle a vu naître de nouveaux contacts des Rroms avec la vie intellectuelle européenne. Le premier à avoir écrit le rromani est un Rrom de Hongrie qui a créé un dictionnaire et nous a laissé des poèmes d’inspiration très régionaliste. Puis le mouvement s’est étoffé dans les années 1925-1930 en Union soviétique : le régime avait décidé de doter d’un alphabet les langues qui n’en avaient pas. On a donc eu un premier rromani écrit très russifié, utilisant l’alphabet cyrillique.
Après guerre, on voit apparaître en Pologne le premier petit oiseau, la poétesse Papùsa, dont on fêtera cette année le centenaire de la naissance. Une autodidacte, poète de talent, malheureusement instrumentalisée par le régime pour sa politique de sédentarisation.
Puis, en Yougoslavie, le poète et activiste Slobodan Berbeski, très reconnu, devient le premier président de l’Union rromani internationale en 1971. Son exemple a donné le feu sacré à de très nombreux jeunes gens, qui se sont mis à écrire. Ce mouvement a duré quinze ou vingt ans. D’autres écrivains se sont inscrits en littérature dans la langue des pays où ils vivaient, comme Matéo Maximoff. Aujourd’hui, on assiste à une multiplication des auteurs dans toute l’Europe, un vaste mouvement qu’il est très difficile de cerner. Le théâtre rrom commence à exister, avec notamment Kosovo mon amour de Jovan Nikoliç et Ruïdija Russo Sejdoviç, publiée en France par les éditions L’Espace d’un instant. Avec des auteurs manouches de grande qualité en France, comme Lick ou Marcel Hognon.

Quels rapports la communauté rrom entretient-elle avec ses intellectuels ?

Quand des Rroms parviennent à s’imposer dans l’art ou dans la science, comme Django Reinhardt et Camaron en musique, Otto Mueller ou Serge Poliakoff en peinture, la grande majorité des Rroms se réjouit. Il y a une identification à ces personnes, même si elle est à la limite du fantasme. Le fait que Clinton ait peut-être eu un arrière-grand-père rrom en Écosse est vécu comme une grande réussite du peuple. Il y a même eu un Rrom, un Gitan, à la Nasa ! Mais l’intelligentsia rrom est très souvent niée par un certain paternalisme gadjé qui prétend garder le monopole de l’humanitaire auprès des pauvres Rroms sans défense ! On retrouve parfois cette négation de l’intelligentsia chez certains leaders rroms qui ont peur à la fois des intellectuels rroms affirmés qui remettent en question leur inaction, et des jeunes très compétents qui risquent de les détrôner.
Un jeune qui maîtrise son patrimoine linguistique et qui fait des études devient un danger pour des activistes – en fait des « passivistes » – autoproclamés…

Cela pose effectivement la question de la représentation des Rroms dans les pays où ils vivent et en Europe ?

Parce que les gadjés ont trouvé la solution de la représentation (rires) ?
Le suffrage universel a aussi mis en place nombre de dictateurs ! J’ai l’ambition secrète et totalement folle qu’on parviendra à trouver une réponse du côté rrom. En ce cas, on livrera le secret aux populations majoritaires !

Propos recueillis par Valérie de Saint-Do

• Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)
2, rue de Lille – 75007 Paris
www.inalco.fr
• Marcel Courthiade et Rajko Djuric, Les Rroms dans les Belles-Lettres européennes, Paris, éditions de L’Harmattan, 2004.
Marcel Courthiade, Sagesse et humour du peuple rrom, Paris, éditions de ’Harmattan, 2006.




Post-scriptum :

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[11. France Télévisions a fait l’objet d’une condamnation pour incitation à la haine raciale à la suite de cette émission où intervenaient Xavier Raufer et Yves-Marie Laulan.

[22. Pour ne citer que quelques exemples : les Rroms ont subi l’esclavage plusieurs siècles en Roumanie, puis la déportation sous Antonescu et la négation de leur identité sous Ceaucescu. Plusieurs pays ont pratiqué la stérilisation forcée. En Espagne, ils ont été en butte aux persécutions de la monarchie des Rois Catholiques et de l’Église : tout Rrom pris à parler sa langue était puni de mutilation. Les États allemands à eux seuls ont voté cent quarante-huit lois et décrets les concernant entre 1416 et 1774. En France, Louis XIV a édicté un décret pour punir tous ceux qui leur donnent retraite. Au début du XXe siècle, la République institue le sinistre « carnet anthropométrique » obligatoire avec ses visas policiers hebdomadaires. Et le génocide de plus de 500 000 Rroms, déportation, massacres, expériences pseudo-médicales, castrations, etc. Pourtant le paysage culturel de l’Europe serait bien différent sans les Rroms.

[33. Cf. le film Liberté de Tony Gatlif. Lire l’entretien p. 49-54.

[44. Organisation pour la sécurité et la coopération
en Europe.

[55. Selon un rapport du Ciemen (Centre international d’études des minorités ethniques) basé à Barcelone.





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