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Réponse à Geoffroy de Lagasnerie [Penser (l’art) dans un monde mauvais]

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par Claire Trebitsch
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Geoffroy de Lagasnerie est un jeune homme bardé de diplômes, issu de la bourgeoisie et se réclamant de l’anarchisme. Il propose une analyse novatrice du rapport de la société à l’art et la culture. Sa logorrhée salmigondique noie l’auditeur dans un flot de paroles dont les éléments de départ sont ambigus ou faux. Il semble associer l’Art au Beau et cantonner la culture aux institutions tels que musées, salles de spectacles… Vue bien traditionnelle et bourgeoise qui d’emblée place Art et Culture comme un plus à l’éducation alors qu’ils sont constitutifs de toute société humaine. Faisant appel à l’évangile selon Bourdieu, il voit ces institutions comme instruments d’exclusion d’une certaine classe sociale. Or ce n’est sans doute pas ce que voulait dire le sociologue…

Si le musée construit à Alexandrie par Ptolémée 1er fut d’abord un sanctuaire et un foyer de recherches intellectuelles, donc réservé par sa nature-même à une élite, le premier musée public vit le jour en 1694 à Besançon et était ouvert deux fois par semaine. Il est peu probable que « le petit peuple » s’y soit rendu, mais art et culture faisaient partie de son quotidien par l’architecture religieuse, l’activité des artisans, et la transmission par tradition orale. Malgré les difficultés de transport, hommes et biens voyageaient énormément véhiculant des savoirs et savoir-faire d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre. Le musée, tel que nous le connaissons aujourd’hui est le fruit de la philosophie des Lumières et la Révolution a voulu mettre à la disposition du citoyen les œuvres des collections royales ou confisquées aux nobles et à l’Eglise.

Bien que Geoffroy de Lagasnerie ait tout à fait raison quand il dit que le problème de l’accessibilité à l’art et à la culture n’est pas liée au coût, il n’en analyse pas les raisons. D’ailleurs, parler d’accessibilité à l’art et à la culture, c’est en faire un plus à l’éducation alors qu’on devrait parler de transmission d’héritage(s) culturel(s), transmission rejetée comme bourgeoise par certains, ce qui explique la pauvreté d’une catégorie de productions artistiques contemporaines. Il ne semble considérer le geste artistique qu’en rapport avec le marché et, voulant sans doute se démarquer de son origine sociale, il dit : « Qu’est-ce que je fais quand je fais de l’art ? Je donne le plaisir à un bourgeois d’être bourgeois ». Quels artistes fréquente-t-il ?

Heureusement, il y a encore des créateurs qui font de la résistance, ni esclaves du marché ni des dictats idéologiques, traduisant en langage pictural, plastique, scénique ou littéraire ce qu’ils ont besoin d’exprimer pour eux-mêmes et nous le communiquer. Il n’a clairement jamais vécu ni été témoin de cette expérience d’urgence de création, de soif de fenêtres ouvertes sur ce qui touche le fin fond de l’être, qui empêche de dormir ou réveille la nuit, qui fait oublier la faim, le temps, qui transcende et sublime douleurs et passions, magnifie ce qui nous enchante.

Il met en doute la nécessité de l’art. Depuis la nuit des temps, l’homme n’a rien réussi à créer sans l’orner (du dé à coudre ou du harpon préhistoriques aux vases utilisés dans des pratiques religieuses….). Le Design ne date pas de l’époque contemporaine même s’il est tellement omniprésent dans notre quotidien (de l’éplucheur à pommes de terre au mobilier…) que nous n’y prêtons plus attention et n’est considéré comme Design que ce qui se trouve exposé, « œuvres » souvent aux antipodes puisque la définition du Design est le beau dans l’utile et que ces objets sont inutilisables. Nous pouvons également renvoyer Geoffroy de Lagasnerie à la lecture de toute la collection de la Revue Cassandre/Horschamp et de son héritière morale en ligne L’Insatiable pour qu’il prenne conscience du fait que l’art et la culture sont nécessaires à l’homme pour qu’il se sente humain, pour que les sociétés se construisent sur des bases non financières mais humanistes. Citons la bouffée d’humanité apportée par le Good Chance Theater dans la jungle de Calais, le travail dans les hôpitaux psychiatriques, dans les prisons, dans les établissements pour handicapés, dans les établissements scolaires…

L’éducation artistique et culturelle, qui est donc transmission, loin d’enfermer, ouvre les portes à la création : une visite au Salon du Patrimoine le confirmera ou la visite d’expositions de reliures contemporaines, par exemple, qui ont de loin dépassé la dimension artisanale du passé, ou de tapisseries ou de peintres tels Craig Hanna, Safet Zec ou Garrouste, représentatifs de la place centrale qu’y occupe l’être humain aujourd’hui. À l’heure actuelle, les préoccupations environnementales et sociétales ainsi que la pénurie ont été un formidable catalyseur et aucune époque n’a vu autant d’inventions, d’innovations et de créations, faisant tomber les barrières entre les domaines d’activités avec un réel échange horizontal de compétences : biologie, mode et alimentation, médecine, ingénierie… La liste est trop longue.

Geoffroy de Lagasnerie conteste la séparation entre art et science et il a raison bien que ses arguments soient des plus flous. En effet, le scientifique comme l’artiste fait appel à sa capacité à imaginer quelque chose qui n’existe pas encore ou n’a pas encore été découvert : le scientifique par ses hypothèses et l’artiste par l’expression symbolique d’une intériorité unique. Pour chacun, plus sa culture sera étendue, plus il y aura de connexions et plus il y aura de chance de nouvelles découvertes (Consulter ce qu’en disait le merveilleux Gilles de Gênes). Comment transmettre cet héritage qui rend à la fois le monde intelligible et ouvre, par sa dimension symbolique, sur un avenir où chacun a non seulement sa place mais est nécessaire à la construction sans cesse renouvelée d’une société où l’homme, autonome de corps et d’esprit, peut investir et développer sa propre humanité ?

Il est intéressant de noter au passage une particularité française, qui consiste à ne jamais utiliser techniques, styles, éléments hérités du passé ou d’autres civilisations sans les réinterpréter : par exemple, les ordres classiques (dorique, ionique, corinthien) seront isolés ou mélangés ; à l’engouement pour l’art chinois au XVIIIe, répond un nouveau processus de laque, plus simple et rapide avec des couleurs telles que bleu turquoise et rose ! Le Japonisme en est aussi une bonne illustration tout autant que le hamburger au Reblochon, la musique « petit beur breton », mélange de RAI et de bourrée, ou les chorégraphies classique-Rap de Mourad Merzouki…. Et y-a-t-il un seul autre pays au monde qui ait un concours Lépine, qui attire les foules chaque année ? Pour conclure sur le thème de l’accessibilité à l’art et à la culture, notons le rôle déterminant que doit jouer la communauté éducative, communauté incluant les parents… En France, et certainement à Paris, nous sommes environnés d’art et de culture. Il n’est que de lever le nez, regarder les façades qui sont un livre d’histoire et d’histoires à ciel ouvert, d’entrer dans une église, quelle que soit votre religion, pour écouter un concert gratuit, de vous arrêter sur une place où joue un orchestre classique ou jazz… Tout est question de regard et d’écoute. Cette découverte de l’environnement immédiat est déjà une voie d’accès.

J’aimerais aussi dire quelques mots sur « un monde mauvais ». La course au pouvoir et à l’argent, sans éthique, pourrit le monde. Elle est le fait d’un petit nombre malfaisant et puissant à la tête des états. M.Lagasnerie ne cherche-t-il pas lui-même le pouvoir ? Et pour en faire quoi ? En ne pointant que le mauvais côté, il participe à la désillusion, au désenchantement qui font baisser les bras et rendent le peuple encore plus docile. Il y a deux sortes de gens : ceux qui ne voient que le tas de fumier et passent leur temps à en parler et à le fouiller et il y a ceux, pas naïfs, pas innocents, qui voient bien le fumier mais regardent la fleur qui s’y est épanouie. Ceux-là relèvent leurs manches et résistent coûte que coûte comme la « mauvaise » herbe.

Pourquoi se positionner dans le premier camp ?

  • Voir ce qui ne va pas conforte dans le sentiment d’être plus intelligent et meilleur, donc supérieur
  • Si tout va mal, je me dédouane de toute action concrète avec bonne conscience puisque j’ai dénoncé. Ceux qui voient la fleur, petites fourmis industrieuses, se lèvent courageusement chaque matin pour construire, à leur échelle, avec leurs compétences, leurs goûts et leur indéfectible confiance en l’être humain, une société dont il est le cœur.

Enfin, j’aimerais conclure sur cette nécessité de l’Art par quelques conseils de lectures indispensables : « Frédéric » de Léo Lioni sur la place du poète dans la société, si cela n’a pas été fait en Maternelle, suivi des beaux textes de Mr Philippe Meireu consultables sur son site (https://www.meirieu.com), de la collection complète de la revue Cassandre/Horschamp, des articles de L’insatiable dont celui que j’ai écrit « Education artistique, de quoi parle-t-on ? ». Enfin, toute personne qui s’interroge sur cette problématique devrait lire « La nécessité de l’Art » d’Ernst Fischer, ouvrage ancien par la date et d’une actualité sans pareil. Bonne lecture !

Claire Trebitsch



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