« Notre travail : être écorchés vifs et dans le ressenti »

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« Notre travail : être écorchés vifs et dans le ressenti »

Les marcheurs et Manon la marionnette géante défendent les intermittents
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par Sophia Qadiri
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Manon la marionnette géante marche d’Avignon à Chalon pour défendre les intermittents, intérimaires et précaires. Du 4 au 27 juillet, elle va parcourir 380 km et rencontrer les gens pour entamer un dialogue social et échanger à propos du travail. Deux de ses marionnettistes-marcheurs, Kevin et Maximilien, épuisés après une journée de marche, racontent l’objectif de ce périple.

Comment vous est venu l’idée d’utiliser une marionnette pour faire une marche ?

Nous nous sommes d’abord posé la question de savoir s’il fallait faire grève pour les prochaines dates de nos spectacles, et l’un de nos amis a lancé cette idée de marche, sous forme de boutade, de blague. Et il s’avère que nous avons pris cette blague au sérieux et nous l’avons trouvée de plus en plus réalisable.

Cette marionnette et cette marche sont de l’ordre du sensible, nous voulions porter un message, créer une sorte de dialogue social. Au gouvernement ils passent leur temps à parler de « dialogue social », mais ce sont des gens qui ne savent pas combien coûte une baguette de pain, et lorsqu’il vont à la rencontre des gens ils ne les écoutent jamais réellement.
Ce que nous faisons, nous, c’est aller voir les gens pour leur demander s’ils sont au courant de cet agrément qui a été voté, s’ils sont au courant que des propositions ont été faites et qu’elles n’ont jamais été entendues.
La plupart ne le savent pas. Et on leur demande aussi comment ça se passe dans leur travail. Hier nous avons rencontré Myriam, une femme de ménage qui est payée en chèque emploi-service, j’ai croisé tout à l’heure deux messieurs fonctionnaires qui nettoyaient la nationale et je leur ai aussi demandé ce qu’ils pensaient des syndicats. Ce sont des discussions vraiment intéressantes… La plupart du temps, les gens ne sont pas du tout contre les intérimaires et les intermittents. Bon, on se doute bien que ça ne va pas changer grand chose, il n’y a rien d’exceptionnel dans une marche, ça a déjà été fait des milliers de fois, mais ce que nous voulons faire avant tout, c’est rencontrer les gens et échanger sur nos situations respectives. Être écorché vif et dans le ressenti, au fond, c’est ça notre travail.

Qui est Manon ? Qu’est-ce qu’elle représente ?

Manon est une très belle femme plantureuse de quatre mètres de haut. On l’a d’abord choisie parce que c’était l’une des plus légères de nos marionnettes, avec une prise au vent assez facile - c’est très important pour la marche - et c’était aussi l’une des plus belles. La plupart de nos marionnettes représentent des hommes ou des femmes assez marqués, celle-là est à nos yeux celle qui représente le mieux les laissés pour compte. Cette femme peut représenter une maman. Elle a de gros seins, et, même si on ne l’a toujours pas fait, il est possible d’en faire surgir du lait avec une pompe. Il était question, à un moment, d’arroser de lait les agences intérims et pôles emploi que l’on croisait, mais l’occasion ne s’est pas encore présentée.

Est-elle sympathique ? Attendrissante ? Revendicatrice ?

Plutôt attendrissante, c’est une femme maternelle, au sourire très doux, au regard très avenant. Elle tient un journal de bord et elle envoie une carte postale au gouvernement tous les matins. À chaque fois qu’elle écrit un petit texte sur la marche, elle parle de ses marcheurs comme si elle parlait de ses enfants. Et lorsqu’elle rencontre quelqu’un, elle a toujours quelque chose de très délicat et de très naïf à lui dire…

Les marionnettes ont très souvent été utilisées pour incarner les luttes politiques, si on pense au Guignol lyonnais ou au Bread & Puppet de Peter Schumann aux États-Unis, ces énormes marionnettes qui apparaissaient notamment dans les manifestations contre la guerre au Vietnam. Est-ce que cela vous a inspiré ?

Ce n’est pas vraiment notre source d’inspiration. Nous n’avons pas construit cette marionnette pour l’occasion, elle existait déjà depuis longtemps. La marionnette est un outil, le regard que les gens portent sur Manon permet d’attirer l’attention sur le message que l’on porte, sur la lutte. C’est l’outil de travail des comédiens qui la suivent, un moyen d’expression, et nous avons choisi d’utiliser cet outil pour la lutte. On se sert de son image : cette marionnette est vraiment très belle - enfin, pour moi, parce que certains disent qu’elle est affreuse, mais je pense qu’il y a des gens qui ont peur des marionnettes (rire) – elle est très attentive, elle a une tendresse phénoménale et elle peut apporter de la douceur aux gens, ce qui facilite l’écoute et le dialogue.

Quelle est la réaction des personnes que vous croisez ? Comprennent-ils votre message ?

La plupart du temps, ils sont très heureux de nous voir arriver dans les villages, ils ont presque toujours un énorme sourire. Il y a quelque jours, nous avions entendu parler d’une fête du melon qui se passait à Caderousse, et nous avons voulu y aller pour rencontrer des gens. Une équipe est partie en repérage et a rencontré un élu du coin. L’élu leur a dit que la marionnette n’avait rien à faire dans cette fête, ce qui est très vrai. Peut-être n’aurions-nous pas dû prévenir ! Lorsque la rencontre se fait spontanément, les gens ont toujours un sourire jusqu’aux oreilles. Souvent ils disent bonjour, ils disent bravo, dans les voitures ils klaxonnent et font des appels de phare, ils sortent les pouces au travers des fenêtres... Il est très rare de rencontrer des gens qui ne regardent pas la marionnette ou l’ignorent.

En revanche, comme Manon ne s’exprime qu’à travers nous, les gens qu’elle rencontre, et via son journal de bord et les cartes postales envoyées au gouvernement, les passants ne savent pas, quand ils la voient, qu’elle est porteuse d’un message. Ils s’imaginent qu’il ne s’agit que d’un spectacle. Nous aimerions que les gens qui la croisent en voiture sachent qu’elle est porteuse d’un message social. Nous venons de recevoir des banderoles que les marcheurs vont utiliser aux côtés de la marionnette, pour bien faire comprendre qu’il s’agit d’une lutte.



Comment s’est passé le départ à Avignon ?

Nous avons été en contact avec la CIP (coordination des intermittents et précaires) qui nous a très bien accueillis à Avignon avec la marionnette. Il y avait eu une manifestation organisée par la CGT et plus tard il y a eu une marche silencieuse des intermittents et intérimaires qui pouvaient être présents. Nous n’avons pas souhaité participer à la manifestation de la CGT parce que nous ne voulons pas marcher derrière une bannière, ce que nous voulons c’est faire une marche humaine, citoyenne et solidaire, donc nous nous sommes rendus à la marche silencieuse. Manon ne jouait pas, elle avait les bras croisés et était recouverte d’un masque avec la fameuse croix blanche sur fond noir. Une fois que nous sommes sortis des remparts, on lui a enlevé son masque et Manon a commencé à vivre, elle a marché un kilomètre ou deux en tête du cortège et puis les participants l’ont doublé et lui ont fait une haie d’honneur sur le pont. Elle est passée au milieu d’eux en tapant dans les mains, ils ont crié : « bravo Manon ! Bonne route ! » C’était très émouvant.

Comment s’organise la marche ?

En général nous sommes six, répartis en deux équipes, l’une dans le camion qui s’occupe de la logistique et l’autre qui marche avec Manon. Il n’y a qu’une seule personne à la fois pour manipuler la marionnette, nous nous la passons, il faut toujours quelqu’un à côté d’elle pour faire attention à la circulation. Nous serons plus nombreux pour le 14 juillet.

On part d’un festival, on arrive à un autre festival, et entretemps on cherche à communiquer avec des gens qui ne connaissent pas le sujet, on va dans les fêtes de villages par exemple et dans quelques grandes villes comme Mâcon, Valence ou Lyon. En principe nous tâchons d’emprunter des petits chemins, mais ce matin un orage gigantesque nous a empêché de sortir la marionnette et nous avons a eu deux heures de retard. Puis les élastiques ont lâché et nous avons dû nous arrêter pour les réparer, ça nous a pris une heure. Il a ensuite fallu marcher sur le bord de la nationale pour aller plus vite, du coup on n’a pas rencontré beaucoup de monde sur le trajet. Quand on arrive dans un village, on prend toujours le temps d’aller sur la place du village pour rencontrer les gens, leur proposer de nous retrouver pour parler de notre situation, de la leur, d’échanger et d’apprendre les uns des autres.

Quel message souhaitez-vous transmettre ? Quel est votre objectif ?

Aller au devant des personnes et leur expliquer que cette marionnette a été construite par des gens qui sont intermittents - Kevin qui lui est intérimaire, a aussi participé à la construction de certaines marionnettes et n’a carrément pas été payé, il l’a fait sur son temps libre - leur expliquer que lorsqu’on construit une marionnette ou qu’on prépare la création d’une pièce de théâtre, on n’est pas forcément payé. On veut leur expliquer qu’on travaille très souvent gratuitement et qu’on ne travaille pas quelques mois pour ensuite ne plus rien faire.

Et puis, ensuite, ça continue, ça nous permet de créer, d’avancer et d’aider à avancer toutes ces petites compagnies qui vont dans la rue pour aller voir les gens et discuter avec eux. Je fais beaucoup de théâtre de rue et ça me plaît énormément… parce que je ne demande pas aux gens de venir me voir, c’est moi qui vais vers les gens dans la rue, pour leur dire ce que j’ai à dire. Les compagnies qui font ça ont besoin de cet argent et de ce temps pour pouvoir continuer à créer. Ce qui est en train de se passer avec cet agrément, c’est qu’ils vont faire crever toutes les petites compagnies, et le risque c’est qu’il n’y ait plus que du Timsit et du Lhermitte au théâtre, et nous ça ne nous intéresse pas.

Avez-vous eu des retours du gouvernement ?

Pour l’instant non, on n’en a pas eu du tout. À vrai dire ça ne m’étonnerait pas que les cartes postales qu’on leur envoie finissent à la poubelle.

Vous avez prévu d’arriver le 27 juillet à Chalon, juste à temps pour la clôture du festival Chalon dans la rue, est-ce que Manon s’adressera au public, avez-vous prévu quelque chose ?

Certains d’entre nous jouent un spectacle à Chalon, ils quitteront la marche à ce moment-là et prépareront aussi l’arrivée de Manon. À la CIP nous avons rencontré de nombreuses personnes qui allaient à Chalon également, on a donc déjà pas mal de connections là-bas et nous avons bien l’intention d’y faire quelque chose effectivement. Plusieurs idées ont été émises et il y en a une que j’aime beaucoup… mais je n’y crois pas trop : comme c’est une marionnette de quatre mètres de haut, nous voulions inviter Mme Filipetti, M. Valls, M. Gattaz et M. Rebsamen autour d’une grande table pour leur parler des nouvelles propositions qui seront inscrites sur une page géante en face de Manon… Pour qu’ils les lisent enfin ! C’est une idée. On leur enverra éventuellement une invitation, mais je suis convaincu qu’ils n’y répondront pas. Mais ça pourrait être très bien que cette table soit posée et que Manon les attende.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus de ces propositions de modifications de l’accord Unedic du 22 mars.

Ce qui est choquant, en particulier, c’est qu’un groupement de syndicats soit décisionnaire en ce qui concerne l’avenir des travailleurs, alors que seuls 7% des travailleurs français sont syndiqués ! Ce n’est pas du tout représentatif. La coordination est en train de plancher sur une proposition concernant un salaire pour tous à 80% du SMIC environ. Mais ce n’est pas encore acté. Autour de la marionnette, les marcheurs ont des situations et revendications différentes, mais elles se rejoignent. Les gens de la Cip nous ont suggéré de nous mettre en rapport avec d’autres, enseignants, cheminots, sages-femmes… Personnellement, je ne suis pas syndiqué, mais il est vrai que ce serait sans doute plus efficace. Comme je vous le disais, cette marche est plutôt de l’ordre du sensible. Notre but est surtout de faire comprendre que nous ne sommes pas des fainéants et que nous aimons aller à la rencontre des gens et parler avec eux, parce qu’il y a sur nos métiers beaucoup trop d’idées reçues très éloignées de la réalité.

Alors nous faisons un travail que les médias ne font pas. Nous connaissons bien les défauts de cet agrément et ils ne transparaissent pas du tout dans ce que diffusent les médias généralistes. Les informations qu’on peut la plupart du temps lire et entendre dans la « grande » presse discréditent les intermittents, les intérimaires et les chômeurs. Nous, nous voudrions partager avec les gens ce que nous avons appris dans la lutte ces deux derniers mois, grâce à cette belle marionnette qui peut porter ce message parce qu’elle attire le regard et l’oreille des gens.

Pour en savoir plus : www.lamarchedemanon.com



Luttes Rencontres et forums marionnettes Avignon
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