Michel Le Bris

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Michel Le Bris

Grand témoin
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par Valérie de Saint-Do
Thématique(s) : Bibliophage Sous thématique(s) : Festival Paru dans Cassandre/Horschamp 81
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Baroudeur de la politique, de la musique et de la littérature, Michel Le Bris dirige depuis plus de vingt ans le festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, qui a aussi essaimé à Bamako et Haïti. Rédacteur en chef de Jazz Hot à la fin des années 1960, il fut l’un des passeurs du free jazz en France. En 1971, son engagement dans le mouvement maoïste, à la tête du journal La Cause du peuple, lui a valu de connaître les geôles de la République. Il se consacre maintenant à la littérature ; depuis L’Homme aux semelles de vent et Le Journal du romantisme, vibrants plaidoyers pour l’imagination créatrice, il a publié une quarantaine de romans, essais, entretiens. Ce Breton obstinément tourné vers le grand large nous invite à la découverte d’une littérature exploratrice dans laquelle l’imaginaire et l’hybridation des formes se révèlent les meilleures armes pour rendre compte d’un monde mouvant.

(article paru dans le numéro 81 de Cassandre/Horschamp, printemps 2010)

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Vous avez publié en 2007 un Manifeste pour la littérature monde, signé par 45 écrivains dont Édouard Glissant et Jean- Marie Le Clézio. Cette mise en avant de l’altérité, cette exaltation de l’ailleurs prennent un caractère politique au moment où la notion d’identité est instrumentalisée et la circulation des hommes de plus en plus entravée…

Michel Le Bris : Et nous poursuivrons ce printemps par un nouveau livre collectif – son titre : Je est un autre – qui est parti d’un étonnement : dans la multitude des textes suscités par le lamentable débat sur « l’identité », personne n’a développé sa réflexion à partir de cette phrase, qui touche à l’essence même de la littérature. Elle est pourtant d’un excellent auteur que nos ministres (et pas seulement eux) devraient lire plus souvent. La question de l’identité est une question sérieuse, complexe. La penser « nationale » – en outre l’année du 50e anniversaire des indépendances africaines – ne pouvait que la transformer en débat sur l’immigration, et révéler crûment notre impensé colonial. Le pays qui se dit « des droits de l’homme », dépositaire de l’universel, est le seul (avec la Turquie et le Japon !) à ne pas pouvoir penser son passé colonial. Il en est même malade. Qu’est-ce que cela signifie ? En quoi cela interpelle-t-il notre conception de l’universel ?
Dans ce livre à paraître, je propose de reprendre ce questionnement à partir de Rimbaud.
Il y a deux ans, on m’a sollicité pour préfacer les travaux de l’équipe de l’historien Pascal Blanchard sur l’immigration des Suds dans le Grand Ouest, huitième tome d’un travail gigantesque sur la France. J’ai accepté après avoir lu le texte à paraître. C’était non seulement passionnant mais en résonance avec la réflexion que je développais par ailleurs. Cette histoire allait bien au-delà de celle du « travailleur immigré » à laquelle on la réduit : la réfraction dès le départ du dehors colonial dans le dedans de la France : l’irruption de l’autre et de l’ailleurs dans l’espace français, nourrissant le roman national à un point insoupçonné dans toutes ses dimensions politiques et culturelles. Je regrette que la gauche n’ait pas pris ce sujet à bras-le-corps. Si elle croyait encore en elle-même, elle aurait des choses à dire !
Mais voilà le hic : l’idée républicaine, éminemment respectable, semble incapable d’intégrer l’histoire coloniale, au nom d’un universalisme abstrait. L’imagerie des « hussards noirs » de Jules Ferry éclairant les populations ignorantes du reste du monde demeure fortement ancrée.

Mona Chollet écrit à propos de votre essai sur le romantisme et de votre appréhension de la création artistique : « La pensée de Michel Le Bris offre des ressources précieuses pour remédier aux maux dont souffre la gauche aujourd’hui : absence de vision du monde, pauvreté des formes et de l’imaginaire, transformation de la résistance en un but en soi, impuissance à ébaucher un avenir désirable et à mobiliser des valeurs positives. »*

Eh bien, dites donc… Je ne connaissais pas ce texte ! Ma « pensée »… ça prend tout de suite un air pompeux ! Disons, oui, que je creuse depuis longtemps un sillon. Mes réflexions sur les questions de l’altérité et de la singularité sont liées à ce que je suis, au lieu d’où je viens. Quand vous naissez et passez votre enfance en Bretagne dans un coin perdu, loin de tout, sans électricité ni route goudronnée, et que vous vous retrouvez projeté au lycée Hoche à Versailles, vous ne pouvez que ressentir votre différence ! Je suis breton, c’est pour moi une évidence, mais qui semblait ne pas l’être pour les autres. Entendons-nous : je suis opposé à tout ce qui peut ressembler à du nationalisme (breton ou autre), mais ça n’empêche pas l’existence d’une singularité culturelle. Pourquoi ne pourrait-on s’affirmer à la fois breton, français, européen, du monde entier ? Je ne suis pas indifférent au sort du français dans le monde : à preuve, notre manifeste. Mais les « nationalistes » français défendant leur langue contre l’hégémonie de l’anglais se rendent-ils compte que leurs arguments valent aussi pour les langues enseignées dans l’Hexagone, qu’ils n’ont cessé de combattre ?

Avez-vous été influencé par les recherches et la pensée de Claude Lévi-Strauss ?

Pas tellement. Même si je lui ai consacré un livre, aux Éditions universitaires, sous le pseudonyme de Pierre Cressant – paru lorsque j’étais emprisonné à la Santé ! Non, c’est la pensée de l’Autre chez Emmanuel Levinas qui a le plus compté. Il a été mon professeur de philo à Nanterre. Je garde de lui un très fort souvenir. Une partie de moi même s’y reconnaissait – ce sentiment d’étrangeté au monde, de « n’être pas d’ici ». En même temps, une autre partie de moi, celle du passionné de musique, de littérature, de l’écrivain naissant, se cabrait, devinait dans sa pensée un point de butée : sa difficulté à penser la création artistique. J’ai eu l’occasion d’en discuter avec lui : la question du Beau le mettait au supplice. Le deuxième choc a été la découverte de l’œuvre d’Henri Corbin. Dans l’après-68, j’étais en plein travail de réflexion sur ce qui s’était joué dans l’aventure du romantisme allemand – et voilà que je tombe sur l’un de ses textes, sur l’imagination créatrice dans les hérésies des religions du Livre, dans ce qu’on appelle la gnose, la philosophie des néoplatoniciens de Perse, qui était en résonance avec ce que je découvrais du romantisme allemand : ce que le poème dit d’une « verticalité » de l’être humain. Comment tenir ensemble ces deux pensées ? C’est ma « trajectoire », depuis : comme les deux charbons d’un arc électrique qui, rapprochés à une bonne distance, font jaillir entre eux une lumière. Le danger de la « pensée Corbin », c’est celui d’une pensée fusionnelle. Chez Levinas, c’est celui d’une coupure si radicale entre soi et l’Autre qu’on ne peut plus penser les rapports humains. Deux pensées à tenir ensemble, dans une tension permanente : c’est dans l’espace ainsi ouvert que se déploient les puissances de la littérature.
Dans sa Critique du jugement, Kant a montré de manière imparable que le Beau était impensable dans l’espace du concept. Ce sont les fameuses contradictions du Beau – d’être une « nécessité subjective », un « universel sans concept », un « plaisir désintéressé », « une finalité sans fin ». Le plus ardent rationaliste de son temps montrait qu’il y a un « au-delà » de la raison, qui est celui de la création artistique. Il faut en penser toutes les implications : la fiction dit bien quelque chose (sinon elle nous serait indifférente) mais quelque chose qui ne peut pas se dire autrement. Le fictif oblige à penser une autre forme de connaissance, qui relève de l’imaginaire.
Pour dire les choses rapidement : la raison se déploie dans l’espace du « même » – ainsi, en physique, les lois se déduisent de la répétition à l’identique de l’expérience. Mais comment penser l’autre sans le réduire au même ? C’est la difficulté à laquelle se heurtent les sciences humaines. L’imaginaire ne permet pas de connaître l’autre, mais il permet de lier connaissance avec lui. La fiction permet d’appréhender l’autre en soi ; c’est l’objet de la littérature : cet autre qui s’incarne dans des personnages, qui invente des paroles nouvelles.

Une critique adressée de longue date à la littérature de voyage est qu’elle peut convoyer des visions exotiques, voire néocoloniales…

Ne confondons pas le voyage avec le tourisme ! La littérature de voyage, ce n’est pas seulement celle des aventuriers volontaires ; c’est aussi celle des migrations contraintes par les nécessités de fuir la pauvreté ou l’oppression.
D’où une double réflexion. La première, sur ce que met en jeu le désir d’ailleurs, le besoin « d’y aller voir » : nous ne sommes pas, d’abord, des êtres de raison – depuis le temps, ça se saurait – mais des êtres de désir, de manque, des êtres curieux des autres, hantés par l’inconnu. Une curiosité complexe, d’accord, où la peur se mêle à l’attirance, mais on ne peut réduire le goût de l’ailleurs, comme le font certains, au seul appât du gain ! Je me méfie d’une tendance actuelle à se satisfaire du surplace, à craindre l’ailleurs, l’autre, à refuser la circulation – y compris pour des raisons écologiques. À terme, on sait sur quoi débouche l’utopie villageoise : la peur, et la guerre. Une bonne manière, paradoxale, de réfléchir à ça me paraît être la cuisine. Rien n’est plus « identitaire » : tout le monde (hélas !) se fout de l’Europe, sauf quand elle touche à nos fromages ou à notre charcuterie ! Et pourtant rien, y compris dans nos plats « bien de chez nous » (croit-on), n’est plus mondialisé, et depuis longtemps : d’où viennent donc pommes de terre, carottes, tomates, etc. ? Dans votre assiette, vous avez le monde entier !
La deuxième réflexion part des épreuves de l’émigration – qui sont au cœur de l’expérience américaine – en ce qu’elles mettent à nu de l’humain. De notre « identité ». L’idée que vous vous faites de vous-même, qui vous donne le sentiment d’une stabilité, d’un sol assuré sous vos pieds, vient de votre famille, de votre métier, de votre vie sociale, du regard des autres sur vous, de ces mille fils ténus qui vous relient au lieu où vous vivez. Lorsque ces fils sont rompus, vous vous retrouvez dans un convoi d’émigrants, sans statut social, sans proches, sans repères, comme ces pionniers de la conquête de l’Ouest traversant la Prairie… Les épreuves ôtent ce qui constituait votre identité, comme des pelures d’oignon, les unes après les autres… Que reste-t-il de vous quand tombe la dernière pelure ? Cette expérience, c’est le sujet de ce que Jack London appelle « the call of the wild » : l’appel de cette force qui palpite au cœur du monde – indifféremment de création et de destruction – que vous avez à découvrir en vous si, face à elle, vous voulez survivre. Regardez comme le mot « wild » revient dans les titres de films ou de livres ! La question qui se pose ensuite est de savoir qu’en faire, pour qu’elle soit de création, non de destruction, qu’elle ne s’empare pas de vous et vous détruise. Faire advenir cette force en vous, la faire éprouver au lecteur, en la maîtrisant dans une forme. Entre ces deux pôles, l’espace de la littérature.

Vous lui revendiquez un caractère politique ?

Attention, il ne faut pas tout confondre. La « mondialisation » est d’abord un fait. Qui impose pour la comprendre, et éventuellement combattre certains de ses aspects, au moins de penser autrement. Les cadres traditionnels de la pensée ont été incapables de contenir cette mondialisation, de la combattre, de la penser. Il faudra bien « changer de logiciel »…
Quelle révolution dans la réflexion ? Nous pensons habituellement dans les catégories du stable – l’État-nation, la famille, l’identité, le concept. Mais voilà que tout saute, tout se trouve submergé par des flux que rien ne paraît pouvoir arrêter, ou réguler : flux de capitaux, flux d’informations, flux de denrées, flux de sons et d’images, flux de populations chassées par la misère, les catastrophes climatiques ou l’oppression. On sait très bien que la lutte contre les migrations est vouée à l’échec ! Pour celui qui fuit la faim et l’oppression, aller vers l’ailleurs sera toujours l’espoir d’un mieux. Il est illusoire de croire que l’Occident riche pourra résister à la misère du monde. Cela nous renvoie à notre passé colonial : on a pillé le tiers-monde et il nous revient… Une révolution, oui : le monde qui vient impose qu’on le pense dans les catégories du mouvant – bref, de penser en termes de flux.

Mais les flux ont aussi montré leur forte capacité de nuisance : on voit aujourd’hui le résultat de la liberté de circulation des flux financiers et des marchandises sans restriction…

La première impuissance face aux dégâts produits par certains de ces flux vient de l’impuissance à penser le nouveau.
Ne cherchez pas du côté des experts : ils ont montré leur impuissance à anticiper, à penser la crise – crise ? Mutation, naissance de quelque chose d’autre, décentrement du monde. N’oubliez pas qu’on n’est expert que du connu – pas du nouveau, quand les repères de ce connu vacillent. Leur expertise en font les plus aveugles de tous au nouveau.
« Experts de l’inconnu » ? Il y en a, mais contradictoires : les artistes. Qui annonçait les années 1960 ? Les musiciens, les dessinateurs, les écrivains.
Souvenez-vous de ce que je disais à propos de Kant : il y a un au-delà du concept, qu’explore la création artistique, particulièrement la littérature, la fiction, la poésie. La complexité de ce que l’on massifie sous le terme attrape-tout de « mondialisation », c’est la littérature, depuis plusieurs décennies, qui le donne à voir – depuis Salman Rushdie et cette première génération d’enfants de l’ex- Empire britannique, d’origine indienne ou pakistanaise, vivant en Grande-Bretagne, Anglais de fait mais d’une Angleterre nouvelle, qui ont fait de ce mille-feuille identitaire la matière de leurs œuvres. « Je est un autre », pour eux, avait un sens très fort – et plusieurs « autres », même… Le principe de leur unité, malgré tout ? Dans son essai Après le colonialisme, paru en 1996, Arjun Appadurai, sociologue né en Inde et vivant aux États-Unis, proposait une piste : chacun, disait-il, aura à vivre, dans un monde de plus en plus mouvant, cette expérience du télescopage, en soi, de plusieurs identités – et donc à imaginer un récit personnel les articulant. Le plus drôle, c’est qu’il ne voyait pas qu’il était en train de parler de ce qui fait la force du roman. Comment penser en termes de flux si le concept est de l’ordre du stable ? En comprenant que le roman est cette forme paradoxale, ouverte, qui articule en un récit une pluralité de flux… L’âge d’or du roman est peut-être devant nous ! Cette pensée du roman, c’est ce que je m’efforce de préciser à travers les livres et à travers cet immense atelier collectif qu’est pour moi Étonnants Voyageurs.

Peut-on rapprocher cette analyse des notions de « tout-monde » et de « créolité » définies par Édouard Glissant ?

Édouard Glissant se situe à un niveau différent, mais parallèle. J’aime sa tentative de poétiser la pensée, cette élaboration qui surgit de sa pratique d’écriture. Cette histoire de « créolité » est source de bien des confusions. Il n’y a pas plus opposé que lui à l’essentialisation de la « créolité ». Ce dont il parle, c’est d’un processus général de créolisation du monde, tout le contraire !
Ce que montre Glissant, ce que j’essaie de montrer, d’une manière différente, c’est l’importance capitale de la création artistique dans ce monde qui naît devant nous : c’est ce qui donne un visage à l’inconnu du monde et, ce faisant, le rend habitable. Par l’imaginaire nous avons la capacité d’habiter symboliquement le monde. J’ai déjà connu cela, dans les sixties : cette effervescence lorsque nous découvrions, en France, à la fois Kerouac et la Beat Generation, le rock, le free jazz, le Living Theatre, l’explosion des musiques d’autres continents, et que des formes populaires comme la bande dessinée s’imposaient comme de nouveaux langages…

Mais la mondialisation peut aussi se traduire par un appauvrissement de l’imaginaire, une standardisation marchande des villes, une uniformisation au profit de ceux qui ont la force de frappe pour imposer leur imaginaire…

Je crains, dans la recomposition identitaire, la création de « patries imaginaires » qui peuvent être mortifères et l’explosion des nationalismes. Il y a un « effet monde », oui, particulièrement dans la jeunesse. Mais je vois sur ce « tronc-monde » en littérature naître une multitude d’hybridations. L’Occident, d’une certaine manière, a gagné. Mais soyons un peu hégéliens : cette victoire signe sa défaite. Il s’est du même coup dissous dans l’immensité-monde. Et ces hybridations se multiplient. Sans plus de centre, désormais : pour la première fois la Terre devient ronde. Dans les convulsions, les souffrances, le malheur, c’est entendu. Je parle de ce qui est, pas de morale – qui vient après, quand il s’agit d’agir.
Mais il faut se garder des pensées univoques. Vous parlez des villes. En effet, depuis toujours on les a données, dénoncées, maudites, comme destructrices des identités – la ville se compose toujours de gens venus d’ailleurs –, lieux de perdition, de débauche voués au crime, villes-Moloch dévorant les cultures campagnardes, les liens familiaux, les traditions les plus sacrées, villes impies. Mais, simultanément, on a chanté leur beauté, leur force, leur magie comme lieux même de civilisations – barbares étaient les campagnards –, créatrices d’un être ensemble, ce qu’on appelle l’urbanité. Elles sont les deux, en même temps. Et c’est pour cela qu’elles sont romanesques, qu’elles deviennent le personnage essentiel de maints romans : elles sont « comme un roman », forme ouverte en perpétuelle recomposition, brassant des milliers de personnages, et tissant de ce fait un récit – récit qui est l’identité plurielle, mouvante et en même temps unique, propre, de chaque ville. L’uniformisation ? Dans le roman actuel, elle est paradoxale. On peut soutenir que le grand roman anglo-saxon s’est imposé presque partout. Mais prenez Loin de Chandigarh, de Tarun Tejpal, écrit, dirait-on, à l’anglo-saxonne… Toute la mythologie indienne pourtant y affleure, s’empare peu à peu du récit : c’est un livre pleinement indien, un roman-monde d’une génération nouvelle. De même, les auteurs de polars de Shanghai qui citent Dashiell Hammett et Raymond Chandler comme leurs maîtres, n’en restent pas moins chinois – chinois du XXIe siècle. Je ne crois absolument pas à l’uniformité à terme.

Seul le symbolique nous permet de penser le monde, dites-vous (ce que nous pensons aussi !). Mais la question de son partage, de la circulation des imaginaires et du sensible, est posée. Et, très souvent, elle est reléguée par les politiques au nom de la « rationalité », notamment économique…

Les quelques idées que j’expose ici, j’ai commencé à les formuler dans L’Homme aux semelles de vent en 1977, puis dans Le Paradis perdu en 1981 de manière beaucoup plus précise. Il m’arrive de trouver le temps long, en France… Nous vivons un décalage phénoménal entre ce monde nouveau et la pensée politique actuelle. Mais un décalage aussi du monde intellectuel, incapable de « changer de logiciel ». On dit « crise économique » – d’accord, mais il n’y a pas de définition économique de la « valeur ». C’est pourquoi, à la fin de chaque démonstration, l’économiste soupire : « Oui, mais il faut la confiance. » La confiance, autrement dit la foi, c’est-à-dire les « valeurs ». La crise de la valeur économique est toujours une crise des valeurs qui, seules, permettent d’imaginer un être ensemble. Le politique dit : la loi. Certes, force devra rester à la loi – mais qui a donné sa force à la loi ? À la fin des fins, pour fonder un être ensemble, il faut un partage symbolique. D’où l’importance des artistes.

Propos recueillis par Valérie de Saint-Do

* Sur www.peripheries.net.

• Étonnants Voyageurs, festival international du livre et du film
www.etonnants-voyageurs.com
• Michel Le Bris, Nous ne sommes pas d’ici, Paris, Grasset, 2009.
Je est un autre, ouvrage collectif paru aux Éditions Gallimard en mai 2010.


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