Ernest Breleur

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Ernest Breleur

Artisan de l’humain
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par Barbara Petit
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Cet artiste, ami de Patrick Chamoiseau et de Milan Kundera, est un humaniste qui pose la question fondamentale de l’essence humaine. Le Caribéen Ernest Breleur a présenté en 2010 une exposition intitulée « Portraits sans visages » à la galerie Les Filles du calvaire à Paris. L’Insatiable a rencontré ce peintre des corps tronqués et en souffrance.

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DR

Vous avez abandonné la peinture pour vous engager dans l’exploitation d’un matériau a priori étranger au monde de l’art : la radiographie. Pour quelles raisons ?

Ernest Breleur : Il s’est agi pour moi, comme pour tout artiste, de trouver ma singularité. Le médium peinture ne répondait plus à la radicalité à laquelle j’aspirais. Par ailleurs, mes solutions plastiques avaient trop de filiations avec celles d[...]

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Si loin si proche Art Plastique Exposition Ernest Breleur
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Thierry Cauwet 9 octobre 2014

j’ai rencontré Ernest Breleur en 1988. Un concours pour recruter un enseignant à L’école des Beaux-arts de la Martinique, devenue depuis l’IRAVM (institut régional des arts visuels de la Martinique), devait départager plusieurs artistes venus de France métropolitaine. Je sortais d’une des salles de l’école, plus petite alors qu’elle ne l’est maintenant, après un oral devant un jury comprenant artistes et membres du ministère. Plusieurs professeurs déjà en titre à l’école attendaient dehors les candidats après leur épreuve. Je me souviens de sa grande silhouette élégante et de la sympathie qu’il m’a immédiatement inspiré. Nous avons été collègues de 1988 à 1991 et notre amitié est née pendant les trois années que j’ai vécu à la Martinique. L’amitié n’est pas liée au respect qu’une oeuvre inspire. On peut être ami avec un artiste sans admirer son travail et à contrario, bien sûr et heureusement, on peut respecter une oeuvre sans jamais devenir l’ami de celui qui l’a créée.
Dans le cas d’Ernest, les deux ; admiration et amitié se sont développées en même temps…

A l’époque, Ernest ne travaillait pas encore ce qui allait devenir son matériau de prédilection, la radiographie. Il avait quitté le groupe Fromager et s’aventurait dans une figuration représentant des corps de femme sans tête courant après la lune (ou est-ce la lune qui leur courrait après ?). De mon côté, j’avais rompu avec les académies d’avant-garde après avoir connu un peu de succès avec les tableaux vivants dans les années 80, et je m’aventurais en peinture avec le projet de trouver une stylisation qui corresponde à notre époque et à moi-même. Si j’étais artiste depuis 10 ans, je commençais à peindre depuis peut-être un an ou deux quand je me suis retrouvé "catapulté" (l’avion existait déjà je vous rassure…) à la Martinique. Je crois que j’ai eu cette chance que mon ouverture sur la peinture corresponde dans ma vie à une ouverture sur une "autre" culture. Mes yeux de jeune homme (30 ans) avides de réalité ont été ravis par la richesse colorée de la nature et des hommes de la caraïbe. Je garde un souvenir heureux et très profond de toute cette période. Je me suis très vite senti, j’ose à peine le dire, chez moi à la Martinique. J’ai pu apprécier Ernest assez vite à l’école pour ces qualités humaines au sein de l’institution, ce qui ne s’est jamais démenti au fil des années (je pense à cette grève de la faim qu’il fit plus tard pour sauver l’école…). J’ai aussi apprécié son positionnement subtil concernant les revendications identitaires très fortes là-bas. Tout en en étant un des principaux acteurs, il n’a jamais été dans la caricature dogmatique ni dans le discours idéologique cachant la pauvreté d’une oeuvre. Ouvert sur lui-même, ouvert sur l’autre.

Je pense que ma rupture avec les avant-gardes a pris plus de sens là-bas. Car j’ai eu l’impression que le modèle avant-gardiste et le modèle colonial n’étaient pas complètement sans rapports. J’ai ressenti la même chose à la Réunion plus tard quand j’y ai vécu en 2001/2002. Les petits temples malbars, que je trouvais magnifiques, les artiste réunionnais ne pouvaient pas les voir, où plutôt ne pouvaient les voir comme je les voyais. Pour eux l’art contemporain n’avait aucun rapport avec ces temples (pourtant peints aujourd’hui). C’est un vaste sujet de discussion et de réflexion qu’il est difficile de soulever sans malentendus. Il suffit d’être critique par rapport à certains stéréotypes de l’art contemporain pour être suspecté d’être réactionnaire (par des gens qui d’ailleurs parfois n’ont aucun engagement politique, ce qui est assez risible). Mais cette situation n’est pas le seul fait des DOM. L’art populaire dans nos régions est à la fois adulé sur son principe et méprisé quant à sa réalité. Il en a été de même longtemps des arts produits dans ces régions du monde autre qu’occidentale. La première exposition réellement internationale "Les magiciens de la Terre" date de 1989. Les académies d’avant-gardes reposent sur certains interdits concernant le temps, liés à la notion historique et d’abord politique de l’avant-garde. Leur obsession est d’être toujours le plus actuel possible, d’enterrer au plus vite le passé pour surtout ne pas être anachronique. Cela relève du consumérisme et me fait penser à cette frénésie informatique qui considère que votre ordinateur est obsolète s’il a plus de deux ans…

Mais revenons à vos questions :

Comment avez-vous entretenu votre relation depuis toutes ces années ?

De fait notre relation a perduré. Respect et amitié. L’éloignement certes ne facilite pas les choses. Mais je me suis rendu l’année dernière sur son invitation, alors qu’il avait repris la direction de l’école d’art et il est venu me voir à Paris cet hiver. Il y a eu aussi ce beau projet d’une exposition dont j’ai été le commissaire ; "Corps et âme" à Aix en Provence en 2002, qui réunissais plusieurs artistes des Antilles dont Ernest bien sûr. Avec la tenue d’un colloque "Exotisme ou domination" qui réunissais artistes et intellectuels des Antilles et de la Réunion (Je joindrais le texte du catalogue…). Ernest m’avait fait venir aussi vers les années 2000, à un moment qui était très difficile pour moi matériellement. Ce sont des choses que l’on oublie pas…

Quel regard portez-vous sur son travail ?
Comment interviennent les échanges qui vous animent dans votre rapport à l’art ?

Je crois que nous sommes deux artistes créoles. Je sais à quel point cette assertion peut sembler surprenante quand on songe que je ne suis pas né là-bas, ni n’y ai de famille, proche ou éloignée. Mais je pense que la culture créole dépasse de beaucoup les strictes limites géographiques et familliales. Je crois que la culture créole est d’abord une culture du déracinement et du métissage et cela entraine un certain rapport à l’autre. Les origines lointaines, souffrantes, rompues… Le créole est fragile de ne pas être monolithique jusqu’au jour où il comprend que c’est sa grande force. Son rapport au lieu est celui d’un ré-enracinement et d’une souplesse topique. Je me suis toujours senti un peu comme cela. Mes origines de classe sans doute aussi y sont pour quelque chose. Ne suis-je pas descendant d’esclaves blancs ? (ouvriers, paysans, les cerfs avant eux…).

Je crois que la rencontre entre nos travaux s’est faite plus intense en 2011, quand j’ai organisé une exposition de mes Pelures d’espace à l’atelier avec comme présentation un texte rendant hommage à son travail que j’ai intitulé le Tout-monde (cf en annexe ci-dessous), en référence à Edouard Glissant.
Depuis ce moment il me semble que nos travaux se rapprochent même formellement. De fait, ma découpe du monde perceptible en plans parallèles transparents sur-lesquels s’inscrivent des re-présentations du corps, étant difficilement réalisable sur verre (fragile, lourd, cher) alors que c’était le projet initial (il y a… 30 ans !), je lui ai préféré le plastique souple (polypropylène) et une suspension en l’air (au plafond ou sur une structure au dessus des pelures). Cela m’a rapproché considérablement de son travail que j’ai compris et perçu d’une autre manière. Mais le rapprochement s’est encore accentué du fait que j’ai commencé à découper mes plans et que les découpes s’affaissant créaient dans l’espace des volumes, mes premières sculptures, qui ont donné naissance à a série "Créoles". Je ne peux entreposer des sculptures, je n’ai pas la place à l’atelier et ma contrainte a désormais été de pouvoir démonter et aplatir complètement les volumes que je créais. Aussi je me sers de boutons pression pour assembler mes volumes ce qui me permet de les démonter pour les ranger, à plat sur mes peintures. Comme toutes contraintes, cela me force à trouver des ruses pour l’élaboration des volumes. Mes peintures sur papier sont plastifiées et découpées avec des feuilles de plastiques transparents ou colorés. elles sont ensuite courbées, découpées et assemblées avec mes boutons -pression (que j’emploie depuis les séries "costumes de corps" et "costumes de tarot" en 2001).

Quand on s’est vu la dernière fois, je lui ai proposé de lui mettre de côté des feuilles de plastiques colorées, pour ces futurs travaux en pensant que ça l’intéresserait et je suis content de voir les photos reçues il y a quelques jours. C’est vraiment très beau et Ernest est un grand artiste. De fait je me souviens qu’à la Martinique on ne trouve pas tout ce qu’on trouve ici… Le pays est petit et tout ce genre de produits un peu rare n’est pas forcément importé. Même à Paris il m’a fallu du temps avant de trouver le bon matériau, la bonne souplesse du plastique, la bonne épaisseur. Je lui ai donné aussi quelques petits morceaux de mes papiers dupli-mêlés et plastifiés et je suis content qu’ils prennent place dans ses sculptures actuelles qui intègrent une multiplicité de bribes issus de travaux d’artistes contemporains…

Ses sculptures, qui auparavant étaient homogénéisé par l’emploi systématique des radiographies, deviennent plus colorées et hétérogènes sans perdre leur cohérence ni leur force.

Certaines passerelles se sont-elles créées entre vos différentes œuvres ? En quoi dialoguent t-elles ?

Il existe de multiples rapports entre nos travaux respectifs : le plastique comme matériau, la transparence, le corps. Ma série des "Dépouilles d’orgues" et celle des "Charognes" sont un prolongement naturel des Pelures d’espace ? Voir à travers le corps amène logiquement à voir les organes… comme dans les radiographies. Le travail d’Ernest est un travail à partir et à propos du corps, comme le mien. Ce n’est sans doutes pas un hasard si l’acéphale se retrouve dans nos deux oeuvres. Corps en rébellion contre la tête qui croit le dominer…

Les préoccupations politiques traversent nos deux démarches ; Aux "Portraits sans visages" répond la "Régularisation de tous les en papier" de ma série "Et si on devenait réels ?". L’art y est "politique mais pas que" (une des bulles de "Et si on devenait réels ?").

De l’art et de la personne d’Ernest Breleur, ce qui émane d’abord et à la fin, c’est une grande et profonde humanité.

Thierry Cauwet (15 juillet 2012)

LE TOUT MONDE
par Thierry Cauwet, jeudi 10 septembre 2009, 13:58 ·

Le Tout monde

J’ai écrit cette phrase qui résume comment je comprends
le tout-monde d’Edouard Glissant :

Chaque corps est LE centre.

C’est désormais le moteur de mon travail à venir, issu des
Pelures d’espace présentées ici, liées à la perception visuelle,
au plan et à la transparence.

Placer le corps qui voit au centre de l’espace de la perception, l’affirmer comme lieu central, hors de toutes considérations culturelles ou géographiques, c’est affirmer la fin irréversible de l’ère coloniale, l’instauration définitive de l’idée que le centre se trouve partout où vous/nous sommes.

En ce sens mon travail n’est pas sans rapport avec
la culture créole.

Par l’idée du tout-monde certes d’abord, mais aussi par une certaine forme de stylisation de la figure qui découle d’un broyage/concassage de diverses formes stylistiques qui existent ou existèrent à travers diverses cultures.

Métissage de diverses cultures entre elles
ou d’une même culture à travers le temps.
(historique voire préhistorique...)

Avoir eu la chance de vivre aux Antilles en est sans doute aussi la cause, et d’y avoir rencontré Ernest...

A 8000 km d’ici, un autre homme pèle aussi l’espace et depuis longtemps : Ernest BRELEUR. Mes Pelures d’espace doivent beaucoup à la profondeur de son travail et aux nombreux échanges que nous avons eu et continuons d’avoir depuis tant d’années.
On reconnait l’importance d’un artiste à l’influence qu’il exerce sur ses contemporains ou sur les générations qui vont suivre. Cet artiste considérable a pour nom (ironie de l’histoire) un maître, artiste, peintre,"maître sans esclaves", comme l’écrivit Raoul Vaneigem...

Comme j’ai rendu hommage en 2006 à François Rouan, je te rends aujourd’hui hommage, Ernest Breleur.

Sois le bienvenu ! Tu es ici chez toi...

Thierry CAUWET (mai 2010)

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