Lettre ouverte à M. Vincent Peillon

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Lettre ouverte à M. Vincent Peillon

Il existe des poètes et ils sont vivants
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par Michel Thion

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Lettre ouverte à M. Vincent Peillon
Ministre de l’Éducation Nationale

Monsieur le Ministre,

J’imagine que vous êtes un homme très occupé et que les dernières nouvelles ne vous parviennent qu’à travers le filtre d’une administration et d’un groupe de conseillers pressés, votre « cabinet », obnubilés par un quotidien envahissant et pleins du sentiment qu’ils savent ce qui est vraiment important, et sans doute pénétrés du sentiment de leur propre importance.
J’imagine donc, Monsieur le Ministre, que la nouvelle que je vais vous apprendre, pour surprenante qu’elle soit, n’est pas encore parvenue à vos oreilles. Et le fût-elle, peut-être n’y auriez-vous pas attaché toute l’attention qu’elle mérite.
Voici donc : Il existe des poètes et ils sont vivants.
J’imagine, Monsieur le Ministre que l’existence de la poésie vous est connue. Elle fait même partie, me direz-vous, des programmes officiels du Ministère dont vous avez la charge. On étudie, dans les établissements scolaires quelques poètes. Ils sont bien un peu noyés dans la quantité des auteurs au programme, mais surtout, pour la quasi-totalité des poètes étudiés, ils ont une caractéristique particulière : Ils sont morts !
Or, voici donc, il existe encore des poètes et ils sont vivants !
J’imagine, Monsieur le Ministre, que vous seriez aussi surpris que je le fus, rencontrant des élèves de lycée, étudiants en filière « littéraire » découvrant avec un ahurissement rafraîchissant, qu’on peut écrire de la poésie qui ne soit pas en vers réguliers et dûment rimés. Mais peut-être êtes-vous surpris vous-même par cette découverte ?
C’est que la poésie est un organisme vivant. Elle évolue, se ramifie, cherche sans cesse la lumière au sein de l’obscurité des temps, et à ceux qui voudraient la figer dans une forme ancienne, la mouler sous plastique, elle rit au nez.
Voici donc, Monsieur le Ministre, partout, en tous lieux et en tous temps, les humains ont créé des poèmes, se sont abandonnés à l’émotion poétique. C’est la poésie qui fait vivre la langue, notre langue, toutes nos langues, ces langues dont vous êtes chargé d’assurer l’enseignement à tous.
Ces langues ne sont pas des codes, des modes d’emploi d’un réel asséché par la marchandise, ces langues vivantes qui ne disent pas tout, mais suggèrent tout, qui font appel à la sensibilité autant qu’à l’intelligence, font de nous des humains. La langue est la porte d’entrée dans l’humanité.
C’est pourquoi, Monsieur le Ministre, la poésie vivante est si importante, c’est pourquoi sa connaissance, sa pratique, son exploration, sont vitales pour les jeunes dans le temps où vous en avez la charge.
Or voici : Il existe des poètes et ils sont vivants.
Je vais vous apprendre une autre nouvelle : il y a des enseignants convaincus de ce que je viens de vous exposer et ils invitent des poètes à rencontrer leurs élèves, ces enfants, ces jeunes, en compagnie d’un poète vivant, lisent, disent, découvrent et écrivent la poésie vivante.
Un petit exemple, au cas où vous douteriez, écrit par un élève de CM2 :
Dans la campagne
C’est l’amour
Qui se bat contre l’orage.
(Akim)
Votre Ministère consacre des sommes à ces actions. Des sommes tellement absurdes qu’on a honte de les mentionner. Un exemple, parmi d’autres : Pour un atelier hebdomadaire par un poète dans un grand lycée, où les élèves rencontrent d’autres poètes, plusieurs poètes, et créent un spectacle poétique en fin d’année durant lequel ils disent leurs textes, les mettent en scène, les mettent en partage, pour cet atelier sur un an donc, pour sa préparation, son suivi, son animation, la création du spectacle, votre Ministère alloue la somme mirifique de 720 €.
C’est trop, Monsieur le Ministre. Les poètes, c’est bien connu, ont tous les vices. Rimbaud nous apprend que « on arrive à l’inconnu par un dérèglement de tous les sens ». Ils vont le boire, ou pire, le fumer, cet argent durement extrait des vos caisses si profondes et obscures et si bien verrouillées.
Mais je plaisante, Monsieur le Ministre. Demandez seulement à Albert Jacquard à quel point les scientifiques les plus pointus ont besoin de poésie pour rêver leurs découvertes avant de les chercher.
Je vous écris cette lettre aujourd’hui, Monsieur le ministre, alors que je la porte en moi depuis bien longtemps. C’est votre récente décision de diviser par deux la subvention du « Printemps des poètes » qui m’a décidé à vous dire : il y a des poètes et ils sont vivants.
Votre décision ne tuera pas la poésie. Je suis désolé de vous le dire mais c’est bien au-delà des capacités d’un Ministre, aussi déterminé soit-il à éradiquer un genre littéraire bien dérangeant. Les poètes continueront d’écrire, de partager leurs travaux avec les autres humains. L’histoire nous l’apprend, la création artistique résiste à tout.
Simplement, quelques centaines de milliers de jeunes et de moins jeunes, auront, pour un instant, plus de difficultés à accéder à cette littérature vitale, à explorer les infinies possibilités de leur langue, de notre langue.
Le budget de la culture, disait le Président de la République lorsqu’il ne l’était pas encore, doit être « sanctuarisé ». Mais le budget de la culture, ce n’est pas seulement celui du Ministère de la culture, qui en guise de sanctuarisation, a vu sa dotation diminuée de 4%. Le budget de la culture c’est aussi les très maigres sommes que votre administration concède aux actions culturelles. C’est aussi la subvention que vous accordiez au « Printemps des poètes ». Peut-on dire que vous la sanctuarisez par deux ? Ce n’est plus un sanctuaire, Monsieur le Ministre, c’est un enterrement de deuxième classe, c’est le corbillard des pauvres que vous offrez aux poètes.
Nous nous en remettrons, Monsieur le Ministre, nous irons dire nos poèmes à la sortie des écoles, sur les places publiques, sans autorisation et sans subventions. Nous continuerons d’écrire et de dire, comme partout, comme toujours, avec ou sans vous.
Victor Hugo disait devant l’Assemblée Nationale le 10 novembre 1848 ceci : « On pourvoit à l’éclairage des villes, on allume tous les soirs, et on fait très bien, des réverbères dans les carrefours, dans les places publiques ; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi dans le monde moral et qu’il faut allumer des flambeaux pour les esprits. » C’était pour refuser de voter les diminutions du budget des Arts, des Lettres et des Sciences proposé par un gouverne-ment trop pressé de faire des économies, déjà… Il montrait à quel point une économie ridicule provoquerait un dommage considérable.
Voici donc l’alternative qui s’ouvre devant vous, Monsieur le Ministre : Soit vous faîtes l’effort intellectuel de comprendre l’importance de la poésie aujourd’hui, et vous trouvez les tout petits moyens de l’aider à exister publiquement, soit vous économisez quelques rogatons de chandelles, au prix d’un renoncement qui en dirait long sur une conception brutalement utilitariste, et si je puis me permettre, bien peu subtile, du rôle d’une Éducation Nationale.
Il n’y a pas ici que les poètes et la poésie, il y a les amis de la poésie, de la langue, vivante et bouillonnante.
En serez-vous ?
Dans cet espoir un peu fou, je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression.

 

Michel Thion

Poète à plein temps


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