Les larmes amères de Christine Angot (arrêtons le lynchage)

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Les larmes amères de Christine Angot (arrêtons le lynchage)

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par Chantal Montellier
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Nous avons vu couler les larmes de la belle et douce Sandrine Rousseau, mais nous n’avons pas vu celles de la moins douce Christine Angot. Elles ont été coupées au montage et ont coulé en coulisse, si j’ose dire. Si on les avait vues, nous auraient-elles autant émues ? Il est clair qu’Angot (alias Pierrette Schwartz), sa dureté, sa violence, son agressivité (pas toujours très bien placée), son visage d’androgyne au regard hostile, sa posture un rien guerrière, son émotivité excessive, sont moins susceptibles d’attendrir. C’est donc clair pour presque tout le monde, elle est l’agresseure. Il s’en est suivi une sorte de « lynchage » de la fauteuse de troubles télévisuels. Haro sur la Angot !

Je ne vais pas ici analyser le dispositif pervers qui donne une puissance de feu démesurée à une femme blessée instrumentalisée par un système médiatique avide de buzz. Même si la romancière n’est pas dans son rôle en tant qu’animatrice régulière d’un plateau de la télévision publique, son vécu mérite d’être entendu, en dehors de ces jeux du cirque. Il n’est certes pas utile de n’avoir le choix qu’entre un cri de douleur et une parole politiquement correcte et lisse qui ne nous apprend rien, mais les mots de l’écrivain(e) ont beaucoup à nous apprendre sur les dispositifs de domination à l’œuvre dans nos sociétés. Pour ce qui me concerne, fidèle à ma devise « ne pas juger, comprendre », je m’interroge : Qu’est-ce qui a tellement fait violence à Christine Angot dans les propos pourtant sensés, mesurés, posés et bien intentionnés de Sandrine Rousseau ? Qu’est-ce qui l’a, à ce point, révoltée ? Là est la question à laquelle personne ne répond vraiment, et c’est aussi une question...

Une chose est sûre, les gens blessés blessent quand on appuie là où ça leur fait très mal, (j’en sais quelque chose)... Mais en quoi Sandrine Rousseau a-t-elle blessé Christine Angot avec sa formule un tantinet bureaucratique : « les (victimes) peuvent appeler les personnes qui ont été formées pour accueillir la parole. » Numéro d’appel ? Bureau ? Temps d’écoute ? Minutes ? Secondes ??? Réponse un peu administrative à une souffrance souvent indicible, dont l’expression relèverait bien souvent plutôt du cri et du hurlement, que du récit circonstancié fait à des « personnes qui ont été formées pour »…
Mais Sandrine et Christine-Pierrette ne parlent pas de la même chose. L’une d’humiliation sexuelle, de pelotage, de harcèlement, etc ; l’autre de l’indicible, de l’horreur d’un viol répété jour après jour par un père tout puissant et incestueux, horreur que personne ne sera JAMAIS « formé pour entendre », car entendre l’horreur ne relève pas et ne relèvera jamais d’une « formation » C’est du moins cela qu’a crié Christine, sortant complètement de son rôle de chroniqueuse télé et redevenant soudain Pierrette.
On peut être formé à des métiers, des professions, acquérir une formation Pro, CIF, DIF, VAE... On ne peut être « formé » à entendre et comprendre l’horreur. À la partager... Christine-Pierrette a je crois raison, « ça n’existe pas ».

Imaginer un peu, les rescapés des camps de la mort être gentiment poussés à s’adresser à des personnes formées spécialement pour accueillir leur parole, absurde, non ? Certes, ce qu’a vécu Angot et qu’elle décrit en détail dans l’un des livres les plus courageux que j’ai jamais lu sous la plume d’une jeune femme : Une semaine de vacances, n’est bien sûr pas l’équivalent du livre d’Antelm ou de Primo Levi, mais c’est tout de même la mise en mots et en scène (froide et quasi médicale) de l’exercice d’un pouvoir et d’un sadisme absolu et absolument destructeur (quoique méticuleux), exercé par un « père » dominateur, sur une adolescente qui lui est totalement livrée affectivement, et physiquement, et qui en sort dévastée et... seule. Radicalement seule, au point de tenter de dialoguer, sur le quai de gare où il l’a jetée, avec la seule chose qui lui soit familière : son sac.
Si l’on ne pleure pas un peu en lisant les dernières lignes de ce livre, alors, c’est que l’on est pas encore tout à fait hominisé. Ou idiot.

Une semaine de vacances est le récit, par la victime, d’une lente mise à mort extrêmement soignée et... bourgeoise. La « fille » n’étant pas de la même classe sociale que son géniteur qui ne l’a reconnaît pas, mais en use et en abuse à la façon d’un grand mâle alpha (à dos très argenté), et qui l’exclut ainsi de la communauté humaine où il est lui, très à son aise et bien installé. Il y a du conflit de classes dans cette histoire, ce que Christine Angot semble ne pas avoir suffisamment exploré et analysé...
Son « père », pendant cette semaine-là, de « vacances », l’a exclue de l’humanité. Certes, il l’a tardivement reconnue et, de ce fait, la voilà condamnée à porter le nom de son bourreau...

Bref, Christine, pour moi, a hélas raison : nul ne peut être vraiment réellement « formé » à entendre l’atroce, l’entendre complètement, « ça n’existe pas » ou si peu et si mal. Le réflexe humain normal étant de tenter de s’en protéger. Aussi, Christine a t-elle eu raison de faire appel à la littérature, à l’art, à la création, pour faire passer son « message ». Comme elle, je ne connais pas d’autre moyen pour dire l’indicible. Le reste, oui, face à cette abomination là, ce n’est trop souvent que du blabla. Et je dirais même qu’aller raconter l’horreur dans le bureau d’une administration à une « personne formée pour » peut être vécu par certains comme une autre sorte de violence symbolique et une autre humiliation, certes bien moindres !

Pour comprendre - un peu - la réaction de la romancière qui a complètement débordée la chroniqueuse de ONPC , il faut lire (et relire) Une semaine de vacances.

À mes yeux, Angot est une grande brûlée, les mots qui la blessent elle, ne font, à ceux qui n’ont jamais traversé ce feu-là, aucun effet et ses réactions paraissent incompréhensibles, alors on la croit folle, odieuse, méchante, et on lui jette des pierres. Pourtant il n’y a qu’une seule coupable dans cette affaire : une machine médiatique qui se nourrit de la souffrance des gens et la transforme en spectacle, en pompe à fric. Christine Angot, certes, y participe, mais ceci est une autre histoire...

Chantal Montellier

Chantal Montellier est dessinatrice et romancière, derniers albums parus : La Reconstitution, Actes Sud ; Shelter market, Les Impressions nouvelles. À paraître fin octobre aux éditions Goater : Les vies et les morts de Cléo Stirner.

NDLR : On ne voudrait surtout pas ici faire de publicité à une émission du service public, qui, comme le dit Chantal Montellier « se nourrit de la souffrance des gens et la transforme en spectacle, en pompe à fric. ». D’autant plus que la question des rôles est importante : Christine Angot est une intervenante régulière d’une émission animée à trois (en l’occurrence trois - ou au moins deux - contre un) qui est a priori supposée donner la parole à des invités choisis pour l’intérêt de leur propos. En principe ce n’est pas de sa vie à elle qu’il est question, elle devrait être à l’écoute de ses invités. On a seulement voulu vous soumettre la lecture de ce texte profond de Chantal Montellier dont le talent et le féminisme sont avérés, qui permet d’aller un peu plus loin que les impressions de surface.


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