« Le doute est notre but »

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« Le doute est notre but »

Immersion dans le réel, encore du théâtre ?
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par Alexandra A.
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J’ai rendez-vous à l’hôpital Saint-Vincent de Paul pour me faire réanimer. Prise en charge par une infirmière puis une équipe de médecin, je serai ramenée à la vie et incitée à en profiter. Je ne vous relate pas ici un accident de la vie, mais une proposition théâtrale en marge, cachée, celle du GK collective et son spectacle Urgence, créée en 2012 et rejouée en novembre 2017. Outre l’excitation produite par la représentation, elle tend efficacement à poser quelques questions fondamentales. Autant le dire tout de suite, la proposition du GK collective est analytique en ce qu’elle questionne et la place et le rôle du spectateur au théâtre.

Urgence © GK Collective

Le 14 décembre à 16h au sein de cet hôpital désaffecté du 14e [1], je me prépare à une expérience qui promet d’être unique. Pour l’occasion je serai spectatrice, isolée, de ma renaissance. Dès mon entrée, une infirmière me donne un questionnaire : nom, prénom, hygiène de vie, « souffrez-vous d’un problème chronique ? », « avez-vous des antécédents cardiaques ? », etc. Le prologue me fait basculer dans un entre-deux : réalité ou fiction ? Tout est construit dans une réalité extérieure et empiète sur ma réalité. J’ai pris le rendez-vous, j’ai traversé la cour de l’hôpital, pénétré le bâtiment par une porte dérobée. Je suis partenaire de quelque chose, le doute s’empare de moi et biaise mon discernement. Un dispositif astucieux puisque le lieu m’est familier et loin d’être, pour moi, synonyme de prise en charge médicale [2]. J’ai plus coutume d’y passer mes soirées que de m’y faire réanimer. En l’espace d’une seconde, toute ma conscience rationnelle de l’endroit a disparu. Et c’est bien moi qui suis à l’origine de la confusion, si tant est qu’elle soit, simplement parce que j’y crois, sans y croire, mais j’y crois. Jamais en effet, ne me sera dissimulé la dimension fictive du projet, à commencer par les rappels placardés autour de moi : « cette performance est une fiction, tout est faux ». J’ai accepté le contrat du spectateur-acteur, d’être dans le jeu qui se jouera devant moi, « accepté l’illusion produite et agi en sorte de permettre aux acteurs de développer leur personnage » [3].

Extrait questionnaire © GK Collective

Mais je ne suis pas actrice de la représentation. Bien que moult propositions s’enfermassent dans un schéma classique d’opposition sociale entre acteur et spectateur en la faisant reposer sur une séparation physique des espaces à investir et des rôles à distribuer, je ne suis pas ici un personnage ou du moins pas un personnage actif. Bref, l’équilibre coutumier ferait de la proposition du collectif une performance ou un happening plutôt qu’un spectacle — représentation distanciée — ce que je crois faux. J’ai été spectatrice d’une représentation réellement distanciée. Seul mon corps servait de point central aux déplacements des acteurs, comme partout ailleurs, je suis restée soumise au scénario qui m’était présenté. Plus que mon corps, c’était l’endroit où il était qui importait, aucun contact n’a eu lieu entre nous. Au centre du bloc opératoire, les médecins s’affairaient autour de moi. La position allongée réduisait mon champ de vision et, par illusion d’optique, faisait disparaître mon corps. Bien qu’il n’en fut rien, les gestes au-dessus de moi semblaient m’atteindre physiquement.

Urgence © GK Collective

Parfaitement consciente de ce à quoi j’assistais, j’ai décidé de jouer le jeu. C’est cette licence et la relativité des rôles — spectateur/acteur — qui en découle, qui crée et alimente « la confusion entre ces deux réalités parallèles, aussi puissamment que la structure de la pièce » [4]. Les boucles se bouclent. Je prends conscience d’une chose qui semble évidente mais tend à disparaitre du champ du théâtre : l’opposition entre les statuts (acteur/spectateur) n’a fichtrement rien à voir avec leur ambivalence. Pour que naisse un spectacle vivant chacun est nécessaire à l’autre. Non actrice, mais bien spectatrice privilégiée d’une représentation. À la première loge comme au premier rang, immergée dans et sûrement submergée par le spectacle. Quand mon rythme cardiaque artificiellement signifié par le « bip » des machines alentour, s’est emballé puis éteint, je n’avais plus que mes yeux et mon silence pour assister à ma « mort ». Ce décalage naît du dispositif, comme on imagine assez naïvement l’élévation de l’âme au-dessus du corps : les gestes, les mouvements et les sons suggérés puis ralentis accentuant la mise en abyme. Si j’avais parlé, aucun médecin n’aurait réagi. Comme coupée de l’instant, je ne pouvais qu’être observatrice de cette pièce. Dans une adéquation parfaite entre le fond et la forme : je prends part sans en être et je meurs sans mourir.

Urgence © GK Collective

Mais je suis seule à assister à ce spectacle, et tout comme persiste une opposition de rôles, il subsiste l’idée que la petite collectivité fait face à la grande collectivité [5]. Commodément habitué à faire partie d’un public, on pense que le statut du spectateur se définit par son appartenance au groupe. Peut-on être seul — spectateur — au théâtre ? Oui, je le pense sincèrement après avoir assisté à cette pièce. Si je fus esseulée durant ces dix minutes de représentation, je n’étais pas seule. D’une part, la pièce court en réalité sur trois heures : les acteurs enchaînant les patients sans discontinuité. Et d’autre part, je n’étais pas si seule. Dans la salle d’attente un autre spectateur attendait son heure, je fus rejointe par le « réanimé » suivant dans la salle de repos. Et j’ai pu rencontrer — dans un décalage temporel — un patient qui n’était pas encore passé sur le billard. La collectivité était donc présente, bien qu’éclatée. Et au-delà de cela, j’ai éprouvé une expérience commune, celle de l’isolement provoqué par l’instant captivant d’une pièce de théâtre — si tant est qu’elle soit bonne — , qui nous projette dans le jeu pour ne plus laisser percevoir et ressentir que les émotions nées de celui-ci. Enfin, je crois que la proposition du GK collective permet de distinguer un dernier point, habituellement assimilé à l’effet de groupe. Si je suis spectatrice, ce n’est pas parce que je me joins à un groupe physique, mais parce que je suis ce groupe. Sur ce brancard, j’étais les spectateurs. Plus que moi, je fus tous les autres.

Urgence © GK Collective

J’apporterais un bémol à la dimension poético-fantastique de cette étrange expérience : phrases métaphysiques reprises du questionnaire, masques d’animaux à la fin, vagues et autres musiques douces, etc., qui n’apportent rien de plus et risquèrent à plusieurs reprises de me faire décrocher. Mais la création de Gabriella Cserhati m’a assurée d’une chose : cette discipline est un art vivant, émotionnel, sensitif et littéralement présent. C’est ce que j’attends du théâtre. Si le scénario connu avant la pièce est un prétexte, un leurre, ce qui se joue sur cette table d’opération est ailleurs : redonner vie au spectateur. Pas réellement, vous l’aurez compris, mais à mi-chemin entre une position mortellement passive et celle des spectateurs d’Augusto Boal [6] : celui qui a et la liberté de prendre part sans jouer, et celle de dire Stop ! Avec ce mot officiellement offert et donc licite, j’avais la possibilité de m’extraire de cette norme contraignante, particulièrement présente au théâtre : la coutume qui nous fait rester assis bêtement, subissant un rythme que d’autres nous imposent et qui nous oublie bien souvent.

Alexandra A.

Urgence © GK Collective

Le GK Collective vous propose une multitude de Théâtre caché. Puisque caché, vous devrez sûrement être acteur de votre expérience et ça commence par la volonté de les trouver. Inscrivez-vous à leur lettre de diffusion, si vous voulez avoir une chance d’éprouver avec eux des sensations nouvelles. Ils ont deux nouveaux projets pour 2017-2018 :

A l’hiver 2017/18 le festival NEMO, Biennale d’Art Numérique (ARCADI), donne carte blanche au GK Collective qui présentera 3 dispositifs de son Agence de Rencontre Sans Risque au Centquatre et à La Gaîté Lyrique à Paris. Révész, face à face singulier entre spectateur et comédien au cours d’une traversée en barque. Spectacle immersif, première en juin 2018

Le couple témoin, une adaptation théâtrale du film Le Couple Témoin de William Klein réalisé en 1977, mettant en scène une expérience menée en 2018 où le Ministère de l’Avenir souhaiterait comprendre l’usager de l’an 2050. Ce spectacle parlera de transgression de l’intimité, d’intrusion, de réalité sur mesure.

Pour aiguiser votre curiosité voici la liste de leurs créations :

THéâTRe CaCHé vol # 1.- Octobre 2010 - "La Liberté à Brême" de R.W. Fassbinder Mise en scène de Gabriella CSERHATI.
THéâTRe CaCHé vol # 2. - Mai 2011- "Barbe Bleue" d’après Dea Loher Mise en scène de Gabriella CSERHATI.
THéâTRe CaCHé vol # 3. - Juin 2011 "Les Biojolistes" à partir de plusieurs textes Metteure en scène invitée : Bea GERZSENYI.
THéâTRe CaCHé vol # 4. - Janvier 2012 et Avril 2012 "Bulles", d’après "Le Temps et La Chambre" de Botho Strauss. Mise en scène de Gabriella CSERHATI.
THéâTRe CaCHé vol # 1.2. - Octobre 2012 - Au Collectif 12 - Mantes-la-Jolie (78) "En/Vie", création, Mise en scène de Gabriella CSERHATI.
THéâtre CaCHé "Urgence", spectacle immersif – Décembre 2012 à Mains d’œuvres, création, Mise en scène de Gabriella CSERHATI.
"Les Fantômes de l’Usine" pour Paris Face Cachée – Janvier 2013 à Mains d’œuvres création, Mise en scène : Maryam MURADIAN.
THéâTRe CaCHé vol# 1.3 - – Mai 2013– à Mains d’œuvres "En-Vie", création, Mise en scène de Gabriella CSERHATI.
THéâTRe CaCHé vol #1.4.2 - Juin 2014 - à Mains d’œuvres "EnVie", création, Mise en scène de Gabriella CSERHATI.
Intervention THéâTRe CaCHé vol # 8 – Sept. 2014 - à Athènes, Dourgouti Island Festival "Can you help", création, Mise en scène de Gabriella CSERHATI pour Ohi Pezoume.
THéâTRe CaCHé vol #8 – Mai 2016 au Théâtre de Châtillon – "PROUST", création.
Agence de Rencontre Sans Risque – Hiver 2017/18 – Biennale NEMO

Gabriella Cserháti, Cécile Dano, Isabelle Hazaël, Rachel Huet-Bayelle, Fabien Lartigue, Morgane Lerest, Arnaud Lesimple, Csaba Palotaï, Quentin Pradelle, Julien Prévost, et les Invités pour la saison 16/17 : Juliet Coren-Tissot & Djamel Afnaï.



Théâtre GK collective

[1Les Grands Voisins

[2Depuis plusieurs années l’ancien hôpital est occupé par des associations aux missions hétéroclites : hébergement de migrant, d’artistes et d’artisans, développement d’une agriculture urbaine, mise en place d’atelier avec les habitants du quartier, etc. C’est un pôle d’échanges et de rencontres, avec une salle de cinéma et une université populaire, deux cafés et où de nombreux spectacles et concerts se jouent.

[3Anne Gonon, Le statut du spectateur dans la représentation théâtrale, L’exemple de la compagnie des 26000 couverts, 2001-2002

[4Anne Gonon, Le statut du spectateur dans la représentation théâtrale, L’exemple de la compagnie des 26000 couverts, 2001-2002.

[5tous les anciens de la décentralo le disent !

[6Théâtre forum

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