L’esprit du Lavoir

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L’esprit du Lavoir

La saga du LMP par son fondateur Hervé Breuil
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par L’Insatiable
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Notre ami Hervé Breuil a créé le Lavoir Moderne Parisien il y a vingt-huit ans dans un ancien lavoir public situé rue Léon, au cœur de ce quartier populaire qui devint peu à peu l’enclave « africaine » de la Goutte d’or, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Un quartier à la réputation inquiétante, où se négociaient amours tarifées et substances illicites, sous la menace permanente d’opérations immobilières, mais aussi extrêmement vivant.

Animé à l’instinct par un patron plus poète que comptable, le LMP a été un lieu absolument unique qui vibrait avec son environnement et sa population harmonieusement hétéroclite, lui permettait de s’ouvrir au monde et de se retrouver autour de la musique, du théâtre, de la danse, des arts plastiques, de nombreux débats et de mafés géants presque gratuits qui occupaient toute la rue, agrémentés de concerts de musique africaine. Ce havre d’art et de vie à but non lucratif était aussi très apprécié d’artistes reconnus parmi lesquels notre grand Valère Novarina qui y exposa ses œuvres graphiques.

À l’époque de Cassandre/Horschamp, nous y avons même organisé grâce à Valérie de Saint-Do, un passionnant débat avec Édouard Glissant, grande époque. Depuis, après avoir lutté jusqu’au bout contre les vents mauvais, notre pirate a dû quitter la direction du Lavoir Moderne et cet amoureux de l’Afrique a rejoint le Sénégal. Il nous relate ici de l’intérieur l’exceptionnelle saga culturelle, artistique et humaine, d’un de ces rares lieux où parler d’art vivant n’est pas une formule usurpée.

En 2012 un appel à sauver le LMP avait été lancé, on le retrouve ici.

Prologue

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Montmartre autrefois © DR

Au sommet de Paris, le Mont des martyrs [1]draine les malheurs du petit peuple et des héros inconnus. Une eau impure, mélange de pluie et de pourri, remplit les nappes souterraines à quelques mètres de profondeur et s’écoule sur son flan est à travers les galeries et les carrières. Elle traverse les quartiers populaires, en contrebas, réputés pour leurs histoires de mauvais garçons et de femmes de peine.

Cependant, la rumeur dessert l’Histoire et dissimule souvent les luttes héroïques et les révolutions sociales. Au Château Rouge, lieu de fête et de convivialité, on débattait entre les murs de briques, rouges. Les banquets républicains voyaient jour dans ses jardins d’été, où l’on envisageait un futur libéré, égalitaire et fraternel, et même socialiste.

Mais Paris saigna, au temps des cerises. Combien d’ouvriers ont été fusillés là pour leurs idées progressistes ?



On peut encore imaginer le sang des insurgés de 1848 couler dans les rigoles, on peut encore deviner les cadavres suinter dans les charniers de la semaine sanglante ordonnée en 1871 par le libéral Adolphe Thiers, futur Président de la République et partisan d’une monarchie constitutionnelle, qui enterra de fait « la question sociale » avec 30 000 dépouilles.

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Les charniers restent muets, mais la malédiction, canalisée dans les sous-sols et dans l’inconscient collectif, remonte par les puits jusque dans l’enceinte du lavoir. Son eau était bouillie dans les grandes barboteuses en cuivre, avec le linge blanc, pour détacher, laver, purifier et ôter toute mémoire funeste. Les lavandières, les blanchisseuses, les repasseuses, les buandières, armée de soude et de battoirs, prodiguaient avec énergie l’hygiène de vie aux ouvriers fédérés. Depuis, le préfet de Paris a un œil attentif sur ce quartier qui a l’ambition d’écrire son propre récit humaniste. Le commissaire Yannick Laville avait la vocation et la fonction pour sociabiliser. Il m’autorisa à sortir les tables sur le trottoir, fermer la rue à la circulation et 12 cafés, bars, et restaurants de la Rue Léon investissaient pendant les mois d’été, toute la chaussée mondialisée. Les festivités tournaient autour des cultures du mouvement et de la réception, et célébraient l’idéal humain. L’humanisme charismatique pour certains, l’humanitaire caritatif pour les autres. Une façon de tolérer un quartier d’immigrés pendant que les fonctionnaires sont en migrations vacancières. Je me souviens d’avoir servi 600 repas gratuits, et chacun partageait ses plats favoris. Parfois le ventre parle mieux que la tête, et ce langage de fête réjouit les êtres errants. Parisiens et migrants trouvaient là un terrain d’entente.

Le commissaire Yannick Laville avait mis en place la police de proximité, la parole apaisante et la justice du bon sens. Les repas de rue n’auraient pas eu lieu sans son oreille attentive et sa vision fédératrice, un vrai socialiste. Le commissaire se suicida avec son arme de service quelques jours après la victoire des sarkozistes, et ce fut la fin d’un humanisme social que personne n’a su défendre ni rétablir.

Les débuts

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Hervé Breuil © DR

J’attendais les clefs du propriétaire, héritier de cette ruine. Il avait accepté finalement de me signer un bail commercial contre une promesse de rénovation. La préfecture de Paris lui avait intimé l’ordre de consolider ou de casser ce bâtiment qui présentait des dangers d’insalubrité public, du fait de sa vétusté.

Le péril invoqué est un prétexte utile pour clôturer une affaire de santé publique vieille de 150 ans. Lorsque l’administration française secoue ses vieux dossiers poussiéreux, les idéologies sociales et politiques se réveillent. À l’époque, l’hygiénisme imposait ses règles d’architecture et d’urbanisme. Le lavoir était une réponse adaptée aux questions sanitaires. Il fallait lutter contre les épidémies de choléra, la variole et les fièvres typhoïdes, en organisant le lavage en dehors des foyers à risque.



L’utilité publique du lavoir étant d’importance nationale, le parlement vota la loi du 3 février 1851 : elle accorda un crédit spécial pour subventionner à hauteur de 30% la construction des lavoirs couverts.

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Lavandières dans un lavoir public © DR

Ainsi fut construit le Lavoir moderne parisien, avec les subventions de la Deuxième République française. La même qui vota en 1848 l’abolition de l’esclavage. L’administration, pressée de refermer définitivement cette archive, voulut raser le lavoir en 1985. Mais je repoussai ce destin avec un projet artistique. Ma candeur fut bienvenue dans une période d’urbanisation où l’on confiait aux artistes le soin de valoriser le parc immobilier vieillissant, en attendant la bonne affaire spéculative.

Et le piège se refermera, 28 ans plus tard...

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Une atmosphère particulière émanait de ce bâtiment délabré, au 35 de la rue Léon. Je songeais à ce chiffre, favorable à la réussite et au succès. La façade décrépie était ornée de lettres anciennes peintes dans le style moderne. Il s’agissait bien d’un ancien lavoir parisien abandonné aux intempéries. Les stigmates du temps avaient craquelé l’enduit comme une peau desséchée. Un siècle de pollution urbaine s’y lisait. Des strates noires témoignaient encore de l’industrialisation au charbon des faubourgs de Paris. Les usines métallurgiques, les locomotives à vapeur, les simples fourneaux de cuisine, ont craché ici leurs nuages de suie acide. Elle ruissela sur les toits humides, dessina des coulures anthracite sur les murs. En ce mois de septembre 1985, cette façade restait marquée par le feu. Il fallait être nécessairement naïf pour s’aventurer dans cette rue improbable. Être incrédule ou habiter ce faubourg par nécessité. Ce recoin de Paris, à la réputation sulfureuse, n’attirait pas. Au contraire, il soufflait dans ces rues un vent mauvais pour chasser les promeneurs et les représentants de l’ordre ou de la loi. La Goutte d’Or reflétait en apparence la discrimination.

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Un café, ancien dépôt de charbon et hôtel d’ouvriers, faisait face au lavoir. Une vraie relation existait entre ces deux lieux fantomatiques et poussiéreux. Mais le lavoir étant fermé depuis quelques années, le café vivotait dorénavant sur la soif d’une poignée d’ouvriers, loin du bled. Ces montagnards du sud de la méditerranée étaient solides et généreux.

Les plus anciens étaient à la retraite, les plus jeunes au chômage. Leur vie de labeur profita à l’industrie automobile florissante de la région parisienne. La guerre d’indépendance algérienne avait jeté ces enfants berbères de la Kabylie dans ce quartier ouvrier de France. Ils se sont organisés, entre deux cultures, en rachetant les licences de débit de boisson aux traditionnels brasseurs auvergnats, déjà fatigués par cette vie éprouvante. Les peuples de la montagne se comprennent au-delà de toute raison et échangent volontiers leur destin de peine.



Le portrait de la Kahina, reine des Berbères, trônait derrière le comptoir, en illustration du calendrier agricole Kabyle. Un raï métissé sortait du poste réglé sur les ondes de Radio Soleil Goutte d’Or...

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Portrait de la Kahina © DR

J’imaginais ce que fut ce café charbon lorsqu’il était tenu par les auvergnats « montés à Paris » durant ce 19ème siècle prolétaire. Les grands chantiers parisiens du baron Haussmann absorbaient toute la main d’œuvre saisonnière de province. Les nouveaux tunnels sanitaires des égouts de Paris, l’édification des gares du Nord et de l’Est, le percement des grands boulevards demandaient une importante logistique de gîte et de couvert. Les vignobles de la Goutte d’Or ont vite été bâtis de logements meublés à louer. Les nombreux cafés faisaient office de cuisine, salle à manger et d’exutoire collectif. Après le travail, les ouvriers s’évadaient dans les vapeurs d’alcool en buvant l’eau de vie extraite de l’alambic. Un véritable assommoir. Un siècle plus tard, les algériens on repris l’enseigne et la tradition du café ouvrier dans une continuité populaire. Le provincial a laissé sa place à l’immigré dans cette histoire du paysan devenu ouvrier à la ville.






Ce quartier a vu défiler toute les migrations prolétaires sur la piste des mandats et des western union : la Goutte d’Or est une bonne adresse qui circula dans le monde entier. Après les provinciaux débarquèrent les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Belges, les Allemands, les Polonais, les Juifs apatrides, puis les Marocains, les Algériens, les Tunisiens, les Yougoslaves les Vietnamiens et des Chinois, ensuite les Africains francophones, et enfin les migrants du Proche Orient. Ce quartier aux cent nationalités est une carte vivante des conflits dans le monde, refuge des journalistes persécutés, des politiciens en exil et des ambassadeurs culturels. Il est rare de trouver un tel condensé.

Le nom de cette rue est un prénom : Léon, qui signifie le lion. C’est le prénom du fils du propriétaire de la carrière de gypse implantée autrefois au bout de la rue. En ces temps, les charrettes acheminaient la pierre à plâtre extraite du sous-sol par les chemins descendant de la butte en direction de la capitale. Les exploitants baptisaient ces chemins privés du prénom de leur futur héritier. Léon était populaire du fait de la grande notoriété du socialiste Léon Blum et du républicain Léon Gambetta. Un prénom à vocation politique dans un quartier révolutionnaire. La rue Léon porte bien ses contradictions...

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La façade du LMP © DR

Septembre 1985

La petite porte en métal rouillé donnait sur le foyer du lavoir où régnait la merveilleuse désolation. Tout était vert de gris et l’odeur putride trahissait les fuites du toit. Une fumée ou une vapeur se dégageait peut-être de l’amoncellement de tissus. Et je reste encore persuadé que le son d’un sifflet lointain résonnait comme un signal. J’avais franchi une nouvelle dimension où tout n’était que bannissement, rejet et oubli. Les objets vivaient une déchéance, où plutôt mouraient d’être devenus inutiles malgré leur vécu utile et respectable. Cette bassine en acier rongée, cette vitre cassée, cette courroie de cuir décousue, ce cylindre en bois, témoignaient d’un abandon en plein exercice. Le sol jonché de gravats et du tout venant, masquaient les vestiges d’une longue histoire populaire. Le mystère du lieu s’épaississait. Dans la pénombre, je distinguais nettement la loge du gardien, le puits, la cheminée, le tas de charbon et la barboteuse, les caisses de savon, l’escalier en bois qui mène à l’étendage et la grande porte donnant dans la salle des bassins.

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Lavoir Moderne Parisien © DR

La grande pièce résonnait encore des battements cadencés. Les murs brut de terre et de briques semblaient conserver la chaleur et l’humidité. Les piliers de chêne retenaient une verrière brisée au plafond d’où pénétraient des rayons de lumière du jour. Des constructions en bois délimitaient les places des lavandières. Le sol en pente évacuait l’eau ruisselante entre mes pieds. Je sentais vibrer cette construction chargée d’énergie et de flux telluriques à la croisée d’une source et d’un puits.
À l’étage, une vaste pièce en longueur où flottait le linge blanc, respirait. À la place des murs, des lames de bois horizontales concentraient le souffle du vent sur les étendages. Les histoires de quartier se contaient là, dans les petits linges, preuves à l’appui.

Un principe artistique semblait prêt à naître de cette parfaite configuration dont une installation in situ du plasticien suisse Jean-Daniel Berclaz synthétisa ensuite l’atmosphère. Des seaux d’eau alimentaient un réseau aérien, porté le long de fils à linges, produisant un goutte à goutte parfaitement accordé. Des onomatopées jaillissaient des bassines posées au sol à chaque percussion. Des A, des E, des I, des U, scandés dans la langue inconnue de l’eau ; « le solfège de la laveuse » évoquait, sans aucun doute, ce qui fut, ce qui est, et ce qu’il adviendra …

Juin 1986

Je débarrassai le lavoir des détritus et des déchets avec quelques enfants du quartier, une brouette et une pelle fatiguée. Les bennes à gravats se remplissaient sur le trottoir durant plusieurs jours. Il était midi au soleil et nous profitions de la lumière naturelle pour aplanir la terre battue. J’avais entendu parler de l’impasse du cimetière qui jouxte le bâtiment. Elle était nommée ainsi sur les anciens plans du cadastre. Concentré à ne pas déterrer des ossements imaginaires, j’entendis l’appel chaleureux et ironique d’un homme à l’accent créole. Il était là, souriant sur un monticule de gravats qui dégageait encore la poussière blanche du gypse. La porte grande ouverte attirait le voisinage curieux et c’était l’occasion pour moi d’établir des relations hasardeuses.

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Lavoir Moderne Parisien © DR

Et le destin s’invita.
L’homme aux dreadlocks était habillé rasta man urbain. Un visage d’une rare finesse, sans âge. « Viens, je suis peintre là à côté, ça va te plaire ». Parfois les paroles sont superflues, l’injonction me suffit pour comprendre que je ne devais pas résister à son charisme. Il y avait un squat artistique tout prêt, investi par une quarantaine d’artistes peintres et sculpteurs qui offraient une seconde vie aux objets déclassées. Le mouvement art-cloche revitalisait cette vaste usine laissée vacante. Dans un recoin sombre, mon guide avait installé son atelier éphémère et les quelques toiles disposées là apparaissaient fantomatiques. Je pourrais encore en dessiner une tellement elle imprima mon esprit : une silhouette sombre recouverte d’une substance blanche laiteuse titubant dans le noir. Je raccordais le symbole et la magie. L’artiste m’ouvrait ainsi un champ psychique, dans lequel se rejoignaient l’art et une certaine lecture de la démence.

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Peinture de Christian Sabas © DR

Infirmier psychiatrique, Christian Sabas apaisait les tourmentes avec des méthodes rebelles ; le rituel artistique dans un temps délivré, incasable, pour sortir du cycle infernal. Il exerçait à Maison Blanche dans un pavillon où était installé son laboratoire. Le peintre, musicien, écrivain, offrait ce temps d’échappée à « L’atelier du Non-Faire ». Dans cet ancien dortoir destiné à confiner les asociaux et les captifs, toutes les libertés étaient permises. Une longue collaboration se mit en place entre l’Atelier du Non-Faire et le Lavoir Moderne Parisien, autour de l’art brut, l’art des fous, l’art en souffrance. Lorsque je récupérai ma pelle dans les gravats, je pressentis que le futur théâtre serait un lieu de réincarnation. Les toiles du peintre imprégnaient déjà l’espace, et je voyais des visages sortir des murs blanchis à la chaux vive. Alors que les révélations illuminaient mes ténèbres, un chat gris et blanc vint distraire mon songe. Indiffèrent, il traversa le temps et j’entendis sa prière. « Au nom de tous nos ancêtres, de par les mondes invisibles et la subtile chance, donne-nous la clairvoyance, et délivrons toutes les âmes errantes ». Un ange veille sur les esprits du Lavoir...

Je fis venir d’Auvergne par camion spécial, le plancher. J’avais choisi du pin sylvestre dans la menuiserie de mon village d’enfance. Les pins et les sapins couvrent abondamment les volcans somnolents d’où ils tirent leurs caractères durs, nerveux et résistants. Le camion arriva curieusement à la Goutte d’Or encore couvert de neige. Mais le bois, coupé à la lune descendante, restait bien sec à l’intérieur des veines. Il était important pour moi de garder la terre battue, sous le plancher, afin de pouvoir ressentir encore par les pieds les énergies telluriques ascendantes, même si la plupart des citadins ont perdu cette sensation. Je conservais un vide d’air entre les planches et le sol de terre crue, une respiration. En fonction de l’humidité, le parquet craquait par endroits, comme des articulations séchées par le temps. J’aimais son odeur de résineux, ses veines prononcées, ses nœuds foncés et sa couleur dorée. Ce plancher tourmenté et expressif attira une forme particulière de danse : le Butô.

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Ea Sola ©DR

Ea Sola débarqua avec ses seaux métalliques remplis d’eau, aspergeant le plancher en se contorsionnant. Son rituel de purification était un questionnement sur le corps sacrifié. Elle donnait à voir et à ressentir par des mouvements fluides et parfois saccadés, l’expression d’une bataille invisible. La guerre n’était pas absente de ses préoccupations artistiques. De père vietnamien et de mère française, elle avait combattu les armées étrangères et incorporé une lutte intérieure. La scène lui permettait de maintenir cette mémoire vivante, qu’elle déchargeait en dansant. Ses seaux trop pleins débordaient. Quand les âmes tourmentées n’ont plus de larmes, le geste artistique est le ressort du sentiment. Elle tentait désespérément de pacifier son corps et de contrôler une rage indicible. La danse Butô est née des cendres d’Hiroshima. La « danse des ténèbres » est en désespérance. Les martyrs se contorsionnent dans l’obscurité en cherchant le geste qui délivrera l’innocence du corps meurtri. La performance ouvre ainsi un champ esthétique qui éclaire le désastre d’une beauté glaçante.



Ea Sola est un astre froid aux performances magnétiques. La mise en danger fut réelle lorsque, durant quatre heures de temps, elle débita un arbre sur scène avec une hache de sa taille, comme si notre survie dépendait de cette barbarie. Le questionnement existentiel fut également total quand elle fit monter le public sur le toit du théâtre. À travers la verrière, ont pouvait observer les chaises, vides. Des êtres sacrifiés habitaient encore ce mobilier inerte. Nous étions pris de vertiges. Un oiseau blanc s’envola sentencieusement ;
« Les laveuses de jour ont fini, la haut, le linge sèche la nuit, les lavandières du soir sont ici-bas, leur linceul attend minuit, un nom sera bientôt dit, malheur a celui-ci … »

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J’avais endossé un costume de lin blanc, ce jour de grande chaleur. Et chacun s’habillait suivant des réminiscences vestimentaires, qui rappelaient le sud et l’enfance.
Il y a des climats enfouis dans la mémoire et ce fut ce jour là, celui d’Alger l’été. Les jeunes du quartier avaient sorti les djellabas et s’égayaient dans la fumée du kif. L’ambiance légère d’un mois d’août à Paris, débarrassé des astreintes d’une société du travail, vaporisait dans le quartier de la Goutte d’Or un air de vacances. Il y avait un vernissage au Lavoir Moderne, un peu trop parisien. C’était parmi les premiers événements depuis l’ouverture et les appétits étaient encore très aiguisés. Nous avions préparé un buffet méditerranéen avec des fruits, du vin doux et des sucrés. Je régulais à la porte le flux de visiteurs par des poignées de mains et des paroles, parfois tranchantes. Nous étions en paix et dans l’insouciance. Mais dans les quartiers, l’histoire coloniale restait violente. Les guerres conservent des rancunes et nos vies sont bordées de ces rappels.
J’ignore comment arriva l’humeur assassine ; sans doute par quelques excès d’adrénaline, ou des lueurs d’orages citadines. Un funeste fantôme descendit d’un autre temps avec le bras vengeur d’un jeune halluciné. Il avait vingt ans, une lame tranchante, et j’avais le costume du blanc. La lame passa sur mon visage, un sang rouge perla, sur les marches du Lavoir. Au tribunal, l’avocat avait plaidé qu’il était drogué et inconscient. Je lui pardonnais car il avait tracé sur ma joue une ligne de conscience. Cette cicatrice ne se refermera jamais, je la porte comme une frontière ouverte. Elle est une mise à l’épreuve sur le chemin de ma miséricorde. Un célèbre écrivain m’a enseigné l’humilité et le calme face au drame. Henri Alleg signait avec légèreté pour ne pas offenser le papier. La plume glissait sur la couverture de La question lorsqu’il la dédicaçait. Il causait humblement pour ne pas blesser l’auditoire au sujet de cette « guerre coloniale atroce qui généralisa les massacres de masse, les exécutions sommaires, et l’utilisation systématique de la torture … »
L’acteur, Laurent Guernigon, mis en scène par Katty Morvan, jouait également en retenue ce texte censuré sur les exactions de l’armée française en Algérie. C’est en pardonnant que l’on trouve le ton juste, et la compassion nous rend plus humain. Le sang versé est un marqueur du temps. Il a fixé ma demeure, comme le paysan sa terre ou le soldat sa patrie. J’avais perdu ma naïve innocence.

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J’aimais somnoler dans les fauteuils du Lavoir le dimanche matin. Après ces longues nuits de fête où je veillais sur les désirs et indulgences de chacun, je tombais de fatigue et de soulagement, le plus souvent un balai à la main. La semaine passée se déroulait dans ma tête sur un rythme de deep house ; «  Can you feel it » avec la voix de Martin Luther King version jazz funk. Pendant que les fêtards se régalaient de pains chauds à la boulangerie voisine, le percolateur du café d’en face sifflait sur un rock algérien que l’on appelait raï de Barbès, présageant tous les métissages. L’after Kabyle commençait le dimanche à 7H et les derniers francs tinteraient sur le comptoir jusqu’au coucher du soleil hivernal. Entre temps, le pasteur Coddy s’activait à inverser tous les symboles avant l’arrivée des croyants. J’observais la transformation du théâtre en église, et cette purification parachevait mon ménage matinal. Le dimanche était réservé par l’église ivoirienne « Dimpo di moyo », le pain de vie. L’orchestre negro-spiritual émerveillait la clarté du nouveau jour, reléguant les stroboscopes et les lasers à leur place en enfer, et les lumières de théâtre en hérésie.

La parole Novariniene « Notre chair physique c’est la terre, mais notre chair spirituelle c’est la parole ; elle est l’étoffe, la texture, la tessiture, le tissu, la matière de notre esprit. » illuminait notre semaine. Le rêve techno « I have a dream, I have got a dream, a dream, dream… » transcendait nos week-end.

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Valère Novarina dans son atelier © DR

Le prêche dominical « Car notre corps est le temple du Saint Esprit, et ce temple a été détruit par toutes sortes de choses qui ont ainsi éloigné l’Homme de Dieu », élevait notre point de convergence spirituel. Cette période de grande ouverture et de conciliations posait les bases d’une mondialisation bienveillante, encore spirituelle. Notre économie reposait essentiellement sur la convivialité pour financer le théâtre. La comptabilité se faisait manuellement sur un simple cahier dépenses recettes, avec un total à la fin du mois, dont l’équilibre à zéro dépendait de ces longues soirées festives, principalement du vendredi minuit jusqu’au dimanche premier métro.

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Nous pouvions ainsi mettre en œuvre notre passion du théâtre dès le lundi matin, le loyer et l’électricité étant provisionnés. La loi de 1901 autorisait cette pratique amateur d’intérêt général, dans les règles démocratiques et de transparence. Cette tolérance prit fin avec la circulaire du 22 octobre 1998, concernant la professionnalisation du spectacle vivant. Le Ministère de la Culture et de la Communication nous préparait un nouveau siècle de réglementations et de dépendances financières afférentes, mais restons encore un peu au XXème siècle. Durant cette période pré-subventions, nous disposions d’une autonomie largement investie dans la création ; l’autonomie culturelle.

Une utopie concrète était à l’œuvre, dans les règles d’une comédie réelle.

Hervé Breuil

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[1Une étymologie de Montmartre veut que ce toponyme se rattache à un mons Martis « le mont de Mars » car, à l’époque gallo-romaine, un temple dédié au dieu de la guerre, se trouvait sur la butte, à l’emplacement de l’actuelle église Saint-Pierre (ainsi qu’un temple dédié à Mercure). Le mont de Mars a pu être réinterprété vers le IXe siècle en mont des Martyrs (mons Martyrum), puis par dérivation en « mont de martre » », « martyr » en ancien français.

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