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L’enfant et les sortilèges, un opéra de Maurice (Ravel) et les autres…

par Garance Wetzel
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La Maison Maria-Casarès, ancienne demeure de la tragédienne, accueille aujourd’hui des jeunes artistes en résidence. Parmi eux, une certaine Jeanne Desoubeaux et sa compagnie « Maurice et les autres ». Cette compagnie a présenté pour la 2e édition du festival « Opéra en 1 acte », au Théâtre du Ranelagh, l’œuvre co-écrite par Maurice Ravel pour la musique et Colette pour le livret : L’Enfant et les sortilèges. Le 28 mars, je suis allée découvrir cette œuvre et ce lieu qui m’étaient tous deux inconnus.

La salle est toute en longueur, étroite. Les sièges sont rouge vif, ainsi que la moquette, les accoudoirs, murs et balcons sont en boiseries sculptées. La scène est plutôt dépouillée. Côté jardin trône un piano à queue, noir et brillant. Le pianiste y est installé de trois quarts. Pas d’orchestre dans la mise en scène de Jeanne Desoubeaux : la partition de Ravel est adaptée pour piano seul. Côté cour, à l’avant-scène, un homme penché sur une table de travail, étudie des feuillets. Il tourne le dos à la scène et nous fait face. Sur le plateau, quelques lampes suggèrent un intérieur, le soir. Les lumières de la salle s’éteignent. L’homme lève la main puis l’abat, les premières notes résonnent. L’enfant entre.

En l’occurrence, c’est une enfant. Une petite fille blonde, serre-tête et robe en cloche. Elle nous regarde, nous prend à partie lorsqu’elle chante qu’elle ne veut pas faire sa page. Travailler, être sage, être gentille : hors de question. Elle veut s’amuser, transgresser, faire des bêtises, casser les objets, blesser les animaux, gronder les humains. Qu’on la restreigne, qu’on la punisse, qu’à cela ne tienne : « ça m’est égal, ça m’est égal », claironne-t-elle. Il n’est pas anodin que Jeanne Desoubeaux ait choisi une fillette, à contre-courant des mises en scène et en livre de cet opéra. Pourquoi le héros serait-il toujours masculin ? Pourquoi pas une fille, dont le potentiel égale celui d’un garçon, tant en intelligence qu’en paresse, rébellion, témérité, malignité, méchanceté et turbulence ?

Une fois que la fillette est «  saoul(e) de dévastation », selon la didascalie de Colette, les choses et les êtres qu’elle a maltraités s’animent. Un homme et une femme, vêtus de manière aristocratique, droits comme des piquets, entrent en scène. Ce sont le fauteuil et la bergère. La mise en scène suggère qu’il s’agit des parents : soudés côte à côte, ils désapprouvent leur fille de concert, sont habillés à la mode d’un autre temps. La pièce s’ouvre sur une scène où le couple maudit l’enfant pour tout le mal qu’il a fait et le rejette brutalement : «  Nous voilà donc débarrassés à jamais de cet enfant aux talons méchants », chantent-ils en chœur. Puis se succèdent, dans un tourbillon d’entrées et de sorties, de mouvements et de couleurs vives, la tasse chinoise, la théière anglaise, l’horloge, le feu, les pâtres du papier peint, la princesse du livre, le professeur d’arithmétique et les chiffres du manuel de leçons… Toutes les choses que la fillette a abîmées. L’une après l’autre, elles gravitent autour d’elle et l’accablent de reproches.

La compréhension est laborieuse, rendue difficile par le chant lyrique. Je me concentre pour saisir chaque mot, puis accepte que du sens m’échappe. Les comédiens n’étant pas plus de neuf, chacun joue plusieurs rôles. Nul objet sur scène ne guide notre compréhension, seule la suggestion du costume et du jeu corporel distingue les protagonistes. Certains sont réussis d’autres moins. La théière porte une chemise rouge, l’horloge lève et rabat ses bras, bouge ses jambes comme une mécanique déréglée, le professeur d’arithmétique est un vieil excentrique dont les épaules tressautent au rythme des calculs.

Trop acculée, la fillette se réfugie près du piano. De l’autre côté de la scène, le directeur musical, penché sur sa partition, bat implacablement la mesure, impassible au harcèlement vengeur qui a lieu dans son dos. L’enfant est abandonné aux sortilèges qui le poursuivent. Deux chats, vêtus de fourrures, traversent la scène, se frottant l’un à l’autre en une danse sensuelle. Leur couple tranche avec celui, rigide, des parents. Sont-ils porteurs du désir disparu d’une famille, de l’amour confisqué, ou suggèrent-ils une scène de sexe surprise par la fillette ? Dans les deux cas, la solitude de l’enfant n’en paraît que plus grande. La première partie s’achève. Durant le changement de décor, on entend la voix d’une petite fille récitant une comptine. Un fond sonore inspiré des premières mesures de l’opéra insuffle une dimension inquiétante, mélange d’innocence et de cruauté propre à l’enfance.

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Crédit @SOUFFLE studio de création, extrait de captation vidéo.

La deuxième partie se passe dans le jardin. La scénographie reste simple : les lampes ont disparu, rien ne les remplace. Le décor est spartiate. Certes, la compagnie a peu de moyens, mais on ressent une volonté de sobriété : éviter la surcharge, les fioritures, les gros effets… Il fait sombre, c’est la nuit. Des guirlandes de LED blanches pendent en arcs inversés contre le mur du fond, apportant la touche des étoiles. L’obscurité est propice aux escapades et à la liberté. Des silhouettes apparaissent, non seulement sur le plateau, mais dans la salle. Certaines se penchent aux balcons. Ce sont les animaux qui peuplent le jardin, vêtus du manteau de la nuit, où tous les chats sont gris.

Arbre, chauve-souris, écureuil, grenouille, libellule, disent à l’enfant qu’ils ont souffert par sa faute. La fillette, à nouveau, se réfugie près du piano, alors que tous murmurent leur défiance. Les chats repassent, s’aiment et se désirent. Le directeur musical, indifférent, bat toujours la mesure, et le pianiste suit le rythme de la main. L’enfant est seule, archi-seule, sans amour, démunie. Elle appelle : « Maman ! », mais trop tard. Elle est prisonnière du cauchemar. Les bêtes fondent sur elle pour la châtier. Les formes grises et noires quittent balcons et salle pour se mêler au milieu du plateau. Lorsqu’elles s’écartent, leur soif de vengeance passée, l’enfant est blessée, comme l’un des animaux.

Un moment de grâce se déploie alors, qui s’étire jusqu’à la fin. L’enfant, épuisée et secouée, noue une bande de tissu autour du bras meurtri de la bête inerte. Un animal s’exclame, étonné : « Il a pansé la plaie ! », un autre l’imite, puis un autre. Cette scène de rédemption atteint son paroxysme lorsqu’une voix s’élève, douce et tendre : « Il est bon l’enfant, il est sage ». C’est le directeur musical, maître de la vaste boîte à musique, le piano, d’où surgissent merveilles et cauchemars. Les bêtes se rallient à la douceur du chant : « Il est bon l’enfant, il est sage ». Amertume et rancune s’évaporent. Les bêtes absolvent la fillette, rachetée de ses méfaits par un acte de bonté spontané. L’opéra finit ainsi, revisitant comme tant d’œuvres le topos de la rédemption, du rachat par l’acte de bienveillance et du pardon.

Jeanne Desoubeaux laisse plus de place aux frayeurs de la fillette qu’à sa cruauté. Elle s’intéresse à sa vulnérabilité face au rejet, à la solitude et aux cauchemars qu’il engendre, plus qu’aux caprices censés justifier l’interminable châtiment. L’idée d’une prétendue justice n’entre en rien dans sa lecture. Comme Ravel et Colette, qui par cette œuvre témoignaient d’une bourgeoisie étriquée des années 1920, elle montre comment la morale peut être aveugle. Elle écrit, dans sa note d’intention : « Le plus terrible dans cet opéra souvent joué pour les jeunes publics, c’est que l’Enfant est terrifié. Si tout se finit bien, en réconciliation et amour filial retrouvé, l’Enfant et les sortilèges laisse un goût amer. »

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affiche @Alma Charry

Ce que la fin révèle, c’est qu’un enfant reste un enfant. Puni par ses parents, hors de chez lui en un lieu sombre, hors de l’enclos de la sécurité, il appelle au secours lorsqu’il perd pied. L’enfant peut être sauvé si ce secours lui est porté, même s’il ne vient pas en premier lieu des parents.

Garance Wetzel

L’opéra se rejouera en novembre 2018.

Le théâtre du Ranelagh :
http://www.theatre-ranelagh.com/
La compagnie « Maurice et les autres » :
https://www.facebook.com/mauriceetlesautres/
Jeanne Desoubeaux :
http://simonemanouche.wixsite.com/smanouche/jeanne-desoubeaux






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