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Grâce à Dieu : Une fausse critique (marchandisée) de la violence sexuelle…

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par Jean-Jacques Delfour
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La position glorieuse de dénonciateur aux intentions pures paralyse la critique. Mais cette légitimité morale, apparemment indiscutable, rend invisibles des opérations moins limpides. Une contradiction oppose ici l’impératif d’exhibition, qui ordonne de montrer la violence du violeur et de ses complices, et celui, éthique, d’inhibition, qui exige de protéger l’intimité des victimes. L’alibi de l’exposition morale de la vérité blanchit la pulsion de savoir. La curiosité se farde en inquisition juste. L’étalage est une croisade.

Dénoncer l’horreur produit inévitablement une jouissance. Représenter un crime, au cinéma ou en littérature, c’est l’occasion d’éprouver en secret l’affreuse et délicieuse jouissance du morbide. L’intérêt objectif, politique et moral, de montrer l’abjection ne peut jamais éviter une fascination suspecte. Plus grande est cette jouissance inconsciente, plus virulente est la dénonciation.

La gloire du dénonciateur des crimes dissimule une vampirisation des victimes, une récupération de leur prestige social. Tourner ce film c’est faire de la peau des victimes un grand tapis rouge qui attire tous les regards, un écran de glu qui capture les pulsions sociales avides. Objets en tant que victime, personnage et espace projectif, les victimes sont vidées de leur subjectivité. Elles sont support de fantasme. D’où l’importance du discours de l’intention (bonne) et de l’amour (désintéressé) qui tente de les restaurer comme finalités. Nul ne viendra demander si les victimes se sentent mieux ou moins bien, instrumentalisées ou respectées.

Cette manipulation des victimes, en vue de faire un film, c’est-à-dire une marchandise attractive, rentable, audacieuse et bien-pensante, convertit leur indicible souffrance en une matière échangeable, objet de discours, de représentation, de commentaires, bref un marché. En même temps qu’il ouvre cet espace de libre-échange culturel, le film scelle la conversion des viols en signifiants, en récits, prépare leur circulation dans le grand complexe associatif, en vue d’une abréaction collective (cf. Freud). Le film participe à cette vaste opération de catharsis. Il s’agit moins de dire la vérité que de s’en débarrasser, moins d’établir des faits que de se purger.

Tournage de Grâce à Dieu © Jean-Claude Moireau

Ozon dit que le caractère fictif des personnages des victimes allait de soi, comme la décision de conserver le nom du violeur et de ses complices. En réalité, la fiction – qui consiste principalement en un changement des noms – intervient, à rebours de l’effet d’irréalité, afin de garantir la captation de leur vie. Ce film se distingue des autres fictions parce qu’il est à la limite du documentaire. Il fouille aussi loin que possible dans la réalité. La jouissance est plus grande si l’on a affaire à la vraie vie. Voyeurisme moral.

On objectera que le film ne montre aucun acte de viol. Mais on oublie l’incitation permanente à se les imaginer, à faire correspondre des scènes fantasmées, donc libres, aux récits racontés par les victimes. Peu d’images à l’écran (quelques amorces), un flot d’images mentales palliatives.

L’obscénité n’est pas seulement la caractéristique d’une certaine manière de montrer. Le viol imaginé est sous son pouvoir : jamais il n’est subi ; la victime disparaît. Le nom réel du prêtre violeur nimbe le film d’une aura de justice. Hommage supposé aux victimes, punition iconique du criminel. Le film règle son compte au criminel, fustigé sur la scène sociale où l’on croit que l’image est un symbole efficace. Le tribunal réel est placé dans le décor d’un autre spectacle où est mise en jeu la violence sexuelle des prêtres et, plus largement, celle que subissent les enfants et les femmes. Dans cet espace, aller au cinéma à la valeur d’un acte politique : dénoncer l’Église indiscutablement vautrée dans la complicité, tenant les prêtres violeurs pour les victimes véritables. Mais rien n’est dit sur son caractère symptomatique, sur ce que cela nous apprend de la société globale.

L’accent mis sur la pédophilie des prêtres repousse dans l’ombre le fait massif des violences sexuelles contre les filles : autour de 80 % des enfants victimes de violences sexuelles sont des filles. De même, l’immense majorité des viols d’enfant a pour auteur un parent ou un ami de la famille. La focalisation sur un prêtre pédophile tend indirectement à blanchir, en partie, la famille, sauf à faire une analyse politique ici réduite à la problématique de l’association de victimes.
L’Église catholique a surtout protégé les violeurs. Mais ce n’est pas la seule. Le droit pénal a longtemps protégé les violeurs et il reste encore fort à faire.

Tous les discours virils protègent les violeurs. La famille protège les violeurs. Mais aussi les cercles d’amis, les associations, les clubs, les institutions, etc. Toute la société ou presque protège les violeurs. Les enfants violé.e.s, eux aussi, par peur, par solitude, pour éviter pire, protègent leur violeur. Ils s’agressent eux-mêmes, oublient les actes criminels (l’amnésie traumatique), font des dépressions, se suicident, deviennent toxicomanes, se prostituent, s’en sortent malgré tout ; mais à quel prix ? « Ce sont des héros » dit-il. Et celles et ceux qui ont succombé ? Sont-ils des lâches ? La lecture exclusivement morale empêche de se demander quelle est la place réelle du viol dans la société virile. La pédophilie est présentée comme une maladie sans que soit interrogée la signification civilisationnelle de cette prétendue maladie.

Tournage de Grâce à Dieu © Jean-Claude Moireau

Le film rassure en montrant des victimes qui ne vont pas si mal que ça, et un voile pudique sur les détails entoure d’un flou cinématographique les crimes du prêtre violeur. Le souci d’éviter l’accusation de complaisance conduit à édulcorer les actes criminels.

Le film encaisse prestige et fric, louanges et amour. François Ozon, à la fois vampire des victimes et pourfendeur du démon, tire tous les bénéfices symboliques et matériels de cette manipulation bien-pensante des victimes très balisée. Quel progrès dans la critique anthropologique de la violence sexuelle ? Ce film bloque la réflexion sur un terrain moral et retarde la conscience du caractère systémique [1] du viol dans une société perverse [2].

Jean-Jacques Delfour
Ancien élève de l’École Normale supérieure de St.-Cloud

https://www.unifrance.org/film/45614/grace-a-dieu




[2François Ozon avait déjà indiqué son soutien à cette société perverse dans son film Jeune et jolie (2013) ; cf ma critique ici : http://jean-jacques.delfour.over-blog.com/article-jeune-et-jolie-de-francois-ozon-un-long-spot-publicitaire-pour-la-prostitution-119739093.html.

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5 commentaire(s)

claire olivier 3 avril 2019

Merci de votre retour. Alors certainement que quelque chose m’échappe dans votre propos. J’entends votre position visiblement partagée par plusieurs lecteurs mais Je n’ai pas l’impression qu’Ozon s’éclate ou jouisse de cette horreur. Oui j’ai vu "Jeune et jolie" qui n’est pas pour moi l’apologie de la prostitution des mineures mais montre aussi le doute qui s’empare des adolescents-ici bobos- qui se cherchent et parfois approchent la perversité et cultivent l’auto destruction pour se construire , chercher des repères. Les plus à blâmer ne sont-ils pas ces hommes qui accourent vers elle ? Et dans ce cas que dire de "L ’Amant double", très troublant aussi. Ou encore de Romain Duris qui se complaisait à s’habiller en femme avec les habits de sa propre femme jusqu’à la copier dans sa gestuelle et séduire sa meilleure amie dans un autre long métrage. Dérangeant aussi...non ? Tous ont gagné de l’argent avec des phénomènes de société peu reluisants, inquiétants, souvent mal expliqués et polémiques. Le genre, les pulsions sexuelles non avouées, la maladie mentale, la psychanalyse qui peut être destructrice. Bref...il me semble que vous allez un peu loin pour moi. Je reste sans doute à la surface mais j’assume pleinement. C’est donc très intéressant cet échange !

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Jean-Jacques Delfour 24 mars 2019

Karine Mazel
Merci pour votre message. Dire l’indicible est la grande cible. Je suis heureux de ne pas être seul à avoir aperçu ce qui fait scandale dans ce film. Merci.
Ozon sert en apparence la cause des victimes ; en réalité c’est un hold up, il pille le travail des associations de victimes. Stratégie générale du capitalisme ; s’approprier le travail fait par l’autre et s’en déclarer le producteur et le lui faire payer (la survaleur ou la plue-value). C’est un cinéma voyeur, voleur, exploiteur, et qui nous intime d’admirer son "courage", ce qui vaut renfort de l’éventuelle sidération devant la double violence : celle sexuelle absolument irreprésentable, celle de sa conversion en marchandise spectaculaire.
Merci.

Claire Olivier
Je n’ai pas d’animosité contre Ozon. J’analyse il me semble en étant appuyé sur des faits la structure sous-jacente du jeu pulsionnel qu’il mobilise. Je ne parle pas d’intention perverse. Tout se passe au plan inconscient. Vous oubliez Jeune et jolie qui était une abjection : une apologie de la prostitution des mineures. Jamais on ne peut montrer l’horrible sans susciter de la jouissance, cf Anne-Lise Stern, Le savoir-déporté.
Bien à vous

ClaireTrebitsch
Difficile problématique de la représentation des génocides ou des violences sociales massives (le viol des enfants et des femmes est un tel phénomène social massif). Qui dépend sans doute du degré de reconnaissance publique à l’instant t, ou au contraire du niveau de déni. Le livre de Monah Chollet sur les sorcières-guérisseuses et leur massacre au 15e-16e siècle : de 100.000 à 1.000.000 de victimes selon les sources et le type de classement !
Merci pour votre message

JJDelfour

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Karine Mazel 24 mars 2019

Merci de cette analyse qui éclaire de manière très juste le trouble ressenti à la sortie de ce film
Je pensais que l’histoire elle-même en était l’origine tout en percevant que quelque chose d’autre me choquait . En vous lisant je me disais "oui, c’est ça" et j’en ai été soulagée.L’indicible a pris forme.

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claire olivier 23 mars 2019

J’ai lu plusieurs fois cette article et je ne comprends pas cette animosité face au travail de François Ozon. Vous semblez lui prêter bien des intentions "perverses". Peut-être n’ai -je pas saisi votre propos...ou voyez-vous le mal partout ?
Aa vous lire il chercherait uniquement un moyen malsain de " se faire mousser" ?
A mon sens il est aussi important de se mettre à la place de celui qui "ne sait pas".
Tous les spectateurs ne sont pas avertis ni conscients des enjeux de ce scandale au coeur de l’Eglise.
Le cinéma joue, avec ce film, ici un rôle d’éveilleur de conscience. Alors Oui Ozon a le droit d’avoir beaucoup de succès et visiblement des facilités ou des moyens pour réaliser de nombreux films et "choquer" le bourgeois.
C’est ainsi.
Je n’ aime pas toutes ces réalisations mais celui là est d’utilité publique. . D’autre part je rappelle que les acteurs sont excellents.
Le travail d’Ozon est donc utile même si j’entends vos critiques que je juge bien sévères. Claire Olivier.

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Trebitsch Claire 11 mars 2019

Merci pour ce nouvel article qui, comme les précédents, dissèque les mécanismes de ce qui nous est "servi", faisant écho à des réflexions personnelles ou m’ouvrant de nouvelles pistes.
M’est venu à l’esprit le choix d’une artiste, ancienne déportée d’Auschwitz, qui, après avoir fait des sculptures très douloureuses, les a détruites et a décidé de ne faire que des œuvres "belles" car elle ne voulait pas que l’horreur soit matière à profit commercial ou de renommée.

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