Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Du théâtre essentiel…



Je viens de voir C’est la vie de Peter Turrini, dans une mise en scène de Claude Brozzoni. Autant le dire d’entrée : c’est d’un grand moment de théâtre qu’il s’agit. Du théâtre essentiel. C’est l’histoire d’une rencontre. Celle d’un auteur et d’un homme de théâtre.

Peter Turrini, auteur dramatique autrichien, fils d’immigrés italiens de Carinthie rencontre le théâtre. D’études de commerce en boulots alimentaires, un jour de 1967, il lâche tout et part pour la Grèce où il écrit sa première pièce : La chasse aux rats. D’emblée, le scandale survient. C’est que, sans en faire une théorie du théâtre, il écrit dans le cours de la vie, parfois boueux, rarement lumineux, dur, rêche, les événements y sont des évidences. Peut-être suit-il l’injonction de Gabily, « faire théâtre de tout » et on imagine bien la réaction indignée des bourgeois de Vienne face à ce dévoilement naïf et sans ménagement des turpitudes ordinaires de leur société.

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C’est la vie de P. Turrini, ms Cl. Brozzoni © Isabelle Fournier

Avec des hésitations, des réticences, mais aussi avec un engagement total, Claude Brozzoni entre en théâtre, lui aussi après des épisodes de « petits boulots » des hésitations, des doutes sur sa légitimité à le faire. Et même s’il a du mal à le dire, les rencontres avec Jacques Quoëx, puis Alain Françon, l’amèneront à créer en 1987 sa compagnie avec la comédienne Dominique Wallon. Les deux parcours se ressemblent étrangement : Même origine familiale d’immigrés italiens, même milieu modeste, loin du théâtre, rencontre du théâtre par hasard et ensuite parcours obstiné dans et pour le théâtre. Les choix de Brozzoni, qu’ils soient classiques ou contemporains (Cervantès, Brecht, Turrini), sont au ras de la vie, et même avec des auteurs directement politiques (Darwich, Kazantzaki) ils sentent encore la sueur. Pendant ce temps, Turrini, malgré les scandales, est joué dans des théâtres importants et apparaît, au milieu des remous, comme un auteur d’importance majeure. Il publie aussi des poèmes dont l’écriture d’une totale simplicité enrichira celle de ses pièces.

La rencontre de ces deux-là était inscrite, fatale, se dit-on après coup. Elle se fera autour de Éléments moins performants, un concentré de la cruauté de l’entreprise et du travail. La pièce correspond à ce que disait Edward Bond de son théâtre : Elle n’est pas violente, mais il y a de la violence dans la pièce. Et Brozzoni en extraira l’essence du théâtre : On ne montre pas. Viol, tortures, sont sur la scène, mais ne sont pas montrés, on est au théâtre, on n’est pas chez Rodrigo Garcia, mais ces violences sont à proprement parler signifiées, et d’autant plus bouleversantes. On en suit en soi l’origine, et le parcours dans l’humain.

Quelques années plus tard, c’est logiquement Turrini qui écrit pour Brozzoni.
C’est la vie est un parcours de la vie de Turrini, léger, sautillant comme un enfant d’épisode en épisode. Mais Turrini est un sale gosse. Il ne sautille pas pour éviter les flaques, mais pour y mettre les deux pieds, en éclaboussant au maximum autour de lui.

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C’est la vie de P. Turrini, ms Cl. Brozzoni © Isabelle Fournier

Une chronologie rêveuse, où la douleur est souriante, mise à distance, où l’émotion du spectateur peut naître et se déployer librement.
Là encore, une rencontre. Celle de Jean-Quentin Châtelain, comédien majuscule, qui a joué pour tellement de grands metteurs en scène, au théâtre et au cinéma, qu’il est un annuaire de la création à lui tout seul. Ce solo est loin d’un autre qui avait valu à Jean-Quentin Châtelain les honneurs du public et de la critique, Premier amour de Beckett en 1999. L’acteur se frayait un chemin à travers la sécheresse, le dénuement du texte, avec un jeu en forme de stand-up nourri d’un terreau fertile et caché.

Ici, pour commencer, l’acteur n’est pas seul en scène. Pour Brozzoni, la musique est un élément vital du théâtre. Là, il fait appel au duo formé par Claude Gomez, électroacousticien jouant en direct, et Grégory Dargent, également compositeur, et guitariste. Les musiciens sont un contrepoint d’une énergie folle avec l’acteur. On a rarement entendu une musique aussi complexe, présente sur le plateau, pleine de force, et d’une justesse absolue dans son placement avec le texte. Ils écoutent avant tout. Et aussi fort que soit le son, on entend chaque mot, chaque phrase, comme si Jean-Quentin Châtelain nous parlait face à face, en confidence, en récit amical. Ils sont sur le plateau, aussi simplement, naturellement, que l’acteur, et le décor minimaliste est une invitation à les rejoindre.

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C’est la vie de P. Turrini, ms Cl. Brozzoni © Isabelle Fournier

Et les épisodes de la vie de Turrini se déroulent devant nous, bons, moins bons, carrément horribles, sans pathos, Jean-Quentin Châtelain est une sorte de conteur, un grand frère qui ne se la joue pas victime, on rit peu, bien sûr, mais qu’est-ce qu’on sourit ! La complicité est immédiate, la compréhension passe par des micro-situations qu’on a l’impression de connaître déjà, malgré les noms autrichiens, légèrement exotiques à nos oreilles.

Jean-Quentin Châtelain/Turrini nous invitent à leur table. Une table de cuisine, avec une toile cirée et quelques vieux verres, une bouteille de vin râpeux qu’on partage en hochant la tête aux récits dont la conclusion improbable autant qu’évidente est ce concentré de théâtre, ce magnifique C’est la vie.

Michel Thion

La tournée :

le 13 novembre 2015 au Piano’cktail de Bouguenais (44)
 http://www.pianocktail-bouguenais.fr/spectacles/190-c-est-la-vie.html

du 17 novembre au 13 décembre 2015 au Théâtre du Rond-Point à Paris (75) http://www.theatredurondpoint.fr/saison/fiche_spectacle.cfm/213631-cest_la_vie.html


le 19 janvier 2016 à la Maison des Arts Thonon-Evian (74)
 http://mal-thonon.org/accueil/cest-la-vie/

le 29 janvier 2016 au Théâtre du Briançonnais à Briançon (05) http://www.theatre-du-brianconnais.eu/spec13_c-est_la_vie.php


3 au 13 février 2016 au Théâtre Saint-Gervais Genève (Suisse) http://www.saintgervais.ch/programme/detail/c-est-la-vie










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Pour sa qua­ran­tième édition, le Festival de cinéma de Douarnenez choi­sit de ques­tion­ner la notion de Frontières. Frontière, non plus cette limite arbi­traire, cette bar­rière qui sépare mais plutôt zone d’échange. Frontière, un lieu qu’il s’agit d’inves­tir, un ter­ri­toire commun…


Brèves


Depuis 2003, le fes­ti­val de cinéma d’Attac « Images mou­ve­men­tées » s’emploie à infor­mer et à sus­ci­ter la réflexion col­lec­tive sur des ques­tions cru­cia­les de ce début de XXIe siècle en s’appuyant sur une pro­gram­ma­tion ciné­ma­to­gra­phi­que exi­geante et éclectique. Celle-ci asso­cie courts, moyens et longs-métra­ges, docu­men­tai­res et fic­tions, films fran­çais et étrangers, anciens et récents, ayant eu une large dif­fu­sion ou non. Le fes­ti­val accueille régu­liè­re­ment des avant-pre­miè­res.


Le Génie en Liberté est un Événement bien­nal, orga­nisé par le Génie de la Bastille.
Il pro­pose à un large public un par­cours cultu­rel dans le quar­tier du 11ème arron­dis­se­ment de Paris.


Tous les deux ans, la ville se trans­forme en un gigan­tes­que cas­te­let en accueillant le Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes qui réunit 230 com­pa­gnies et accueille plus de 150.000 spec­ta­teurs. En ce mois de sep­tem­bre aura lieu sa 19° Édition.


Cette his­toire simple, et les contrain­tes qu’elle nous impose, convien­nent à un théâ­tre sim­ple­ment arti­sa­nal. Pas de recours aux tech­ni­ques contem­po­rai­nes. Technique qui fut l’immense chan­tier d’Anders. « Le « trop grand » nous laisse froids, mieux (car le froid serait encore une sorte de sentir) même pas froids, mais com­plè­te­ment intou­chés ; nous deve­nons des anal­pha­bè­tes de l’émotion ».