Don Quichotte face à la Machine

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Don Quichotte face à la Machine

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par Nicolas Romeas
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Ne pas être motivé à se caler dans le carcan des codes du marketing contemporain, on peut comprendre. On peut même le souhaiter. Mais de là à l’être si peu que cela pousse à répondre systématiquement aux annonces d’offres d’emplois pour expliquer dans le détail aux annonceurs l’inanité de leur proposition, leur exposer par le menu les raisons pour lesquelles on ne souhaite pas devenir un robot décérébré prisonnier d’un système déshumanisé de compétition et de course à l’argent, ça demande un peu d’acharnement. Et d’audace.

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Armé d’une logique rhétorique poussée jusqu’au délire et franchissant parfois les limites de l’absurde, Julien Prévieux s’est prêté à cet exercice guerrier. Cette correspondance entre un individu candidement soucieux de ses prérogatives humaines et le discours d’entreprises qui transforment les êtres en simples rouages de leur fonctionnement mercantile, fait apparaître au grand jour la folie d’une société qui ne jure que par le formatage.

Il s’agit d’abord ne pas être écrasé par la violence du sujet. Le plus difficile, c’est de trouver le moyen d’injecter de l’humour dans les méthodes de cet esclavagisme moderne qui réduit l’être humain, au mieux à un perroquet ressassant en boucle les mêmes inepties commerciales, au pire à une machine algorithmique strictement programmée pour vendre. Pas facile de trouver ça drôle, pas facile de faire d’une tragédie réelle une comédie.

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Julien Prévieux est parvenu à réaliser cet exploit. Sur ce sujet scabreux, il nous fait éclater d’un rire plus que salutaire. Et l’imaginaire reprend soudain le pouvoir sur la machine. La posture de l’idiot, du simple d’esprit ignorant les codes en vigueur, presque celle du Martien qui débarque sur Terre, qu’il assume face à l’implicite d’un sabir entrepreneurial conçu pour être accepté sans critique, en tentant de l’expliciter à sa manière, de le traduire comme une langue étrangère, en dévoile la toxicité.

Un peu comme dans les Exercices de style de Raymond Queneau, son usage de divers styles épistolaires fait resurgir l’individu dans toutes ses dimensions, là où il est nié et remplacé par l’image dépersonnalisante et virtuelle d’un robot humain parfaitement performant. On songe aux suicides chez Orange et d’autres entreprises aux mains des cost-killers, on se souvient de Kafka, du Brave New World d’Aldous Huxley et de l’époustouflant Brazil de Terry Gilliam… En dynamitant les limites de la langue de plastique que les commerciaux et autres responsables des « ressources humaines » appliquent mécaniquement à ces entreprises de standardisation par le bas, son ironie chauffée à blanc ridiculise et fait exploser en vol la machine à décérébrer, nous venge de son ignominie sans limites, de l’humiliation morale qu’elle nous inflige… En un mot, lave notre honneur d’humains. C’est donc une victoire, sur le terrain du symbolique certes, mais c’est notre terrain, celui où le théâtre se déploie quand il remplit vraiment son rôle.

Cet art, nous ne cessons de le dire, doit agir sur la société sous peine de ne servir à rien et de ne pas se servir lui-même. C’est ce dont il est question ici. Choisir ce thème, décider de mettre en scène ces échanges épistolaires où la question posée peut se résumer à « voulez-vous renoncer à toute intelligence et à toute sensiblité pour devenir un rouage de notre machine ? », et la réponse à une série de variations autour du « je préférerais ne pas » du Bartleby de Melville, est un acte fort qui replace cet art collectif au cœur du drame de notre époque. Et il faut faire vivre cet ovni sur une scène, devant des gens, qui, a priori, ne trouvent rien de drôle à ces propositions d’emploi sinistres, idiotes, sordides et pourtant bien réelles. Et ce n’est pas de la tarte.

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À partir d’un assemblage humain d’allure assez hétéroclite, petite troupe composée d’acteurs aux styles de jeux très différents, les uns extrêmement déliés, les autres d’une sobriété exemplaire, une équipe qui s’avère à la fois très talentueuse et totalement engagée dans le sujet traité, Vincent Thomasset joue habilement de ces différences pour fabriquer, bricoler, concocter un petit chef-d’œuvre d’humour. D’humour noir certes, mais qui, par le rire, nous ouvre à nouveau les perspectives d’une victoire de la conscience sur cette vaste entreprise d’asservissement et finalement de démolition de l’humain à l’échelle planétaire, qu’on nomme néolibéralisme, actuel aboutissement du capitalisme.

Nicolas Roméas

En savoir plus sur la compagnie Laars and co

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Lettres de non motivation.
Vu le samedi 4 février au théâtre du Familistère de Guise.

Conception Vincent Thomasset
Texte Julien Prévieux
Distribution David Arribe, Johann Cuny, Michèle Gurtner, François Lewyllie, Anne Steffens
Lumière Annie Leuridan.
Création sonore Pierre Boscheron.
Musique Pierre Boscheron, Vincent Thomasset.
Assistante mise en scène
Brune Bleicher Scénographie en collaboration avec Ilanit Illouz. Costumes en collaboration avec Rachel Garcia.
Production Laars & Co.
Production déléguée Latitudes Prod.
Coproduction le Phénix scène nationale Valenciennes, Festival d’Automne à Paris, Théâtre de la Bastille - Paris, La Bâtie - Festival de Genève, Théâtre Garonne - scène européenne - Toulouse, la Passerelle Scène Nationale de Saint-Brieuc, Les Spectacles vivants - Centre Pompidou, Le GRAND SUD Lille, avec la participation artistique du Jeune Théâtre National.
Avec le soutien de la DRAC Ile-de-France / Ministère de la Culture et de la Communication. Avec le soutien d’Arcadi Île-de-France. Ce spectacle a été répété au Théâtre de la Bastille et a bénéficié de son soutien technique. Avec le soutien du Cent quatre, du Centre Culturel Suisse-Paris.




Post-scriptum :
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