Dominique, Marie et Thérèse aux Andelys

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< Chronique à deux voix

Dominique, Marie et Thérèse aux Andelys

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par Dominique Flau-Chambrier , Marie Crouail
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Au fil des rencontres sensibles avec Thérèse, notes prises par Domnique Flau-Chambrier et Marie Crouail à l’unité protégée du service Alzheimer de l’hôpital St-Jacques, située au Petit-Andely, au bord de la Seine, l’EHPAD des Andelys…

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2

Nous nous dirigeons vers la chambre de Thérèse. C’est une chambre de deux. Il y a une dame, Je lui demande si elle est Thérèse.

  • « Ha non, je ne suis pas Thérèse. »
  • « Vous savez où elle est, Thérèse ? »
  • « Thérèse ? Mais non, je ne suis pas Thérèse », répète-t-elle, pas très sûre d’elle.
  • « Moi, je sais où elle est, Thérèse ! » Nous dit une dame qui surgit d’un salon voisin. « Elle est sur son fauteuil, par là bas. Je l’ai vue tout à l’heure. »

Nous nous engageons dans le couloir, nous croisons une infirmière. Je lui demande si elle sait où est Thérèse. L’infirmière nous invite à la suivre et là voilà partie d’un pas fringuant à la recherche de Thérèse. Nous courons derrière elle, moi avec ma grosse valise en carton, et Dominique, son grand cahier sous le bras et son baluchon sur le dos. Quand l’infirmière fait un pas, nous en faisons trois. Nous trouvons enfin Thérèse dans un autre salon, tout au bout du couloir.

Thérèse est un brin espiègle. Elle nous dit : « vous êtes les deux dames ? On m’a prévenu de votre visite. Vous allez me poser des questions. »

Je roule des yeux autour de moi, il y a du monde dans le salon, ça parle fort, on se croirait presque dans un tripot et la télé marche à plein tube. Je me creuse le ciboulot, me demandant où on va bien pouvoir dénicher un endroit plus au calme.

Bon, aller, hop, c’est décidé, on retourne dans l’autre salon qui semblait un peu moins fréquenté et avait l’air plus calme. Enfin, je crois. Moi non plus tout à coup, je ne suis plus très sûr de mon fait. Cet étage est particulièrement animé.

Je m’apprête à pousser le fauteuil de Thérèse.

  • « Vous savez conduire ? » Me demande-t-elle en me clignant de l’œil.
  • « Je crois bien que oui, on va voir » que je lui réponds.
  • « Il a des freins votre fauteuil, Thérèse ? »
  • « Non, pas besoin », me répond t’elle hilare. Et hop c’est partit. Le couloir est encombré, on ralentie, en accélère, on se croise. Thérèse rit.
  • « Accélère, maintenant, on peut passer. » J’obtempère en lui glissant à l’oreille : « attention c’est partit pour les cascades ! »

À bout de souffle, on arrive dans le salon. Il semble bien un peu plus calme, oui…
Enfin, autour de nous c’est quand même un peu le chahut.

  • « Pour les cascades, on pourrait faire ça là-bas », dit-elle en riant et en me montrant la grande fenêtre d’où on aperçoit les falaises. « Enfin, c’est plus dangereux là-bas » et elle rit de plus belle.

À peine sommes nous installées toutes les trois bien confortablement à une table, Thérèse, Dominique et moi, que débarque Madame Mouflette dans son fauteuil.
Elle appelle a tue-tête :

  • « Marie-claude ! Marie-Claude ! Où elle est Marie-Claude ? » Elle fixe Dominique. « Quelle heure est t’il ? Emmenez-moi ! Il faut que je retrouve Marie-Claude, ils sont tous partis ! Où sont t’ils ? Il faut que les retrouve ! Marie-Claude ! »

Dominique se lève timidement. Elle jette un œil à droite, à gauche. Madame Mouflette lui donne la marche à suivre pour que Dominique l’emmène à la recherche de Marie-Claude. Elles disparaissent toutes deux dans le couloir.

Dominique de retour, notre Thérèse regarde tour à tour, moi, puis Dominique avec ses yeux vifs et rieurs. Elle pose son regard sur Dominique.

  • « Vous aussi, vous êtes là pour m’interroger ? Vous êtes venu avec votre inspecteur ? » s’amuse-t-elle, me regardant de nouveau.
  • « Je suis là depuis 10 ans », nous apprend Thérèse.

Nous papotons, pendant que je pose ma valise sur la table, l’ouvre et que Thérèse regarde d’un œil curieux ce que contient la valise. Des livres. Une valise remplie de livre, avec de drôles de petits sacs par dessus. Je pose un des sacs devant Thérèse. Je lui explique que dans le sac, il y a des petits papiers roulés. Que je souhaiterais qu’elle en tire trois au hasard et qu’elle lise chacune des phrases écrites sur les petits papiers.

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  • « On pourrait faire du feu avec les petits papiers ? » Me demande-t-elle amusée. « Bon, s’il faut lire, il va falloir que je chausse mes lunettes ». Je la regarde. Ses lunettes sont attachées par un petit cordon autour de son cou, mais elles sont un peu emmêlées et cachées dans son châle. Je l’aide à désenrouler les lunettes du châle. Elles suivent ou on les suit, les lunettes, dit-elle dans un sourire amusé.

Thérèse lit :

  • « Quatre kilomètres le matin, et le soir autant pour le retour. À pieds. » Elle retourne le papier un peu perplexe et lit de nouveau ce qui est écrit au dos du papier : Charles Juliet – corpus texte 3. Je lui dis que ce côté là, c’est plus pour moi, que c’est l’auteur de la citation qu’elle vient de lire et que corpus 3 est un indice pour que je retrouve le texte dans le fouillis de ma valise.
  • « Ha, chacun son côté de la feuille, alors », dit elle.
  • « Le soir, après huit heures, lorsqu’avec des lanternes on portait le foin aux chevaux dont la peau fumait dans l’écurie — tout le magasin nous appartenait ! »
  • « Je ne le retourne pas pour lire ce qui est de l’autre côté alors ? » Perspicace, Thérèse.
  • « À quoi occupe-t-on les heures qu’on passe enfant dans un camion immobile ? » Tout à trac, elle enchaine : « on rêve de voyage, on fait semblant de changer de vitesse. On double les autres. » Elle s’interrompt subitement. Le temps suspend son vol. Dominique et moi sommes suspendues à ses lèvres.
  • « Enfant, j’avais une langue, moi, pour dire quelque chose à droite ou à gauche. »

Sacrée Thérèse, c’est une rusée.

Nous nous interrogeons sur le mot de rêverie.

  • « La rêverie est active lui dis-je, qu’en pensez-vous ? »

Elle me regarde de ses yeux perçants et comme une évidence, elle enchaine :

  • « Oui, c’est tout à fait ça ! Une torsion de l’imaginaire, là où c’est gratté, gravé. » De nouveau Thérèse suspend les mots et ajoute :
  • « la suite, tu la sauras demain ». Elle croise les bras et nous dévisage en souriant. Thérèse aime les pirouettes.

Nous continuons à parler. C’est un peu dans le désordre, les phrases de Thérèse, qu’importe. Thérèse va vite, c’est une fonceuse, elle aime passer du coq à l’âne, pour notre plus grand bonheur. Dominique et moi, en plein ravissement, écrivons à toute vitesse sur nos cahiers respectifs. On voudrait ne pas en perdre une miette.

  • « La grandeur des meules de paille, qui étaient souvent ovales. Elles avaient bien 5 à 6 mètres de hauteur ! Il y avait celui qui était en bas. Il plaçait la meule de paille sur un plateau et hop, il le lançait à celui qui était en haut. Mes jeux d’enfants ? Oh, c’était des jeux de cuisine, de poupées bien sûr. Pas de sport, ha ça non ! Enfant, ma tête marchait comme une brouette. J’étais une petite fille de la campagne. Je vivais dans une ferme. Les grains, c’était pour les poules. Les betteraves ou les choses plus grosses, c’était pour les porcs. Je savais ça ! Il y avait aussi un gros instrument pour séparer le foin, du blé mais je ne sais plus comment ça s’appelle… » Elle cherche, s’absente un peu, s’éloigne.

Elle reprend,

  • « enfant, dans un camion immobile, on rêve de vitesse. Le poids du camion, sa grandeur. On est éblouie, forcément. Mes parents à moi, ils élevaient des bêtes. Les animaux de la ferme de mes parents, ce n’étaient pas ceux de monsieur tout-le-monde ! Ils étaient inscrits au Herd Book. C’était des bêtes sélectionnées. Elles étaient belles et de qualité, ça oui !Je suis née à Surville, à 5 km de Louviers. Mes parents ont toujours été agriculteurs. Je préférais la vie de la ferme, le plein air bien plus que la lecture. J’étais paresseuse. Moi, j’aime mieux une fille vivante, qu’une savante morte ! Ça, c’est une phrase à moi ! » précise-t-elle. « Les instits, elles disaient de moi : "elle n’est pas bête, mais elle n’y met aucune volonté". Ha, le plaisir de la paresse » ajoute-t-elle rêveusement.
  • « À la ferme, on avait 14 vaches, mais on n’a eu l’électricité qu’en 1947. Le propriétaire, il disait que ça brulait les yeux, l’électricité. Il vivait dans un château, lui. »

Madame Mouflette est de retour.

  • « Marie-Claude ! Où est Marie Claude ? Vous pouvez m’emmenez en bas ? »
  • « En bas, non, je ne crois pas », lui dis-je. « En bas par là tout droit, ajoute madame Mouflette, me montrant le couloir. »

Thérèse pouffe de rire.

  • « En bas, par là tout droit répète-t-elle. »
  • « Oui, au carrefour ! » Ajoute madame Mouflette.
  • « Très bien. Je vous emmène jusqu’au carrefour. C’est par là madame Mouflette ? Tout droit ! » Et hop c’est reparti pour un tour.

Marie Crouail

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3

Nous reviendrons voir Thérèse. Nous retrouverons l’éclat enfantin qui brille dans ses yeux à chacun de ses sourires. Je lui chanterai : il vaut mieux une petite maison dans la main qu’un grand château dans les nuages… Thérèse évoquait avoir vécu dans l’enceinte d’un château. Ses parents en étaient les fermiers. C’était à Fontaine Bellenger, au château du Val D’Ailly.

Thérèse nous racontera sa vie d’alors :

  • « Enfant j’avais déjà compris qu’il fallait penser par tranches. Car il était évident que les propriétaires du château, plutôt fiers, étaient un sacré étage au-dessus de nous, les fermiers. Il y avait d’un côté les travailleurs, fermiers ou ouvriers, de l’autre les intellectuels ! Le châtelain, il était là pour ramasser l’argent du fermier. Il était très exigeant sur les prix. Ce qui lui importait, c’était de recevoir, non de l’amour, mais de grands saluts ! La considération avant tout !!! Je me souviens d’une demoiselle célibataire qui habitait une grande maison. C’était une maison ouverte à tout le monde et surtout aux enfants. Et cette maison, qui aurait pu paraître triste, habitée par une personne seule, c’était la joie du village. Elle s’appelait mademoiselle Auzoux. Une femme formidable, sans doute très instruite, elle était capable de répondre à toutes nos questions. Nous, nous étions éblouis par ses connaissances. Elle se prêtait toujours au jeu de nos questions avec la même gentillesse, que nous soyons enfants de fermiers ou d’ouvriers.
  • Nous avions un bon maître d’école aussi, sévère, mais qui voulait qu’on soit tous aimés et tous égaux. Et il faisait attention à ce que le gosse mal habillé ne soit pas abandonné dans un coin. Être comme les autres, c’est pouvoir des vêtements neufs de temps en temps. Et c’est pour cela que les gens du village donnaient aux gosses qui étaient pauvres des vêtements et de quoi se nourrir. Nous on donnait des légumes de la ferme.
  • Ma famille a toujours travaillé à la ferme. C’était bien la vie à la ferme. À 10 ans, j’ai le souvenir d’avoir été heureuse de vivre, contente des parents que j’avais, ça ne veut pas dire heureuse d’être riche, on ne l’était pas, mais heureuse de l’estime du travail accompli. Le bonheur, c’est le don qu’on fait aux autres, de ce qu’on sait et de ce qu’on aime. Le bonheur, c’est partager, donner, se sentir égaux. Dans le pays finalement, je vois ça avec mes yeux d’enfants, il n’y avait pas de malheureux, parce que les malheureux étaient aimés autant que les autres. La ferme était dans le parc. Pour aller à l’école, on devait sortir par la porte nord et faire le tour du mur du château, pour revenir presque au niveau de la ferme. C’était la volonté des propriétaires : nous imposer de faire le tour du château par l’extérieur, alors qu’on pouvait couper par l’intérieur. Un jour, le petit-fils nous a fait faire une clé et nous avons pu utiliser le passage entre la ferme et la porte extérieure qui donnait vers le village. Il fallait passer bien à droite, pour qu’on ne nous voie pas. Pas question que les châtelains l’apprennent !!! Et dans ce village de 200 ou 300 habitants, tout le monde devait bien le savoir, mais faisait semblant de rien.
  • Il y a une chose qui m’a frappée. C’est que, si on croisait le châtelain, quand on allait à la messe par exemple, nous devions nous, les petits péquins, nous mettre de l’autre côté du chemin pour que ces messieurs-dames puissent passer. Chacun d’un côté. Nous les pas grand-chose d’un côté et les petits rois de l’autre. J’étais amie avec des enfants d’ouvriers de l’usine Carel et Fouché qui fabriquait des wagons SNCF. Il y avait aussi ceux qui travaillaient dans la laiterie industrielle, pour faire du beurre et du fromage. D’autres aux Ponts et chaussées, qui veillaient à l’entretien des routes. Aux moments de liberté, on allait jouer dans la plaine.
  • On faisait des petites bêtises. À deux on prenait une échelle qu’il n’était pas permis de prendre. On la mettait contre un mur pour aller sur le bâtiment interdit parce que dangereux. Arrivé en haut, c’était la gloire. On avait fait un exploit car l’échelle avait tenu debout. Maintenant, je sais que je n’étais pas une intellectuelle et que je ne pouvais pas mieux faire. Une intellectuelle pour moi dans ce temps-là, c’était une élève qui apprenait correctement ses leçons et qui s’en rappelait.
  • Mais moi, même avec de la bonne volonté, ce que j’avais appris, une semaine après, c’était disparu. Ha ça, j’étais malheureuse. J’aurais aimé être au premier banc de l’école, mais non… Je rêvais peut-être, je ne sais pas... Je n’avais pas de petit disque qui tournait bien dans la tête. Je crois qu’il y a beaucoup de trous là haut. C’est comme un mur pas solide. Dans la famille il n’y avait que moi qui étais comme ça. Peut-être parce que j’étais la 7ème.
  • La mémoire, c’est se rappeler longtemps après, ce que l’on a appris. Dans le travail manuel, oui, je sais me rappeler correctement les choses, mais dans ce qui est la lecture, les leçons, pourquoi je ne retenais pas, ça je n’en sais rien. J’étais maladroite intellectuellement et physiquement. J’oubliais ce que j’apprenais. À l’école il y avait quatre coins dans la classe… et comme je n’avais pas la langue dans ma poche, je les ai tous faits, les coins !!! Et derrière la porte aussi ! Tu es trop vilaine, disait l’instituteur, je ne veux pas te voir.
  • La mémoire, elle peut être celle du par cœur, mais aussi celle des évènements passés. Ma mémoire d’aujourd’hui, elle marche bien. C’est pas comme lorsque j’étais enfant et que je ne me rappelait rien des leçons. Il me vient une question que je ne me suis jamais posé. Attendez-voir… Est-ce qu’il est possible de lire quelque chose en pensant à autre chose ? Avoir la tête ailleurs, ça m’arrivait souvent. Rêver, c’est penser à quelque chose qu’on voudrait voir se réaliser et qui ne se réalise pas forcément. Rêver… »

Voilà. C’est tout pour aujourd’hui.
Marie, Dominique et Thérèse.



Art et Société EHPAD Saint Jacques des Andelys
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2 commentaire(s)

Jean Pierre Brière 9 mai 2018

"En fait, la beauté ne disparaît jamais, c’est à nous de l’apercevoir". Et plus loin, il dit : "La beauté est aussi terrible qu’attachante". C’est la voix de Làszlo Krasznahorkai qui dit cela, sans une interview à France Culture. Et puis les bouquins de cet homme là ont été adaptés pour des films de Bela Tarr. Il parle aussi de la littérature comme d’une sonate. Il dit aussi qu’il écrit pour créer la réalité et non pas pour la représenter... nos cahiers remplis de clairs et d’obscurs !

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marie crouail 8 mai 2018

Fichtrement émue, pas objective pour deux sous, moi, cette action menée à l’EHPAD des Andelys, me bouleverse et me revivifie. Ce n’est pourtant pas simple, en ce moment, dans notre époque qui nous asphyxie de trouver des poches de pensées, des endroits de rencontres. Et là dans un endroit reculé, presque hors du temps, tout s’ouvre. L’évidence resurgit. On lit. On échafaude des récits et je renais.

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