D’où je viens et là où je vais

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< Chronique à deux voix

D’où je viens et là où je vais

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par Marie Crouail
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Je viens d’accepter un défi. J’en tremble un peu. Je n’ai jamais fait ça. Enfin… Pas comme ça. Écrire ? Plus encore : tenir une chronique régulière sur l’Insatiable, qui propose une démarche d’exploration et de débats sur l’art et la société, « l’art comme principe actif ». Nicolas Roméas et Pierre-Jérôme Adjedj sont à l’origine de cette revue en ligne, avec l’aide précieuse de Sébastien Barreras et d’un groupe de rédacteurs passionnés.

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Scélérat (2014) par Méga Pobec ©Jérôme Libermann

La proposition m’est faite par Nicolas. On se connaît un peu, mais pas tant que ça. J’ai d’abord découvert son engagement à travers la revue Cassandre/Horschamp, et aujourd’hui, il y a L’insatiable.

En 2013, j’animais un atelier d’écriture à la maison d’arrêt d’Évreux. Je postais, alors, régulièrement sur Facebook des extraits de textes réalisés par les détenus ; respectant leur anonymat, ou plutôt obéissant et en même temps contournant un peu cette injonction imposée par la direction de la maison d’arrêt. Les participants étaient très investis dans la démarche d’écriture que je leur proposais. Dire le monde non pas seulement dans un constat, tel qu’il est, mais trouver leur langue, leur singularité, pour penser et dire le monde tel qu’ils l’ont dans la tête. À l’époque, Nicolas m’avait proposé de relayer l’expérience dans sa revue mais la direction de la maison d’arrêt a refusé tout net.

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Affiche © Didier Roubinoff

En 2015, toujours à travers Facebook, Nicolas suivait les pérégrinations de ma compagnie de théâtre, le Méga Pobec. On entrait dans une tourmente, comme tant de compagnies sur le territoire. En 2016, on atteignait le point d’orgue de cette tornade. La nouvelle municipalité de la ville d’Evreux décidait la suppression totale et immédiate des aides allouées au théâtre Méga Pobec et à son lieu, et entraînait dans son sillage le retrait des aides territoriales. Elimination brutale, sans sommation de plus de 30 ans de travail mené sur le territoire de l’Eure en Normandie. Une compagnie prise dans la terrible turbulence engendrée par des choix politiques radicaux ; dégagée du paysage, rayée, biffée et reléguée aux oubliettes comme tant d’autres…

Toute une histoire passée à la trappe ; l’aventure d’une folle équipée qui transforma avec passion, par tranches successives de travaux, une chapelle abandonnée en un théâtre dévolu à la création, l’accueil, la résidence et la formation.




Une histoire, une aventure humaine issue de la décentralisation théâtrale (la Comédie de Caen) et nourrie de convictions forgées par les principes de l’éducation populaire. Une histoire qui s’inscrivait dans la dynamique et le paysage des lieux dits intermédiaires et indépendants.

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Monroe Frédéric Vossier/Méga Pobec (2015) ©D. Roubinoff

Une histoire où la démarche artistique était le principe actif et le levier d’épanouissement des territoires et des imaginaires de la vie sociale. Des histoires comme la mienne, comme la nôtre, il y en a eu tant qui s’évanouissent, s’effacent peu à peu des mémoires.

La politique culturelle d’aujourd’hui n’est plus qu’une parole de gestionnaire. Elle n’intéresse trop souvent les élus qu’à travers le prisme de la stratégie en terme d’image marketing. L’objectif n’est, souvent, que l’attractivité touristique et les retombées économiques qui pourraient en découler. Voilà ce que les élus de ma région appellent « la vitalité artistique ». Ils placent l’enjeu sur l’évènementiel, plus il est retentissant, mieux c’est. Ils appellent de leurs vœux, la diffusion de « talents re-mar-qua-bles ». Par quel mérite, quelle qualité, si ce n’est marchande ?

Nous sommes noyés dans l’ère de l’industrie culturelle, l’ère de la consommation culturelle commerciale ; une ère du marché comme on dit, qui met en concurrence créations et créateurs. Le processus de décomposition en matière d’action publique sur l’art et la culture est à l’œuvre.

Une page se tourne.

Aujourd’hui, je suis dans cet entre-deux, entre les lignes à venir. Je cherche un nouveau sentier. Je vais même jusqu’à m’essayer à la « reconversion », drôle de mot : mutation ou recyclage ?

En 2015 sentant la tornade approcher, je fais un bilan de compétences. Il faut bien penser à l’avenir. Pourquoi pas un avenir autrement ? Je tourne et retourne les possibles dans tous les sens, j’interroge sérieusement mon adaptabilité sur le marché de l’emploi, Je m’essaye à la métamorphose.

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© Didier Préaudat

En 2017, je me lance dans une formation de « chef de projet digital ». Là, je découvre l’univers vertigineux des techniques web et l’univers impitoyablement cruel du marketing.

Je prends finalement la tangente et me recentre sur ce que je connais, la transmission, la médiation artistique et les relations publiques, entre autres. J’envoie une foultitude de candidatures, je me heurte à une organisation du travail très cloisonnée, j’entre mal dans les cases, je me contorsionne, je cherche des brèches pour m’y faufiler, je décroche quelques entretiens, jusqu’à arriver une fois dans le peloton de tête. Mais le moment est incertain pour construire une nouvelle histoire. Je ne peux présager du temps que cela me prendra, de la même manière qu’on ne peut pas dire exactement la durée nécessaire à une apparition, une disparition sur une scène de théâtre ou dans les pages d’un livre, ou pour le développement d’une pellicule argentique.

En 2018, Nicolas déniche sur mon profil Facebook un texte où je relate un bout de ma journée dans l’unité Alzheimer de l’Ehpad des Andelys, où je mène un atelier de mise en jeu de la parole. Il me propose alors de me confier une chronique régulière sur L’insatiable. Beaucoup de choses se bousculent dans ma tête.

Écrire, témoigner, tenter de faire tenir quelque chose debout, tracer des perspectives aussi. Faire s’entrecroiser des paroles, des espaces-temps, des expériences différentes qui partagent une vision commune, ou plutôt un sens de l’action, un sens de l’expérience.

Écrire, construire quelque chose qui fonctionne comme des poupées gigognes.

Nous serons deux à faire vivre cette chronique, moi et Dominique Flau-Chambrier, auteur dramatique et metteur en scène. Nous alternerons nos voix dans les chroniques, peut-être en cosignerons-nous certaines.

Voilà. C’est tout pour aujourd’hui.

Marie Crouail



Théâtre Politique de l’art Politiques culturelles
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