Univers bondissants

PARTAGER CET ARTICLE ► 
|  Article suivant →
Archipels #2 est enfin là !
Bienvenue aux insatiables !



L’Insatiable est un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par le noyau de l’ancienne équipe de Cassandre/Horschamp et celle du jeune Insatiable. Notre travail consiste à faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque pour mettre en valeur des actions essentielles, explorer des terres méconnues et réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.

Faire un don

< Articles sans abonnements

Univers bondissants

Les Égarés du Chaco
PARTAGER ►

par Coline Merlo
Télécharger la version PDF  Version imprimable de cet article Version imprimable



J’aimerais décrire Les Égarés du Chaco sans employer ni le mot fiction, ni l’expression « réalisme magique ». Fiction, parce qu’il porte sa charge de mensonge, tandis qu’histoire, une bonne histoire charnue, on voit ce que nous fait celui qui la raconte, dans le présent physique qu’on partage avec lui, et le présent du récit où on se trouve aussi, mille fois plus loin qu’ailleurs, adossés à la chimère.

JPEG

Parce qu’on a la bouche sèche et l’angoisse immédiate, de notre siège douillet, à suivre à travers le désert du Chaco les cinq rescapés d’un fortin pris d’assaut. On se souvient tout de suite de ce constat simple, énoncé par un anthropologue, que la société civilisée n’est séparée du retour à la barbarie que par « deux jours sans électricité ».

Au désert, comment réagir et tenir, si l’on est avec d’autres, et que les réserves du tonnelet s’amenuisent ? Quand les autres sont de plus en plus une menace, ventres qui veulent manger, gorges qui réclament à boire, et ils boivent, les salauds, et me haïssent parce que je bois aussi.

Donc, on est embarqués dans la guerre du Chaco, (1932-1935), côté Bolivie. Marcos Malavia, qui dirige l’École Nationale de Théâtre de Bolivie, d’où viennent les jeunes acteurs mis en scène par Jean-Paul Wenzel, décrit ce conflit comme la dernière guerre coloniale sur le territoire, Royaume-Uni et États-Unis s’affrontant par pays interposés (Bolivie contre Paraguay) pour le contrôle du désert du Chaco, qu’on soupçonne de recouvrir des gisements pétrolifères.

L’argument est tiré de Lagune H3, d’Adolfo Costa du Reis. Le titre donne la perspective : un nom sans histoire, sans mémoire, un repère pris en considérant du dessus une carte où l’accord transitoire entre un général d’armée et un cartographe produit une dénomination stratégique. Trois soldats, un lieutenant artiste, un capitaine, cherchent à atteindre la lagune H3. Le capitaine est seul à pouvoir dire la route à suivre, puisqu’il possède la boussole qui révèle, sur une surface plane, la direction inamovible du pôle, insensible aux accidents du terrain, aux variations d’humeur, aux pressentiments de sourciers qui agitent successivement les soldats. C’est au nom de la boussole qui sait (un vrai savoir), que le capitaine légitime son statut de chef et le maintien d’un ordre hiérarchique rigoureux. Or, cet instrument fiable, aussi insensible et dépassionné que le nom de la lagune, et à qui les soldats attribuent eux aussi du pouvoir, qu’ils craignent et révèrent, est une illusion. La survie ne viendra pas de la boussole, elle tombera du ciel, littéralement.

L’habitude est prise d’en référer au réalisme magique à propos des auteurs latino-américains (c’est à dire exotiques). Mais rien de moins exotique que cette idée de la porosité des univers, connus et inconnus.

On le sait dans les cours de lycée, où le moindre élève aura étudié successivement Bel-Ami, nouvelle réaliste de Guy de Maupassant, et Le Horla, du même. On peut coller dans diverses préfaces qu’à la rédaction du second, Maupassant souffrait d’une maladie nerveuse, la question n’est pas résolue : l’auteur qui écrit l’ascension fulgurante d’un ambitieux bien fait de sa personne, puis, sous forme de journal intime, l’envahissement progressif de son jardin, et ensuite de sa chambre, par un être invisible qui agit dans la réalité tangible, cet auteur, c’est la même instance écrivante, le même. Il n’y a pas, entre la lucidité sociologique et l’invasion de la perception par l’inexplicable, une distance qui séparerait les natures d’auteur. C’est la même vision, le même imaginaire, total, prégnant, plein d’odeurs et de vivacité sensible.

Le Mahabhârata, aussi, est un bel exemple. Jean-Claude Carrière le raconte : à l’ouverture, Ganesh, le dieu éléphant, est sollicité par le plus grand poète vivant, qui affirme : « J’ai composé le grand poème du monde, depuis son origine. J’y avais tout inclus, rien ne manque, pas le moindre brin d’herbe, ni la voûte céleste. Seulement, je ne sais pas écrire. » Alors, le dieu-éléphant se brise une défense pour noter sous sa dictée. Très vite, l’histoire tourne court, car on en est aux généalogies premières, il s’est fait bien des combats, tous les hommes se sont entretués, il reste une femme et il doit naître un fils. Or, plus aucun homme n’est disponible. Alors, l’éléphant fait le constat qu’il ne reste plus au poète qu’à entrer dans le cours du récit pour féconder la femme qui reste. Carrière juge inouïe cette intrusion de l’auteur dans la chair du personnage. Pourtant, à y repenser, une société monothéiste a fondé son histoire sur une cosmogonie comparable autour du bassin méditerranéen : une parole flottait dans le vide, et, s’énonçant, fait apparaît chat, chien, cochons, poulets, vertes prairies, petits humains. L’humanité s’embrouille, la parole infinie, flottant toujours, se donne un fils par un nouvel acte d’énonciation. Dans les deux cas, transgressions inouïes des sphères de compétences et d’action prévisibles, incarnation indécidable qui s’en suit.

En matière de réalisme magique, nous voilà parés d’abondance.

Au désert, trois soldats, un lieutenant artiste, un capitaine. Des ombres, des yeux verts et jaunes qui épient, derrière les feuillages et l’Ombre. L’Ombre s’incarne sur scène : un corps, des gestes, de brusques tours, détours, retours, faufilements. Une puissance noire, aux cheveux libres et longs, qui fond subitement, cogne, dérobe, s’entraperçoit. Mais quand on tourne la tête, elle a filé. L’ombre suce la vie au cou des soldats, les violente, les pousse, et ils trébuchent. Elle a une furieuse réalité. Le lieutenant, cultivé, portant aux tréfonds ses terreurs enfantines, subit particulièrement ses assauts. Et quand ils en sont venus au bout du bout de l’épuisement, où il n’y a plus au pas suivant que la mort nécessaire, où toute la chair humaine tremble de la terreur de sa disparition, qu’elle refuse avec sa violence d’épiderme et ses rétractations d’organes, au milieu de la pire nuit, il s’affronte à l’Ombre, puis l’entraîne dans une danse. En faisant danser l’ombre, il la satisfait, elle trouve plaisir à être apprivoisée, ce qui se manifestait comme rage et assauts se convertit ; et le lieutenant se réconcilie avec les parts obscures. À la fin de la nuit, il aura créé.

La pièce, narrative, attaque la narration par un permanent bondissement d’espaces à espaces, de transgressions des conventions du récit. Comme dans les mythes hindous et chrétiens, comme dans le rêve, le geste de l’un, accompli dans un certain espace-temps, affecte un univers contigu qui fonctionne dans un temps distinct. Nous, public, constituons un de ces espaces. La troupe jeune, enthousiaste, est fière de son travail et de le faire connaître ici. Cela fait de l’imaginaire concret que l’on goûte ensemble.

Coline Merlo

Jean-Paul Wenzel revient avec nous sur son travail avec la troupe du Théâtre National de Bolivie dans le numéro 100 de la revue Cassandre/Horschamp, à paraître en janvier 2015.

Les Égarés du Chaco
d’après La Lagune H3 d’Adolfo Costal du Rels, adaptation Arlette Namiand, mise en scène Jean-Paul Wenzel, traduction Eva Castro, lumières Thomas Cottereau, production Dorénavant Compagnie.
Avec La Compagnie Amassunu issue de l’Ecole Nationale de Théâtre de Bolivie : Javier Amblo, Susy Arduz, Mariana Bredow, Andres Escobar, Lorenzo Munoz, Antonio Gonzales, René Sosa.

Au Théâtre de L’Épée de Bois du 25 Septembre au 19 Octobre
http://www.epeedebois.com/un-spectacle/les-egares-du-chaco


fake lien pour chrome



Partager cet article /  



<< ARTICLE PRÉCÉDENT
Maguy Marin, ça déménage
ARTICLE SUIVANT >>
El Barrio, poète du flamenco urbain





Réagissez, complétez cette info :
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


Signalez un problème sur cet article :


Annonces


Brèves

« Où l’art se fera-t-il ? » Les 10, 16 et 17 décem­bre, au B’Honneur des Arts, salle de la Légion d’hon­neur à Saint-Denis.


Lancement d’Archipels 2 à Liège le 18 novem­bre 2017 de 18h à 19h30.« Devant des événements aussi vio­lents que la “crise des migrants”, il est plus commun, plus immé­diat, de se lais­ser sidé­rer que de consi­dé­rer », écrit Marielle Macé, la sidé­ra­tion indui­sant une mise à dis­tance, une para­ly­sie, à l’inverse de la consi­dé­ra­tion qui favo­rise la com­pas­sion, la lutte.


Du 30 novem­bre au 3 décem­bre 2017
Vernissage jeudi 30 novem­bre de 18h à 22h.L’ hybri­da­tion est à la mode. En art, la pra­ti­que n’est pas nou­velle, mais à l’ère des images de syn­thè­ses, des OGM et des pro­thè­ses bio­ni­ques que peu­vent les artis­tes aujourd’hui ?


L’infor­ma­tion ne devrait pas être une mar­chan­dise, mais elle est de plus en plus sous la coupe des pou­voirs finan­ciers et indus­triels. Pour faire vivre une presse libre, jour­na­lis­tes et citoyen•­ne•s doi­vent inven­ter d’autres modè­les économiques, émancipés de la publi­cité et des action­nai­res.


Le deuxième numéro de la grande revue franco-belge art et société est arrivé, com­man­dez-le main­te­nant !