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Une caresse au Leviathan peut-elle le faire gémir ?

Les Souffleurs, commandos poétique.
par Coline Merlo
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Les Souffleurs, commandos poétiques, sont une espèce rare, nichée à Aubervilliers depuis 2007, où ils conduisent une tentative de ralentissement du monde [3], qui se manifeste notamment par l’apparition d’êtres vêtus de noir, portant le parapluie qu’on connaît aux silhouette de Magritte, éventail, et « rossignol », un long tuyau qu’ils approchent de l’oreille de qui passe, pour y chuchoter de la poésie toute pure. A rebours de l’usage des micros, amplis, « murs de sons » et pleins phares, les Souffleurs creusent au lieu de remplir, font naître les images sans montrer. Creusement de l’écoute, car il faut tendre l’oreille, disponibilité du Soufflé à l’accroissement de son espace intime disponible. Ils tiennent que l’humanité se reproduit de bouche à oreille.

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photo Willy Vainqueur

24 octobre 2013, 2ème Conseil Municipal Extraordinaire

En 2011 s’était tenu à Aubervilliers, à l’initiative des Souffleurs, un Conseil Municipal Extraordinaire, à l’issue duquel la ville d’Aubervilliers s’était engagée entre autres à examiner les projets dits impossibles, déposés par les habitant-e-s, dans les boites noires et tranquilles laissées par les Souffleurs dans tous les quartiers de la ville. Se sont ainsi posés 436 espérances lointaines : "Partir en Roumanie avec Pauline" "Que le carnaval de Rio se fasse à Aubervilliers" "Des distributeurs gratuits de barbapapa, pliz pliz pliz".

Eux qui ont récolté, lu, et recopié en respectant l’orthographe s’en sont trouvés un temps accablés : parce que l’impossible imaginé sentait furieusement le réel. "Installer une boutique Gucci avenue de la république". "Une permanence de médecins pour la ville parce que SOS Médecins ne passe plus à Aubervilliers". "Qu’il n’y ait plus de dealers". "Moins de chômeurs" "Une piscine avec un toboggan". Est dit "possible" : ce qui est en latence d’apparaître dans le réel ; im-possible : ce que les lois d’enchaînement des causalités ne laissent pas l’espace d’exister.

(Comme marcher sur la lune, un président américain noir, le brevetage de semences vivantes).

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photo Willy Vainqueur

Octobre 1983. Quatre-vingt ou cent mille marcheuses et marcheurs sont à Paris, pour l’égalité et contre les discriminations. Ils étaient trente-deux au départ de Marseille, ont rallié à mesure en avançant [4]. Christian Delorme, qui en est un des initiateurs, et a parcouru les 1600 kms avec les autres, a une certaine expérience de l’inimaginable réalisé. Parce que cette affirmation en marche a produit cela, une définition légèrement élargie, quant au fonds culturel de référence, et aux moeurs culinaires, du semblable de droit sur le sol de France. "De droit", ce n’est pas encore "dans les moeurs". Nous sommes trente ans plus tard, le 24 octobre 2013, en la mairie d’Aubervilliers pour le deuxième Conseil Municipal Extraordinaire, qui se tient sous la présidence du père Christian Delorme. Se trouve également à la tribune, Nadia Lakhdar, la réalisatrice du film "La Marche", qui sort début novembre. Nadia parle sans forcer, ni intonations vibrantes. Il lui a fallu dix ans pour rassembler le budget de ce film de reconstitution historique. "Pourquoi voulez-vous mettre autant d’argent dans un film d’Arabes ?" demandaient des producteurs subtils à souhait. L’égalité, la fin des discriminations, c’était il y a trente ans de l’inimaginable, on a avancé, c’est devenu un possible. Il faut encore pousser. Siègent aussi à la tribune Olivier Comte, directeur artistique des Souffleurs, et la critique de spectacles Cathy Blisson.

De quelle nature est ce qui se passe ?

Ce n’est pourtant pas du spectacle, les Souffleurs y tiennent tant, qu’il a fallu un "combat de boxe" (décrit comme ça) pour que l’ordre du jour soit bien enregistré en Préfecture. La critique siège là mais il est prévu qu’elle parle. Une critique qui accepte de s’exposer et fait partie de ce qui se passe - c’est paniquant, et je le dis en soeur. Plus que pour soupeser armée de ses outils, page vierge et temps de réflexion, elle se trouve là pour enregistrer la génération et la mesure d’un degré de contamination. Le maire présente "la folle tentative", en parlant de "subversion" de l’ordre politique. C’est plutôt distordre, semble-t-il, légèrement. Faire passer comme un souffle d’air, entr’ouvrir. La "folle tentative" est le nom de l’expérience de laborantins que mènent les commandos poétiques des Souffleurs, qui avaient fait acter par le premier Conseil Municipal Extraordinaire, présidé alors par Stéphane Hessel, la réintroduction du rêve comme moteur de l’action politique. De quelle nature est ce qui se passe ? C’est de l"’extra-ordinaire", tiré hors de, et qui a l’intention de persévérer dans son être : il va bien falloir que l’ordinaire compose avec.

Les Souffleurs tout en noir, chacun chargé, et dense, ont franchi tout à l’heure les portes de la mairie, vers la place. Ils ont fait leur entrée vers le dehors. Elle commence là, la légère modification des indices du monde : quand le lieu décisionnaire de l’organisation de la vie quotidienne exhale de la parole poétique incarnée. Un commando de silhouettes, en noir, peut-être parce que le noir est d’usage quand on travaille dans l’ombre, peut-être parce que le sombre signifie immédiatement la gravité. Et que l’affaire est sérieuse : il s’agit de faire voter la possibilité de faire réaliser un des "projets dits impossibles" recensés ; et de se donner la possibilité de rêver à un autre projet qui serait une synthèse de toutes ces propositions. Le Conseil s’est réuni dans la grande salle des mariages, lieu où s’opèrent les changements d’état civil, où ce qui relevait de la transaction intime et privée acquiert un statut neuf. Ce n’est pas peu, que de prétendre là à modifier le statut et la réception de la parole poétique et le statut du rêve : ce lieu-ci a ses codes, son usage de la langue, efficace. Les voix qu’on entend s’élever ont une texture différente.

Des projets dits "impossibles", une cinquantaine sont lus au Conseil. Marqués par le trop-plein : trop de monde dans les bus, trop de détritus, trop d’incivilités. Projet impossible n°259 : une journée de la courtoisie. Projet n° 169. Projet zen : organiser une séance de méditation dans un bus n’° 170 à la station Mairie d’Aubervilliers. N°257 : planter un gazon réactif afin que les déchets soient immédiatement renvoyés à l’envoyeur. Il manque l’espace, des espaces non immédiatement utilitaires ou rentables, des espaces à déflagration lente, qui rouvrent l’intériorité. Projet numéro 118 : ramener la rue des Cités au bord de la mer et la border de palmiers. Projet n° 136 : Voir les étoiles briller au-dessus de la mer. Projet n° 430 : Banc pour s’asseoir et regarder ce paysage à couper le souffle.

Projet dit "impossible n° 245 : réunir toute la ville pour faire un salto arrière.

On procède au vote fictif dans la salle de trois des projets proposés. Pour s’échauffer, se faire la main (levée). S’exercer à débattre. Un Albertiviliarien très en colère est entré par deux fois dans la salle, interrompant le déroulé de la séance. Il a exprimé un souci citoyen extrêmement grave, pour lui : d’abord , le maire, élu, démocratiquement, déléguait ses pouvoirs. Et à un homme d’église, qui plus est ! Dans la salle, il ne rencontre pas d’adhésion : d’abord, parce qu’on a dit que c’était "extraordinaire", et que l’est en effet la possibilité même de voter à main levée, à la centaine que nous sommes dans la salle, de réunir tout Aubervilliers pour faire un salto arrière (projet n° 245). Ce projet donne lieu à des interprétations divergentes : s’y mettra-t-on en équipe, à plusieurs ? Est-ce qu’il s’agirait d’un jeu de mots (le sale taux, le salt- eau) ? Ou au contraire d’un salto symbolique, rotation de pensée et récupération d’équilibre ? Il se dessine avec les mains de savants mimes, accompagnés de chuchotements, "Mais si, tu sais, tu te lances en arrière, comme pour la roue…" . Le projet n° 245 est adopté. Où l’on commence à entr’apercevoir quelque chose du nom de ce qui se passe : c’est une séance citoyenne de jeu, conduite avec implication et sérieux, par tous les présents. Herman Hesse avait rêvé quelque chose d’approchant, Das Glassperlenspiel, une société où l’événement le plus important de la vie publique est une composition par les savants, dont cela constitue l’aboutissement de la carrière, d’un certain jeu, une oeuvre. Chaque perle de verre représente, s’il m’en souvient, une note, une couleur, une idée, et leur disposition dit certain état du monde où chacun se reconnaît, et aspire à être.

Les trois votes fictifs ayant eu lieu, Olivier Comte présente maintenant le projet tiré du portrait de ville 2013 : construire la ferme d’Aubervilliers, avec ses veaux, ses vaches, ses cochons, ses poules, ses légumes et ses arbres fruitiers et en manger le produit lors d’un grand banquet avenue de la République. Et là, on s’aperçoit qu’il s’est produit quelque chose de très intéressant, qui explicite un peu la nature du travail des Souffleurs : en 2011, le conseil avait voté l’examen des projets dits impossibles récoltés. Bien. C’est une étape. La suivante, ce soir, est de voter pour le conseil "la possibilité de réaliser l’un des projets dits impossible" tiré de la récolte de 2014. Or, quoi ? Or, on s’impatiente. Une jeune femme proteste que cela ne sert à rien d’avoir écrit, si cela ne doit pas être soumis au vote. Une voix propose qu’on amende le texte : que soit votée la réalisation d’un projet, point barre. C’est trop lointain, trop inaccessible, "la possibilité de réaliser". Que cela soit, maintenant, l’expression de la ville, portée par les présents. Cela précisément, cette impatience de fabriquer la chose de la cité, d’être de ses modeleurs, c’est cela qui a changé. Le ressenti n’a pas eu besoin d’être explicité, il s’est posé dans nous, chacun des participants du soir. Je le vois bien, puisqu’entendre le maire dire qu’Aubervilliers est en négociations avec le Val d’Oise, où se trouvent des hectares de champs cadastrés pour la commune qui n’avaient jusqu’alors pas été remarqués, et rendraient tout à fait possibles la construction d’une ferme albertivilarienne, me provoque un énervement démesuré. Je trouve tout à coup que ce n’est pas ce dont on cause, que c’est "mettre la campagne dans la ville" (projet n°83) dont il s’agit, et que le maire est à côté de la plaque, et n’a rien entendu. ( Projet n°131 , adresse aux politiques : Et si vous écoutiez avant de parler ? ). J’ai l’impression vive que l’on me dépossède, que ce n’est pas notre projet. Que comme il a été protesté, et c’était rude à entendre, ça devient une "mascarade". Et je suis amère et déçue et plus que jamais j’en veux à ces rouages où l’on décide pour moi, alors que nous sommes venus, nous avons fait l’effort de dire, et la bête reste sourde et avance, rien de la machine n’a grippé.

Et puis le conseil se termine, et nous descendons sur la place, sous les fenêtres. On appelle, jusqu’à ce que Delorme apparaisse. Et là, parce que les Souffleurs ont distribué des pancartes qui disent Ils ont échoué parce qu’ils n’avaient pas commencé par le rêve, et Plongeons !, on les lève en entonnant Emmenez-moi au bout de la terre, parce que c’est la chanson qu’il y a dans la boîte à musique. Et ça peut être lu d’une façon détestable, ce qu’on fait, vu qu’on est en-dessous des fenêtres du premier étage d’un lieu d’où émane le pouvoir. C’est pourquoi il ne faut pas se tromper d’angle, sur ce qu’on est en train de faire, et qu’on sait : on n’honore pas, on donne. L’apanage des prince, c’est la largesse, et c’est nous qui en faisons montre. C’est assez classe -bon, élégant- de témoigner comme ça générosité envers plus puissant que soit. Ca remplit, sans écraser.

On a appris une chose, à force du Léviathan [5] : il ne se soucie pas des pavés. En revanche, en revanche…

Il n’est pas impossible qu’à force de tendresse obstinée, on puisse espérer le voir infléchir un peu sa trajectoire lourde. La parole poétique fait cela, qu’on ne peut pas la proférer sans effets, le chuchotement fait cela, qu’on ne peut pas s’en abstraire, qu’on y est engagé, pleinement, sans résistances. C’est cela, qui s’est passé, en somme, comme une caresse au Léviathan, qui n’en a pas l’habitude. Et peut-être qu’à force de douceurs tenaces, de tendresse collective obstinée, à la fin, peut-être, et cela n’est pas sûr mais il faut bien tenter car autrement quoi faire ?, cela finira par aboutir, gauchir très légèrement la marche, l’avancée. Il faut voir, faut voir...

Légère modification des indices du monde.




[1La formulation des projets soulignée par la typographie provient des Souffleurs eux-mêmes : http://www.les-souffleurs.fr/

[2La formulation des projets soulignée par la typographie provient des Souffleurs eux-mêmes : http://www.les-souffleurs.fr/

[3La formulation des projets soulignée par la typographie provient des Souffleurs eux-mêmes : http://www.les-souffleurs.fr/

[4C’est nettement plus fort que Le Cid.

[5…fut-il tout dérégulé et bien malade. Celui d’aujourd’hui ne ressemble pas à celui de Hobbes.





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