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L’Orfeo de Monteverdi massacré par Samuel Achache et Jeanne Candel

par Jean-Jacques Delfour

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D’après Samuel Achache et Jeanne Candel L’Orfeo de Claudio Monteverdi, écrit en 1607, serait le premier opéra. Ce serait oublier les florentins Jacopo Peri et Giulio Caccini qui rivalisèrent en composant chacun une Euridice (1600 et 1602 sur le même livret). C’est l’illustre J. Peri qui, selon les historiens de l’art, inaugure cette forme dont l’histoire commence avec les recherches de la Camerata Fiorentina (Florence cherche à être l’avant-garde de l’art, devant Rome). Mais ces nuances érudites semblent incongrues devant la destruction jubilatoire (mais ambiguë) proposée par ce spectacle.

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Crédit © Jean-Louis Fernandez

De l’opéra de Monteverdi, il ne reste que trois ou quatre extraits, peut-être 25 minutes sur 2 heures… Les metteurs en scène ont choisi d’alourdir la promesse en intégrant au titre une allusion à Poussin qui, quelques années après l’Orfeo, peignit les Bergers d’Arcadie, où l’on peut lire la fameuse formule « Et in Arcadia ego » dont le sens oscille entre « j’ai vécu heureusement en Arcadie » et «  moi la mort je règne aussi en Arcadie ». La double référence à l’Orfeo et au memento mori (« rappelle-toi que tu es mortel ») pose un bloc de sérieux savant qui accroît le contraste avec les gags formant l’essentiel du spectacle. Cela n’empêche pas de véritables moments de grâce musicaux, qui profitent du contexte sardonique.

Fugue, créé en mai 2015, proposait une enfilade de gags dont l’incongruité était produite par glissements progressifs internes ou croisement de fils narratifs éloignés. Le spectateur retrouve ici cette capacité à introduire des bifurcations imprévisibles et en même temps plausibles. L’invraisemblance plausible est une caractéristique du burlesque. En ce sens, ce spectacle était – comme cet anti-Orfeo – une leçon de créativité.

Mais Fugue n’évitait pas la difficulté de tenir le rythme, conjuguée à la répétition du motif qui accentuait l’aspect rhapsodique et générait un ennui flottant. C’est ce qui se passe aussi avec l’Orfeo ; à ceci près que l’opéra sert de trame, de cadre narratif global, que l’on convoque à chaque fois que les gags arrivent à leur terme par épuisement.

L’art des sutures est l’objet principal du spectacle : les gags et l’opéra sont deux matériaux hétérogènes dont le glissement de l’un à l’autre, fluide et « naturel », sont le véritable objet. Voir comment ça glisse à l’intérieur des gags, entre les gags, entre les gags et l’opéra, telle est la jouissance proposée.

Ce jeu de décompositions constructives est une caractéristique de certains spectacles des arts de la rue qui exploitent la fragmentation endormie, devenue invisible à force de permanence, des rues, des façades, bref de tout l’espace urbain en complète réécriture par le pouvoir (cf. Henri Lefebvre, David Harvey).

Le gag doit être bref, stimuler le désir de rire – explosif – en condensant des traits drôles sur un court laps de temps. Au contraire, l’opéra prend son temps : il est la forme de la domination. Sa prétention à être un « spectacle total » exclut les formes comiques, brèves, qui assument leur caractère partiel, mais assurent aussi une fonction ironique et critique, voire contestatrice. Le mythe contre la pulsion.

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Crédit © Jean-Louis Fernandez

Le dessin de presse, l’affiche, l’histoire drôle, sont artisanales, ne se prennent pas au sérieux, se règlent sur la brièveté explosive du rire, c’est-à-dire un corps sans retenue, impatient de jouir. Les formes longues et sophistiquées, très codées, renvoient à une jouissance patiente. La leçon implicite est celle-ci : la classe dominante aime la tragédie ou l’épopée, en ce qu’elles lui permettent de manifester sa maîtrise de soi.

Les comédiens et chanteurs réunis par Samuel Achache et Jeanne Candel s’éclatent, foncent, dérapent, glissent, s’aspergent, se salissent, chantent, jouent de la musique, se donnent à fond – spectacle d’adolescents pour adolescents. Tout se passe comme si l’Orfeo était un objet à tourner en dérision qui sert à accroître le contraste entre le désir de s’amuser, désir anarchiste, négateur, et la police de l’art, qui sévit sous la forme de l’esthétique et du bon goût.

Certes, comme l’avait remarqué Alfred Jarry, le style potache ne laisse pas d’être politique. Mais il peut aussi indiquer le primat idéologique d’un comportement de classe. Les forces sociales qui ont généré l’enfant-roi ont produit des adolescents-empereurs qui ont désormais tous les droits. La désinvolture esthétique est ici le signe d’une prise de pouvoir qui pourrait avoir pour devise : « ricaner c’est la liberté ! ».

Jean-Jacques Delfour

Orfeo, je suis mort en Arcadie d’après l’Orfeo de Monteverdi et d’autres matériaux - Mise en scène : Samuel Achache & Jeanne Candel - Direction musicale : Florent Hubert. Vu à Toulouse au TNT le 3 mars 2017.

Tournée :
8 et 9 mars 2017 Théâtre de Lorient
14 mars 2017 Le Cadran - Scène Nationale Evreux Louviers / Evreux
17 et 18 mars 2017 L’Apostrophe – Théâtre des Louvrais / Cergy-Pontoise
24 mars 2017 Le Domaine d’O / Montpellier




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