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Uzeste musical
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par Nicolas Romeas

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Bernard Lubat se croit tout permis. Il s’imagine que sous prétexte d’un immense talent et d’une rare justesse artistique et politique, il peut se payer le luxe de faire vivre un village entier (plusieurs villages en fait, où le local devient soudain universel) à l’heure de la création et de l’échange dans une époque où aucun pouvoir ne veut de ça. Surtout pas, surtout pas de ça.

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Bernard Lubat avec Richard Bohringer à Uzeste

Bernard Lubat se croit tout permis. De n’être jamais content, même quand ça marche, surtout quand ça marche, de rechercher assidûment l’échec, celui qui a pour sens de montrer qu’on peut toujours faire autrement, que rien n’est cousu, fini, fermé, présentable, comme tu pensais que ça serait, réussi comme ça pourrait l’être, d’en jouir pleinement pour pouvoir traquer sans relâche l’au-delà de l’échec et ainsi offrir à la beauté la chance d’être toujours strictement imprévisible, jamais attendue, toujours nue et ouverte à sa transformation, sans appartenir à personne, comme la musique improvisée l’enseigne.

Bernard Lubat se croit tout permis. De mettre pour une fois réellement en pratique la fameuse prescription du docteur Beckett, si dure à appliquer : « échouer encore, échouer mieux », de mépriser ostensiblement la vulgarité de la réussite, de danser d’une patte l’autre avec la maladresse virtuose d’un jeune ours roué sur le fil arachnéen de nos pauvres contradictions, tendu à se rompre et solide comme une corde, dont la langue ordinaire se défie mais dont la musique et les mots déliés se jouent, de toujours tout, mauvais cuistot, jeter dans la marmite et touiller avec rage, brouiller fièvreusement, mixer allègrement, sale gribouille, en accablante ratatouille, tout en surveillant, l’air de rien, chaque ingrédient qui y mijote, avec la minutieuse approximation d’un horloger légèrement ivre ou d’un danseur soufi qui dans sa transe perçoit tout ce que contient l’instant, car cette tambouille humaine est soumise au rythme de nos pouls, de nos souffles, et si le mélange prend ce sera pour demain, pas maintenant, car maintenant est un essai qui ne doit pas finir. Car nous sommes de ce monde et pas la perfection.

Bernard l’embrouille se croit tout permis. De se traiter lui-même avec dédain, de maltraiter les autres avec amour - et le même dédain -, et puis de rappeler en un clin d’œil à qui l’entend que tout ça est pour le meilleur, que tout ça est inappréciable et pour tout dire divin, de faire exploser un son inespéré au bord d’une soirée qui s’enlise, de nous décevoir avec lourdeur, balourdise et délectation, au moment précis où la grâce allait, probablement, enfin pointer son nez, de nous surprendre à nouveau quand on pensait, ça y est, avoir compris, de ne jamais, jamais, finir comme il faut, de fracasser des portes qui auraient dû, c’est certain, rester closes, de nous les claquer d’un coup au nez sans raison claire, en faisant trembler jusqu’aux fondations les murs de nos maisons, de s’acharner irrationnellement au moment où l’on s’imagine que cette fois, ok, c’est fini, et de prouver par l’action qu’il s’agit là et d’instant et d’éternité, et qu’en effet c’est là notre mission. Oui. Bernard Lubat se croit tout permis. De jouer sans prévenir à l’auto-tamponneuse dévastatrice, de faire du rentre-dedans à tout ce qui bouge pour voir ce qu’il y a dedans, ce que ça a dans le bide, si par hasard ça aurait quelque chose dans le bide, d’en savoir plus, certes, beaucoup plus, mais de ne le jamais dire qu’en musique et en rythme.

Bernard Lubat se croit tout permis. De mélanger ce qui à aucun moment ne doit être disjoint, comme l’art et la politique, par exemple, ou devrait l’être avec circonspection, comme l’amitié et la pensée. De faire preuve, avec ses complices et disciples, d’un talent d’improvisation musicale et vocale à peine croyable. Comme ça, maintenant, là, gratuitement, dans l’instant, sans que jamais ne pèse l’histoire commune. De savoir doser avec une précision d’alchimiste et de refuser de le faire. De rendre l’imprévu insupportablement prévisible à nos âmes fragiles. De construire aujourd’hui avec ça l’un des plus forts moments d’échange artistique en action de ce monde. D’emmerder le monde.

Maître Lubat se croit tout permis.

Nicolas Roméas, août 2013

http://www.uzeste.org/
https://www.youtube.com/watch?v=d0x4ABig0Bg


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