De quelques violents paradoxes

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De quelques violents paradoxes

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par claire olivier
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Transcendant/envoûtant/audacieux/fou/hors-norme/inclassable/dérangeant/remueur de tripes/ boîte à sensations. « Énergisant » serait aussi un qualificatif approprié pour ce spectacle vu à Bruges dans cette magnifique salle de concert. Oui, alors, direz-vous, je n’ai que des louanges à faire. Vous ajouterez sans doute que je me suis laissée séduire comme une touriste culturo-bobo, que je manque de discernement, que j’ai bu trop de bières… Non, justement. Installés nous sommes pour deux jours d’évasion dans cette belle ville juste en face de cet intriguant monument, le « Concertgebouw ».

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Le Concertgebouw de Bruges © DR

Curieuse je suis, plus que jamais. Découvrir Requiem pour L., création d’Alain Platel dont je connais le travail par des vidéos ou des articles, avec des chanteurs et musiciens africains, sur un Requiem de Mozart, c’est sûrement « la belgitude « qui me tente. Être ailleurs donne envie d’ailleurs. Chaque fois que je vais voir un spectacle c’est pour retrouver un émerveillement, fuir le quotidien, qui ronge parfois. Tant pis si ça rate… J’aurais au moins sauté le pas. Tenter d’aller plus loin que Mozart en version classique.

Notre arrivée au Concertgebouw s’était plutôt mal engagée. À peine arrivés, on nous presse. Nous sommes toujours en retard au spectacle, Laurent et moi. Mais ici, à Bruges pas de quart d’heure rémois ou lyonnais. On est à l’heure ! Dès 19h la foule se presse devant le grand bâtiment, s’agglutine dans le hall. On les a aperçu la veille en buvant une bière dans le chaleureux café du lieu. Je les observais. Ils ont envie d’être ensemble, de partager un moment, boire un verre, discuter… L’inverse de nous, qui arrivons les derniers, je les envie... Ils savourent. Tous âges réunis. Bravo les Brugeois ! Ces gens savent vivre !

Nous, on vient à peine de finir un dîner, vite avalé avec une bière locale... On voudrait prendre le temps. Et il faut courir au spectacle... Quelle idée de se mettre une obligation sur la tête quand on se pose ! L’idée me traverse rapidement l’esprit malgré mon envie de « pétillance ». Oui, j’assume le néologisme ! Paf, ça commence fort... Noir. Silence religieux. Un grand écran en fond de scène sur lequel une vieille femme semble en train de s’éteindre. Ça met plutôt mal à l’aise, je veux fuir... Et cette omniprésence de la vidéo m’irrite d’emblée. C’était tellement tendance l’usage de la vidéo pendant des années, que ça m’est devenu insupportable. Encore une ! Je me dis que voir une personne âgée aux portes de la mort, merci bien... Je ne suis pas là pour ressasser des idées noires ou revivre des moments difficiles. Réaction primaire.

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Requiem pour L. © DR

Mais c’est l’inverse qui advient. Les musiciens entrent doucement, l’ambiance se transforme, et cette vidéo, je finis doucement par presque l’oublier. Plutôt, j’y jette un oeil parfois, mais sans être troublée. C’est toujours aussi moche. Un accordéoniste entre, seul tout d’abord. Installation lente et silencieuse, sur ces dalles funéraires qui occupent tout l’espace. Je comprends ensuite que, via son instrument, il sera la respiration de cette femme à l’agonie. Ou plutôt le souffle de vie qui demeure, qui tient tête. Comment ne pas vouloir rester en vie dans ce tumulte qui déboule au milieu de ce cimetière ? Ils courent, sautent, chantent, dansent, c’est joyeux, vif, piquant, on passe du jazz au gospel, à l’opéra. Tout leur est permis et avec grâce. Une seule dalle rouge s’impose, au centre. Du sang, la vie ? Des pierres posées comme autant d’offrandes que l’on touche pour se rapprocher du défunt.

Un spectacle si naturel, je me demande si tout était prévu. Ils improvisent ?
J’ai l’impression de voir une performance, longue… Je suis envoûtée par les voix, la musique, une sorte de transe s’opère. Ce mélange de messe pour l’âme d’un défunt et de rituels africains dont je ne maîtrise aucun code – ce qui ne m’empêche pas d’être avec eux - ne cesse de m’émouvoir, de faire vibrer en moi les cordes de l’envie de vivre. Je voudrais me lever et danser avec eux.

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Requiem pour L. © DR

Catharsis. Apprivoiser la mort pour l’accepter. Comme ces artistes qui la regardent parfois en face. Laurent à mes côtés s’ennuie. Chacun est dans sa bulle. Pourtant, malgré l’atmosphère presque délirante qui domine la scène, personne ne pipe mot dans la salle. Atmosphère très très recueillie. La vidéo de Madame L mourante freine-t-elle les élans de joie ? Ou est-ce la retenue du spectateur brugeois ? Moi je la regarde peu, cette vidéo, laide, presque ridicule, très mal assortie à la mise en scène du plateau. Je pense à une faute de goût voulue, à une provocation. Elle est là, mourante avec son ours en peluche, des proches à son chevet... Qu’est-ce que ça veut dire ? Un plaidoyer pour l’euthanasie, un hommage à une proche, un besoin de faire peur ? Un message glaçant glissé par l’image : « Attention braves gens regardez ce qui nous attend tous ! »  ? Je cherche le pourquoi de cette présence, je me demande si c’est une proche de Platel. Je lirai ensuite que Lucie était consentante pour filmer sa fin de vie, organisée, orchestrée.

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Requiem pour L. © DR

C’était une fidèle spectatrice, elle défendait les droits des femmes, une passionnée de culture africaine. Elle a « offert » à Alain Platel la mise en scène de sa mort. Ça m’est énigmatique. Mieux voir la mort en face pour célébrer la vie, pensai-je.

Je suis saisie par le mélange des cultures et la transgression du Requiem. Une légère frustration me caresse l’échine de ne pas avoir vu plus de danse, de corps en mouvement. J’ai l’impression que certains artistes se freinent, s’empêchent d’aller vers une douce folie chorégraphique. La vidéo semble interminable. Et tout ce qu’il y a de plus moche. Un truc filmé en amateur peu éclairé. Elle passe la langue sur ses lèvres encore et encore, tient son ours, nous regarde, ou pas. Impact garanti, excellent repoussoir. Encore faut-il que le spectateur veuille aller au-delà du malaise. Qu’est-ce qui m’a gênée, finalement ? Sa laideur, perturbante ? Le contraste avec les artistes survitaminés ? Certains pourraient n’en retenir que cette vidéo imposante, ne pas se laisser happer par le rythme, les voix puissantes et magnétiques. Ne vous arrêtez pas là... Ce serait le seul frein pour ne pas accéder à ce spectacle qui ne demande aucun prérequis. Inutile de connaître le Requiem de Mozart, il est totalement décoiffé. Juste une envie de s’abandonner à la surprise, de se laisser emporter dans le tourbillon de la vie, par des rythmes presque endiablés. Quelques jours après, Laurent reste sceptique. Moi je suis encore « possédée » par les démons de cette scène, par cette véritable rage de vivre.

Claire Olivier

Vu le 24 octobre au Concertgebouwe de Bruges

Requiem pour L.
, d’après le Requiem de W.A. Mozart  
Fabrizio Cassol : composition
Alain Platel : mise en scène & décor
Rodriguez Vangama : direction musicale, guitare & basse électrique 
Boule Mpanya, Fredy Massamba, Russell Tshiebua : chant 
Nobulumko Mngxekeza, Owen Metsileng, Stephen Diaz ou Rodrigo Ferreira : chant lyrique
Joao Barradas : accordéon 
Kojack Kossakamvwe : guitare électrique
Niels Van Heertum : euphonium
Bouton Kalanda, Erick Ngoya, Silva Makengo : likembe
Michel Seba : percussion
Hildegard De Vuyst : dramaturgie
Maribeth Diggle : dramaturgie musicale
Quan Bui Ngoc : assistant chorégraphe 
Simon Van Rompaey : vidéo

http://www.lesballetscdela.be/fr/projects/productions/requiem-pour-l/playlist/

http://www.lesballetscdela.be/fr/projects/productions/requiem-pour-l/playlist/

Dates à venir, en France :
21/11-24/11 : Chaillot. Paris.
28/11 : Opéra de Dijon.
6-8/12 : Opéra National de Lille.
19-20/12 : Théâtre National de Nice.
11-12/1 2019 : Le Quai. Angers.
19/1/2019 : Le Channel. Calais.
29-30/1/2019 : L’Apostrophe : Cergy Pontoise.
1-2/2/2019 : Metz . L’Arsenal. Et d’autres ultérieures.



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