Aminata Traoré

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Aminata Traoré

Le front du refus (et de la reconstruction)
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par Nicolas Romeas
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Le front du refus (et de la reconstruction)

À l’époque je me disais que si Porto Alegre servait à une chose, c’était avant tout à offrir un espace de parole aux pays qui font partie de ce que l’on appelle le tiers-monde. C’est à l’occasion du forum social de 2002 que j’ai rencontré Aminata Traoré, une de ces personnalités qui ont décidé de reprendre en main, d’un point de vue africain, la réflexion sur la « globalisation ». L’un des intérêts de sa démarche, c’est la conscience claire des pièges qui parsèment le chemin d’une pensée africaine libérée de la bonne-mauvaise conscience occidentale. Nommée ministre de la Culture du Mali en 1997 parce qu’elle représentait un courant important de la vie culturelle du pays1, elle tenta d’y faire valoir un point de vue qui résiste aux diktats venus d’Occident, de l’OMC et du FMI, et n’y resta pas longtemps : trois ans. Après avoir repris sa liberté, elle organisa en janvier 2002 le premier forum social africain à Bamako et créa un regroupement d’intellectuels et d’artistes qui défend une conception éthique de l’esthétique. En regroupant des forces, en participant à des débats, en écrivant des livres, Aminata continue aujourd’hui son combat pour une « autre Afrique ».

L’insatiable : On considère généralement qu’il faut se plier au type d’économie auquel la croissance est reliée. On sait pourtant que ça crée toutes sortes d’effets pervers, plutôt nocifs aux pays qui appartiennent au « tiers-monde ».

Aminata Traoré : Pour ce qui est de l’Afrique, nos anciens maîtres ont fait miroiter le concept de développement. Dans les années soixante, soixante-dix, nous avons cru que le développement était un objectif majeur et que nous parlions le même langage que ceux d’en face. Très vite, nous nous sommes rendu compte que si développement il y avait, c’était strictement au bénéfice de ceux qui nous donnaient des conseils et nous vendaient leurs recettes. Aujourd’hui, dans le contexte de la globalisation, la notion de croissance est considérée comme une panacée. Mais cette « croissance » n’a rien à voir avec les besoins profonds des populations. Ces dernières années, il y a eu une volonté délibérée de donner l’impression que l’aide publique au développement servait à quelque chose. Ceux qui calculent et analysent pour nous se sont enflammés pour le développement de l’Afrique, la démocratie, les élections, la croissance… 238 Car, depuis la chute du mur de Berlin, des élections ont eu lieu et la croissance est au rendez-vous. Mais moi, j’habite dans un quartier populaire, et je constate qu’en termes d’emploi, la croissance est avant tout un effet superficiel de la dévaluation. Cet effet, allié au rendement du secteur cotonnier – l’une des deux mamelles de l’économie malienne – était brandi pour montrer que tout allait pour le mieux au Mali : davantage d’exportation, donc de recettes en devises… Alpha Konaré était un président démocrate, dans un pays où la dévaluation montrait ses bienfaits. Mais, concrètement, les gens ont rarement souffert autant d’une mesure macro-économique. Les effets sur la micro-économie ont été inouïs. Les ménagères se sont retrouvées privées de la moitié de leur pouvoir d’achat, et la majorité des jeunes diplômés – dans un pays où il y a une grande majorité d’analphabètes – se retrouvaient sans emploi. Cela allait de pair avec la détérioration du niveau de vie des ménages et un chômage important dans une population qui comprend 50 % de moins de 25 ans. Sans parler de l’insalubrité, de la difficulté d’accès aux médicaments. Parlez-moi d’une croissance ! Il devient de plus en plus difficile d’employer les mots, tant ils sont vidés de leur sens, face au vécu des populations.

Le rapport de forces est totalement déséquilibré, et la conception actuelle du dialogue Nord-Sud particulièrement unilatérale. La vision du monde des Africains qui n’ont pas vendu leur âme à l’Occident marchand n’est pratiquement jamais prise en compte.

Le rapport de forces ne m’impressionne plus. Pendant longtemps, le peuple n’a jamais eu voix au chapitre. De plus en plus, le système économique mondial bat de l’aile, et l’on assiste à la montée en force d’un front du refus d’une société civile mondiale. Ces messieurs qui prétendent penser à notre place sont plutôt mal à l’aise. Si nous sommes suffisamment perspicaces et articulés, si nous sommes capables de prendre la parole, nous pourrons leur mettre sous le nez les dégâts considérables, économiques, écologiques, et moraux, qu’ils ont causés dans nos pays.

Mais faire entendre cela implique que vous trouviez en face de vous une certaine bonne foi, une écoute…

C’est l’intérêt du brassage, comme ici à Porto Alegre. Tout ces gens venus de différents endroits du monde montrent bien que nous portons au pouvoir des hommes et des femmes qui n’ont pas le dernier mot. Même si, dans vos pays, ils ont plus de marge de manoeuvre. Aujourd’hui l’Occident se cherche. Cette brèche dans le système, nous devons nous y engouffrer et poser cette question : « Faut-il mondialiser des recettes qui ne marchent pas chez vous ? Vous exportez vos propres maux, alors que vous n’avez pas réussi à trouver les remèdes. Et vous prétendez les avoir pour les autres. » Si la démocratie n’est pas une usurpation, si elle répond à ce que nous en attendons, ceux qui prétendent gouverner le monde doivent faire preuve d’écoute. C’est une obligation, car ils cherchent la voie. Il nous appartient d’affirmer la façon dont nous pensons et dont nous voulons l’Afrique. Nous avons pris 239 en charge ce slogan : « Un autre monde est possible », c’est vrai pour tout le monde, mais pour l’Afrique c’est un impératif.

Comment la force de pratiques artistiques qui doivent être l’ultime pré carré où l’on ne doit jamais parler de marchandise, peut-elle résister au formatage universel ?

Il en est de la culture comme du sport. On dit : « La coupe d’Afrique des Nations doit vivre », on dit : « Les cultures doivent vivre. » Et si vous ne l’interprétez pas comme « ce qui se vend », les acteurs de ces secteurs feront partie des « nouveaux pauvres ». Il faut donc amener la culture et le sport à devenir des produits commercialisables. Et les pays pauvres sont à nouveaux condamnés à passer par les chemins établis par ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Lorsque j’étais au Ministère, j’ai déplu en disant que je n’étais pas là pour gérer le va-et-vient des artistes, pour leur « promotion ». J’entends par culture la faculté de repenser notre présence au monde. C’est une approche transversale qui doit permettre de se questionner sur la dette, sur les fondements sociaux et psychologiques de notre situation : le manque d’estime de soi qui fait qu’on croit devoir se doter de tous les éléments de la modernité pour exister aux yeux de l’autre. C’est ce débat de fond sur notre présence au monde, qui permet de nous repositionner. On nous a placés dans un processus très sectoriel qui consiste à identifier des acteurs culturels privilégiés, à les promouvoir, à les mettre en compétition et à les exporter. La culture est soumise au même principe que le café et le cacao. Il y a de bons produits, et il y a des managers et des hommes d’affaires du Nord qui viennent identifier les bons acteurs. Il s’agit de tenir compte du goût du consommateur européen, de sa sensibilité, de ce qu’il a envie d’entendre et de voir.

Dans ces conditions, il y a assez peu de chance que nous puissions apprendre quoi que ce soit de la culture africaine.

C’est complètement formaté. Nous sommes plus de sept cent cinquante millions d’Africains, nous sommes un continent. Si nous voulions repenser l’Afrique en fonction de notre patrimoine culturel et artistique, de notre sensibilité, nous nous apercevrions que nous avons la latitude et les moyens de le faire, à condition d’articuler production et consommation. Mais si nous nous contentons de faire de l’art et de la culture des valeurs bonnes pour les musées, qu’on visite en pensant que c’est une Afrique traditionnelle, tandis que l’Afrique qui se crée sous nos yeux se fait en fonction du goût et des normes de l’Occident, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Si nous nous y mettons, nous pouvons créer, par notre manière d’être, de nous habiller, de vivre notre culture, tous les aspects de la vie en société, une autre Afrique qui aura sa place dans le monde. Aujourd’hui, la question des alternatives est un défi à la créativité et à l’estime de soi. Cela m’est parfaitement égal que ma manière de m’habiller plaise ou non à un Occidental. La question, c’est : « Est-ce que je me plais à moi-même, dans mon miroir ? »

C’est une question profonde par rapport à ce que l’Afrique a subi.

Oui. Il n’y a pas si longtemps, dans la haute société africaine, il était obligatoire de s’habiller à l’occidentale « Cacharel et mise en plis », sinon vous n’étiez pas prise au sérieux, votre parole n’était pas prise en compte. On est allé très loin dans la déculturation, la culpabilisation des gens à s’assumer tels qu’ils sont. Il faut mettre fin à ce processus de dépossession. Quand vous acculez les gens à un système d’exportation, comme pour l’agriculture africaine, que vous les obligez à vendre à d’autres, en leur interdisant de transformer localement leurs produits, vous les condamnez à la mendicité. Après avoir pillé l’essentiel de nos ressources, on veut nous faire croire que l’aide publique au développement est un acte de générosité, alors que la puissance de l’Occident est fondée sur ce pillage… Tant qu’on ne replace pas le débat dans sa dimension historique, on ne comprend rien à ce qui se passe. Or cette dimension répugne à beaucoup de gens, car l’Histoire est lourde à porter. La question du partage, l’annulation de la dette, tout ce que nous revendiquons, n’est que justice. Ce n’est qu’à partir de là que vous pouvez rendre leur dignité aux gens. Pouvoir se lever en tant que père de famille, savoir que le prix de la nourriture est abordable, que votre femme ne sera pas obligée de trimer comme une bête pour chercher l’eau, que vos enfants pourront aller à l’école, se soigner, ce sont des droits élémentaires. Quand les ressources seront libérées, quand on acceptera de payer aux Africains un salaire décent en cessant de leur dire, comme on le fait en ce moment pour les anciens combattants, que ce qui va leur être payé est beaucoup trop pour leur niveau de vie… nous serons sur une base de discussion normale.

La conception occidentale de la richesse n’est-elle pas un leurre par rapport à la conception africaine ?

Oui, mais entre une case qui devient un taudis et une belle maison en terre, il n’y a pas la même différence qu’entre ladite case et une villa en marbre avec salon Louis XVI… Il y a un niveau aujourd’hui qui n’est même pas intermédiaire. Mais ce que nous avons conservé peut nous permettre de prendre de l’avance. Nous ne sommes pas obligés de commettre les mêmes erreurs que l’Occident. En ce qui concerne le débat culturel, il ne peut plus être essentiellement un débat sur l’esthétique. C’est aussi un débat sur l’éthique. Ici, à Porto Alegre, nous sommes les représentants d’un nouveau mouvement : « Le réseau des créateurs africains pour l’éthique et l’esthétique. » Les deux vont ensemble : quand vous ne vous aimez pas, quand vous ne vous respectez pas, les autres ne vous respectent pas non plus. La créativité est un enjeu dans nos rapports aux autres et un enjeu contre l’adversité, mais pour soi-même.

En Occident cette nécessité existe aussi et le dialogue doit absolument s’instaurer. Nous avons besoin d’entendre cette parole. Vous, Africains, êtes porteurs d’un mode de relation collectif à l’Autre à travers une pratique artistique chargée de sens et de nécessité. Cette pratique a presque totalement disparu chez nous. Pourquoi les Africains ne résistent-ils pas avec plus d’énergie aux critères venus d’Europe qui détruisent toute possibilité de retrouver cet impact du geste artistique ?

Le manque d’espace. Où est l’espace dont nous disposons pour le dire ? Pourquoi suisje passée si rapidement au ministère de la Culture ? Précisément parce que ce discours ne permet plus au Mali de disposer de milliards à injecter dans n’importe quoi. Parce que ceux qui sont au pouvoir, chez vous comme chez nous, ont besoin de cette fuite en avant pour dilapider davantage de ressources. Si l’élite africaine opérait de nouveaux choix, dans le sens du réinvestissement dans ce qui se produit localement, nous pourrions imaginer des solutions au chômage, à l’exclusion, à la dégradation de l’environnement, et à la question identitaire, sans enfermement. Leur mondialisation à la gomme, bouffeuse d’espoir, qui consiste à dire : « Venez tous dans le marché », a ceci de bon qu’en mondialisant les maux, ils nous ont obligés, par réaction, à créer des lieux d’interpellation. Mais sommes-nous porteurs les uns et les autres, de réponses qui nous réconcilient avec nous-mêmes et avec le monde ?

Peut-on citer des exemples d’artistes qui parviendraient à réinventer quelque chose, qui, tout en étant dans l’esprit de l’Afrique, soit en prise avec le mouvement du monde ? 240 Est-ce que quelqu’un comme Ousmane Sow, par exemple, correspondrait, selon vous, à cette démarche ?

Ce que nous revendiquons, c’est une culture dynamique. Il y a une dynamique interne. Ousmane Sow est de son temps, il trouve son inspiration dans le monde entier, mais nous nous reconnaissons dans sa démarche artistique. Il s’agit d’une nouvelle présence africaine qui articule hier, aujourd’hui et demain.

Cette tentative de dialoguer avec le monde contemporain occidental a été vécue par certains artistes africains sur un mode extrêmement violent, comme par exemple dans le cas de Fela Anikulapo Kuti, dont la dynamique était une dynamique de révolte.

Oui, mais il s’est fait entendre. Et le problème, c’est que dans notre quête de nousmêmes, et d’alternatives au mépris culturel, nous trouvons en face de nous des gens qui culpabilisent. Il suffit de dire : « Nous voulons autre chose », pour s’entendre répondre : « Mais oui, nous aussi nous voulons votre bien, on n’a pas fait exprès, on ne peut pas payer pour nos ancêtres. » Je dis tant pis ! À chacun ses ancêtres. Nous parlons d’un système, nous n’accusons pas les individus. C’est la nature du système qui est en cause. La façon dont l’Afrique a été brutalement projetée dans le monde. Nous allions vers le monde à notre rythme, les travaux des meilleurs chercheurs le montrent. Je ne veux plus raser les murs face à des gens qui pensent qu’ils ont inventé la lune. L’Afrique a existé, elle continue d’exister. N’eût été notre capacité de résistance, nous serions tous morts. Si nous résistons, c’est que quelque part il y a de la ressource et c’est cette ressource que nous devons revendiquer. Au Forum, nous avons eu un débat passionnant avec les membres de la diaspora noire du Brésil. Les peuples noirs ont participé à la constitution de ces richesses faramineuses qui ne se partagent pas. Tous les continents ont leur lot de Noirs. Il faut cesser de dire que nous n’avons pas notre place dans la mondialisation parce que nous ne vendons pas assez. Je n’en ai rien à cirer de vendre ou de ne pas vendre. La présence physique et spirituelle de l’Afrique dans le monde est importante. Nous avons influencé de nombreux domaines, la musique, la cuisine, etc. On ne cesse de nous mettre dans le crâne que nous sommes des sous-hommes. Il faut sortir de cet état d’esprit. Une autre Afrique est possible. Refuser d’être acculé, refaire le monde à sa mesure et construire un monde pluriel.

Que demander aux Occidentaux avec lesquels il est possible de dialoguer ?

La solidarité. Dans un contexte socio-politique où l’Afrique s’efforce d’élire ses dirigeants, d’assainir les situations locales, où nous avons besoin de ressources pour améliorer l’éducation et la santé, créer des emplois, le fait que le volume de l’aide publique accordée par l’État français diminue pose un problème. Cette attitude est contraire aux intérêts de l’Afrique. Je ne comprends pas pourquoi l’argent des contribuables français doit consolider l’attitude du FMI et de la Banque mondiale en Afrique. Je trouve scandaleux que la France ne sache pas qu’il est dans son intérêt de faire en sorte que son argent réponde au besoin réel des Africains, et qu’elle mette son argent dans des réformes économiques qui sont synonymes d’extraversion, de dépossession de l’Afrique. Les multinationales françaises, Bolloré, Bouygues et compagnie, ont besoin de l’Afrique, aucun dirigeant français ne se mettrait à dos le patronat en épousant des positions pro-africaines. C’est là où réside le cynisme. Le besoin de nos peuples aujourd’- hui, c’est celui d’une véritable démocratie qui suppose que les enjeux soient clairs, que nos ressources ne continuent pas à être ponctionnées par vos multinationales. Bolloré est en train de décimer les forêts au Cameroun.

C’est donc un faux débat de se questionner sur la pertinence de systèmes démocratiques pour l’Afrique ?

Ils ont vidé le mot démocratie de son contenu. Les peuples africains ne demandent pas mieux que de voter pour des hommes et des femmes qui répondent à des questions essentielles. Que nos mômes ne soient plus condamnés à courir chez vous si nombreux. Ce qui est insupportable, c’est que l’Afrique se vide. Et c’est entretenu par une politique fondée sur le profit. Ce dont le Français moyen souffre en raison de la nature du système, c’est aussi ce dont nous souffrons, mais au centuple. Si vos multinationales parviennent à conquérir le monde, qu’on sauve des emplois et que la sécurité sociale fonctionne, tant mieux, on limite les dégats chez vous. Mais chez nous, c’est autant de pertes de ressources et d’opportunités. Il n’y a pas de secteur privé en tant que tel, en Afrique. En prônant la privatisation de tous les secteurs, on a vidé l’État de son contenu. Alors que nous avions besoin de « mieux d’État », on continue à nous dire : « moins d’État ». On tue l’État et on demande à la société civile de s’organiser et de jouer le rôle que l’État est censé jouer, dans le ramassage des ordures, dans l’éducation, en matière de santé et d’hygiène. Ça suppose une connaissance, une méthodologie et des moyens d’action qu’on ne peut obtenir qu’en étant bien vu de l’Union européenne, des institutions financières et de l’État qui reçoit cette manne. C’est la raison pour laquelle le mouvement social africain a tant de mal à décoller. Toute ONG, toute association qui se montre trop critique n’est pas aidée, et ne peut pas aller loin. Les sommes qui sont données aux pays africains par l’aide publique, prétexte à tant de suffisance et de chantages, représentent à peine 300 ou 400 francs français par Africain. Vous croyez que c’est ça qui nous fait vivre ? C’est suffisant pour pousser des chefs d’État à se maintenir au pouvoir, à imposer des choix économiques qui ne sont pas les nôtres. Il était question dans les grandes institutions, de 0,7 % du PIB des pays riches pour l’aide au développement, mais on n’a jamais atteint cela. En vérité, il faudrait sans doute 10 % du PIB des pays riches et une grande rigueur dans la gestion pour que les choses avancent un peu. Pour l’instant nous sommes de part et d’autre victimes d’un système mensonger qui raconte que les Africains sont de mauvais gestionnaires, corrompus, tout en encourageant la mauvaise gestion. Et en fermant les yeux quand les intérêts des multinationales sont sauvegardés.

La notion de tiers-monde a-t-elle encore une pertinence ?

Les gens sont tellement polarisés par leur survie que tout le mouvement tiers-mondiste a été démantelé. Nous avons tous mal au même endroit. Mais il y a une nouvelle génération de béni-oui-oui, formatée par l’Occident. Les copains qui accèdent au pouvoir, au bout de six mois, vous ne les reconnaissez plus. S’ils ne font pas ce que demandent Washington et Bruxelles, ils sont balayés, ils ne peuvent plus payer leurs fonctionnaires, etc. L’argent reçu passe dans des circuits qui n’ont rien à voir avec les besoins des gens. Moi, j’ai choisi mon camp, j’aurais pu être chef d’un parti, mais je ne veux pas de ce pouvoir qui finit par l’humiliation, les gens ont toujours l’impression que vous les avez trahis. Le jour où il n’y aura plus de Banque mondiale pour dicter leur attitude aux Africains, le jour où nous aurons une coopération sincère et responsable, je pourrai m’engager dans une action politique qui consistera à définir avec les Africains une politique pour les gens. En Europe, et un peu partout dans le monde, un mouvement se renforce, ce qui oblige les politiques à avoir des points de vue sur des sujets qu’ils n’abordaient pas auparavant. C’est une bonne chose, ils sont obligés de répondre à la question. Dans le contexte du mouvement anti-mondialisation, l’Afrique commence à faire partager ses enjeux. Maintenant que le capitalisme, après la chute du mur de Berlin, a le champ libre, nous constatons l’ampleur des dégâts. On peut parler clairement des choses. Personne n’a intérêt à ce qu’on continue sur cette lancée, la planète est en danger, l’Afrique est utilisée comme une poubelle. Il faut un sursaut, ce marché qui ne profite qu’à une minorité de gens est insupportable. Mais il faut que ceux qui dénoncent au niveau local ne soient pas exposés à la pression politique. ??

Propos recueillis par Nicolas Roméas 1. Aminata Traoré est l’auteur de Mille tisserands en quêtes de futur (éd. EDIM, 1999), L’Étau, L’Afrique dans un monde sans frontières (Éd. Actes Sud, 1999) et Le Viol de l’imaginaire (Actes Sud/Fayard, 2002).


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