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Entretiens

Mohamed Rouabhi

Sous le soleil des Acharnés
par Marc Tamet
Thématique(s) : Géo-Graphies Sous thématique(s) : Théâtre , poésie Paru dans Cassandre/Horschamp 84
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L’acteur se glisse dans l’univers des autres avec talent, l’auteur traite les grandes questions de société avec sincérité et courage. Mohamed Rouabhi, qui ne mâche pas ses mots, est l’un des poètes qui font honneur à notre monde théâtral. Sa compagnie, Les Acharnés, est installée dans le 93, département qui cumule toutes les qualités et accumule les difficultés (sociales, urbaines…) en un temps où les politiques publiques délaissent l’éducation et la culture.

(article paru dans le numéro 84 de Cassandre/Horschamp le 15 janvier 2011)

D’après vous, quelles portes l’art peut-il nous aider à ouvrir dans les quartiers populaires ?

Mohamed Rouabhi : Tout est possible. Les gens sont là. L’énergie est là. Il faut chercher les moyens, car on peut construire et pérenniser. Il faut éviter de stigmatiser. Souvent, en effet, lorsqu’on parle de la périphérie, on évoque des populations en difficulté, des jeunes en échec, et on essaie de proposer des solutions avec des artistes… Mais ce qui manque le plus, ce ne sont pas les théâtres ni les gens qui font des choses, ce sont des moyens en matière de psychiatrie, de transports, etc. L’état des lieux est catastrophique. Et il faut poser la question fondamentale, celle de la formation. C’est une urgence. Une des seules réponses aujourd’hui, c’est le Djamel Comedy Club ! C’est très insuffisant. Étant donné les conditions de vie et les problèmes de transports, il faudrait qu’un lieu d’enseignement complet et de qualité voie le jour, un lieu de travail et de proposition pour montrer et se rencontrer. Il faut arrêter avec ces lieux faits pour des banlieusards, où le niveau est mauvais. Les écoles et les conservatoires ont une part de responsabilité dans la situation. Aujourd’hui, environ 10 % des élèves des conservatoires sont issus des quartiers populaires ! Il faut que les structures théâtrales du 93 soient représentatives des populations qui vivent dans ce département. Et cela passe par la formation !

D’après les élus, le département du 93 a de gros problèmes de budget ?

Les premiers qui ont des problèmes de budget, ce sont les Français. Nous sommes les premiers à être touchés. Il y a de l’argent. Alors, soit cet argent est mal redistribué, soit les choix politiques négligent la création. La culture ne fait pas partie des priorités et c’est l’une des premières choses touchées. Je n’ai actuellement plus rien de la part du conseil régional.
Je ne suis sans doute pas bien perçu par les socialistes. Dès mes débuts dans ce métier, il y a longtemps, j’ai mal commencé… Je ne sais pas me plier au consensus. Ne pas dire ce qui ne va pas. En fait, je n’ai pas su fermer ma gueule, j’ai dit publiquement des choses qu’il ne fallait pas dire. Et j’en ai payé le prix. Aujourd’hui encore, ce n’est pas bien de prononcer le nom de responsables qui font mal leur travail. Pourtant, la question se pose quant à certaines grosses structures créées dans les années 1960-1970 et qui ne servent plus à grand-chose… Ces structures donnent bonne conscience au monde théâtral. Sous couvert de service public, on ne pose pas les vraies questions, alors que les territoires et les populations ont changé. Il faut se demander comment ces lieux sont identifiés, réfléchir à leurs missions… Faut-il les transformer ? Certaines grosses structures ne correspondent à rien. Ce sont des gens déconnectés de la paupérisation du reste de la profession. Certains vivent dans l’illusion d’un système qui n’appartient qu’à eux et ils sont un peu à côté de ce qui se fait de neuf, d’intéressant et d’humain dans le monde théâtral actuel. Par exemple, pour ce qui est de ce département que je connais bien, aujourd’hui, pour moi, la MC 93 ne fait pas bien son travail… Avec Ariel Goldenberg, il y avait des choses un peu plus prestigieuses, qui amenaient des gens de qualité…

Où en êtes-vous de votre projet d’écriture d’un livret et de mise en scène d’un opéra sur la rafle du Vel’ d’Hiv’ ?

Je n’ai pas trouvé pour l’instant les partenaires pour finaliser ce projet. Isabelle Aboulker, qui avait composé un opéra pour enfants à partir de l’un de mes textes, Jeremy Fisher, devait écrire la musique de ce nouvel opus. La politique du gouvernement de Vichy a laissé des traces profondes et résonne avec certaines politiques en 2010. J’avais déjà abordé cette question dans une séquence de Vive la France et je souhaite aussi travailler là-dessus pour des raisons personnelles. J’habite Drancy, en face de la cité de la Muette, cité ouvrière pilote construite dans les années 1930 qui a servi de lieu de détention dès 1940 et ce, jusqu’après la guerre pour les collaborateurs du régime de Vichy. Enfant, j’observais les barbelés qui entouraient encore les coursives dans les années 1970…
Il me semble important de travailler sur cette période, de réfléchir enfin à ce qui s’est passé. À tous points de vue, c’est-à-dire aussi, comme l’analyse Maurice Rajsfus* à propos de l’action de la police, des questions de délits de faciès et des lois promulguées par ce régime, dont certaines sont encore valides. La police peut procéder à des contrôles d’identité et à des interpellations sans autre motif que ceux de la présomption…

Comment ce projet s’est-il concrétisé ?

Grâce à des raisons de production. Cultures France avait accepté que je fasse une mission à Auschwitz et à Berlin, mais ils étaient les seuls à s’engager. Il était important de monter ce projet dans un lieu important et identifiable. J’ai finalement renoncé à trouver un soutien de la MC 93, bien que j’aie tissé des liens avec la direction précédente d’Ariel Goldenberg. Enfin, ma compagnie a cessé d’être conventionnée par la Région Ile-de- France et cela a rendu le projet irréalisable. J’ai pu faire Vive la France, mais cela a causé de graves difficultés financières à ma compagnie. Et avec le changement de majorité, le conseil général de Seine-Saint-Denis, avec lequel nous travaillions depuis des années, a cessé ses soutiens. J’écris en ce moment un texte pour Claire Nebout, une actrice avec laquelle je souhaitais faire quelque chose depuis longtemps. Une pièce intime, un monologue, que je mettrai en scène. Une aventure qui va de l’écriture à la scène. J’espère terminer l’écriture fin décembre, et nous proposerons ce projet à des théâtres privés, qui peuvent répondre rapidement. Dans le théâtre public, les délais seraient trop importants. C’est l’une des aberrations du système : les compagnies ne savent pas si elles seront reconduites d’une année sur l’autre, et pourtant leurs projets doivent s’inscrire dans des délais de deux ou trois ans. Seuls ceux qui travaillent dans le cadre d’institutions comme les CDN (Centre dramatique national, NDLR) peuvent se permettre de fonctionner de cette manière. Le Français moyen ne sait pas s’il va pouvoir continuer de travailler dans les mois qui viennent. (silence)
Depuis quatre, cinq ans, je ne parviens même plus à vivre de mon métier. Je travaille à côté, dans le bâtiment. Cela ne m’était jamais arrivé et je ne suis pas le seul… Ce ne sont pas les quelques dates programmées pour Darwich, deux textes qui peuvent me faire vivre. Je suis obligé de négocier au plus juste tous les frais, dormir chez des amis ou loger dans des hôtels pas chers, sauter un repas pour économiser, etc.

Pour écrire, il faut du temps, être dans une présence au monde particulière. Comment pouvez-vous gérer cela avec un travail aussi dur ?

En choisissant les gens avec qui je travaille. Je suis fatigué, mais heureusement je ne fais pas ça toute l’année. Uniquement par périodes. Cela me permet de gagner de l’argent pour mon travail d’écriture et de création. Nous sommes dans une relation temporelle très problématique pour les créateurs ; c’est aussi pour cela que je monte des pièces légères. Il m’est impossible actuellement de remonter des projets comme Vive la France, il faut avoir beaucoup, beaucoup de temps et être appuyé par des structures importantes. Les gens avec qui je travaillais il y a dix, quinze ans ne sont plus là, ou ils sont partis dans les institutions. Les pièces, elles, tournent de moins en moins. Lorsqu’on a présenté les textes de Mahmoud Darwich à la Maison de la Poésie, cinquante programmateurs sont venus, puis en Avignon cent cinquante. La revue de presse est dithyrambique. La pièce marche bien avec le public et il s’agit d’une forme légère. Une dizaine d’entre eux nous ont contactés…

Propos recueillis par Marc Tamet

* Historien né en Seine-Saint-Denis. Il est l’un des fondateurs de l’Observatoire des libertés publiques.

• Compagnie Les Acharnés
www.lesacharnes.com




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