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Entretiens

Hanif Kureishi

London’s Burning
par Valérie de Saint-Do
Thématique(s) : Si loin si proche Sous thématique(s) : Cinéma Paru dans Cassandre/Horschamp 84
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C’est d’abord le cinéma qui a révélé Hanif Kureishi, figure marquante d’une génération d’écrivains britanniques apparue dans les années 1980. Réalisé par Stephen Frears en 1985, son scénario, My Beautiful Laundrette, frappait fort en portant à l’écran les amours d’un jeune skinhead et d’un jeune Pakistanais, sur fond de crise sociale thatchérienne. Quelques années plus tard, le savoureux roman Le Bouddha de banlieue l’a imposé internationalement comme écrivain. Depuis, éclectique, il a persisté à écrire tant pour la littérature que le cinéma, le théâtre et la télévision. Paru en France, Le Déclin de l’Occident, sombre et décapant recueil de nouvelles qui n’est pas sans évoquer Raymond Carver, dresse le tableau sans concession d’une génération déboussolée par la perte de ses idéaux. Et son autobiographie, Souvenirs et divagations, nous replonge dans cette Angleterre thatchérienne dont la crise actuelle ressuscite l’esprit.

(article paru dans le numéro 84 de Cassandre/Horschamp, hiver 2011)

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Pour beaucoup de gens de ma génération, My Beautiful Laundrette a été un film culte. Au moment où la France découvrait la marche black blanc beur, le film posait la question d’une société multiculturelle et de ses tabous, notamment sexuels… À la lecture de votre autobiographie, Souvenirs et divagations , on retrouve aujourd’hui la réalité sociale des années Thatcher, la victoire de l’ultralibéralisme et ses ravages sociaux, et notamment le racisme qui caractérisait bon nombre de députés conservateurs. Une situation à laquelle la France, relativement épargnée à l’époque, peut s’identifier, trente ans après, avec la remise en cause de l’État social et les discriminations, notamment envers les sans-papiers et les Rroms…

Hanif Kureishi : Je crains qu’avec la politique récente d’austérité économique et le chômage de masse, cela ne se généralise. Le chômage massif provoque toujours une montée du racisme. Avez-vous remarqué les propos d’Angela Merkel sur « l’échec du multiculturalisme » ? Les immigrés seront les premières cibles de cette crise, alors que ce sont eux qui ont contribué aux richesses de l’État-providence, les Turcs en Allemagne, les Indiens et Pakistanais en Grande-Bretagne ! Mais quand l’économie s’effondre, ils sont les premières victimes. C’est d’une hypocrisie sans nom. À nous, intellectuels, journalistes, écrivains, de rappeler aux travailleurs que les responsables du marasme, ce sont les banquiers et les politiciens, et non les immigrés qui travaillent avec eux !
C’est d’autant plus choquant que la Grande-Bretagne vivait sereinement la société multiraciale, sinon multiculturelle. À Londres, de multiples nationalités cohabitent le plus tranquillement du monde.

Un autre constat rapproche la Grande-Bretagne thatchérienne décrite dans vos mémoires et la France actuelle : ce que vous qualifiez de «  haine de l’éducation et de la culture  ». Après avoir connu des présidents valorisant la culture, nous avons aujourd’hui à la tête du pays quelqu’un qui ne cache pas son mépris, par exemple, pour La Princesse de Clèves . Et, en écho, une forme de populisme anti-intellectuel monte dans la population…

Oui, j’ai remarqué la persistance de cet anti-intellectualisme, de Thatcher à Berlusconi, à Sarkozy et, dans une certaine mesure, à Blair – bien que, pour ce dernier, ce fut surtout de l’indifférence. Sous son gouvernement, l’Angleterre a tout de même connu un développement artistique. Thatcher, quant à elle, haïssait l’art. Berlusconi et Sarkozy ont conscience d’être détestés par des gens plus intelligents qu’eux. D’où leur soutien à une culture de célébrités trash , qui laisse les cerveaux disponibles… Ce qu’ils redoutent, c’est le vrai débat.
Je suis issu de la classe moyenne indienne et j’ai été élevé dans l’amour des livres et des idées. Ma génération concevait l’écriture comme le lieu de la critique sociale et du doute. Combattre le fondamentalisme, le racisme, interpeller l’État, cela faisait partie de notre vision de l’écriture.

À quel moment l’écriture s’est-elle imposée comme métier ?

J’ai décidé d’être écrivain à 15 ou 16 ans. Je n’étais absolument pas conscient des réalités du métier ! Vivre de sa plume, et continuer à en vivre toute sa vie, est difficile… Comme vous le savez, j’ai écrit des scénarios, j’ai été journaliste, je donne des cours d’écriture… Je reste très surpris d’avoir réussi à survivre en tant qu’écrivain professionnel. Quand j’étais à l’école, tous les écrivains étaient blancs. S’imposer comme écrivain issu du tiers-monde était totalement inhabituel…

C’est en tant que dramaturge que vous avez débuté. Qu’est-ce qui vous a fait choisir d’abord l’écriture théâtrale ?

J’étais attiré par un théâtre bien précis à Londres, le Royal Court ! Le théâtre des écritures innovantes, celui où travaillaient les meilleurs metteurs en scène, les meilleurs comédiens. Un théâtre qui brisait les conventions, qui inventait, qui était connu pour porter à la scène la voix des classes populaires, des étrangers… Il m’est apparu comme le pôle d’attraction de ce qu’il y avait de plus intelligent ! Je ne voulais pas m’isoler derrière un bureau pour écrire, j’avais besoin d’apprendre, d’être avec des esprits brillants. Et je ressens toujours ce besoin de me frotter à des intelligences, d’être entouré de psychanalystes, de peintres, de musiciens… La création n’est pas une affaire individuelle, elle exige des connivences, des complicités, des conversations, une communauté d’esprit. C’était d’autant plus important pour moi que j’étais issu de la banlieue et que je n’avais jamais rencontré un écrivain ou un artiste. Le théâtre dont j’ai beaucoup appris au Royal Court est celui d’Edward Bond, ou même de Beckett. C’est un théâtre des mots, du langage. Et aussi de l’engagement.

Vous décrivez – dans ses détails matériels– ce qu’est vivre de sa plume, y compris à travers le scénario, les ateliers d’écriture… C’est un dévoilement assez rare en France, où il existe une sorte de tabou sur l’écriture comme moyen de subsistance. Le qualificatif d’« écrivain professionnel » peut être chez nous entendu comme « écrivain commercial ». De plus, vous déclarez que «  rien n’est plus bourgeois que l’existence de l’écrivain  » que vous opposez à celle des poètes.

Les écrivains français avec lesquels j’ai grandi, que j’ai lus dans les années 1960 en traduction, tels que Sartre, Camus ou Simone de Beauvoir, ou encore Genet, gagnaient fort bien leur vie ! Sans parler de Michel Houellebecq aujourd’hui. Pour ceux des années 1950, le succès a pu être tardif… Mais aucun d’entre eux n’avait d’enfant, ce qui autorisait à mener des existences qualifiées de marginales…
La plupart des écrivains que je connais mènent des vies parfaitement conventionnelles. Nous sommes mariés, nous avons nos familles… Nous sommes des enfants des sixties , la marginalité, nous en avons eu notre dose ! Un temps vient où vous avez besoin de place, de temps, et de suffisamment de moyens pour vivre… De Martin Amis à Salman Rushdie, tous les écrivains de ma génération ont écrit pour gagner leur vie. Pour autant, je n’ai jamais écrit quelque chose que je ne pourrais pas revendiquer.

Vos premiers livres traitaient de l’aspiration à l’ascension sociale, notamment dans les milieux issus de l’immigration. Dans plusieurs nouvelles du Déclin de l’Occident , vous mettez en scène l’insatisfaction profonde de personnages au sommet d’une réussite sociale, mais qui ont trahi leurs idéaux des années 1970.

L’insatisfaction est un moteur. C’est important d’être frustré. C’est ce qui vous fait réfléchir sur votre vie, sur la manière dont vous envisagez votre avenir. La satiété peut être la pire des choses. Et elle ne dure pas ! Le sentiment de manque est le ressort de la vie humaine. La théorie de Thatcher, reprise par Blair, était que la seule aspiration humaine était la richesse matérielle, aucune autre valeur ne comptait pour eux. Une vision vraiment grossière, qui laisse un paysage très intéressant après l’explosion de la bulle économique. Nous sommes à un croisement. Que voulons-nous faire de notre société ? Quelle place sommes-nous prêts à consacrer à la santé, à l’éducation, au logement ?

Le rock et la pop culture sont omniprésents dans votre oeuvre. Ont-ils influencé votre écriture ?

C’était LA culture de mon enfance et de mon adolescence, indissociable de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, du mouvement contre la guerre au Vietnam, puis, avec l’apparition du hip-hop, des luttes des Noirs aux États-Unis. À l’époque, la pop culture était réellement perçue comme subversive par la classe moyenne. Aujourd’hui, elle est partout…, récupérée et plus très intéressante. Mais elle représentait alors la contestation. Je décris cette évolution à partir de personnages travaillant pour l’industrie du spectacle. Aujourd’hui, mes enfants veulent devenir des stars du rock. La pop culture ne porte plus que des rêves de richesse, de conquêtes sexuelles, du plaisir d’être en vue… Une culture de l’exhibition !
C’est toute l’histoire des Rolling Stones, par exemple, qui sont les gens les plus conventionnels, les plus straight en affaires que vous puissiez imaginer. Leur réalité, ce n’est pas «  sex and drugs  », c’est la fondation d’une industrie !

Dans vos livres, qui nous replongent dans les années 1980, vous montrez que, pour Thatcher comme pour Reagan, l’ultralibéralisme allait de pair avec une vision sociétale qui n’avait rien de « libérale », mais s’avérait au contraire extrêmement bigote et conservatrice, opposée au féminisme, à l’égalité des droits pour les homosexuels, hostile aux immigrés… C’est l’opposé d’une théorie qui voudrait faire croire que les combats pour les droits des minorités et la libéralisation des moeurs ont été le cheval de Troie du néolibéralisme !

Margaret Thatcher était une femme des années 1940 et 1950, tout comme Reagan. Ils croyaient au libéralisme économique, mais ne se souciaient pas de voir les femmes, les homosexuels, les immigrés occuper toute leur place dans la société. Mais lorsque l’argent devient la seule valeur de référence, les valeurs conservatrices disparaissent aussi ! Peu importe que vous soyez indien ou homosexuel, si vous avez le pouvoir économique. C’est finalement ce que raconte My Beautiful Laundrette  : ces héros sont acceptés quand ils montent leur laverie et gagnent de l’argent…

Qu’est-ce qui vous apparaît comme les traits les plus marquants de la société britannique aujourd’hui ?

Le règne de Blair s’est achevé sur une crise profonde, après la guerre en Irak, le 11 Septembre, les attentats de Londres et l’effondrement économique. Nous ne savons plus où nous en sommes, nous nous questionnons sur notre identité, sur notre système économique, ce que nous voulons défendre… Nous assistons à la montée en puissance de la Chine et de l’Inde. L’idée de la suprématie absolue des États-Unis est révolue.

Vous dénoncez « les dangers du silence ». Est-ce à dire que là où la politique a failli, la parole des artistes peut frayer une voie ?

La prise de parole n’est jamais aisée. Que l’on pense à la situation des écrivains Orhan Pamuk en Turquie, Salman Rushdie, Naguib Mahfouz en Égypte, aux difficultés à parler des abus sur les enfants en Irlande… sans parler du silence dans les familles ! Face aux pressions politiques ou intimes, le seul recours devient le monologue intérieur, le tiraillement est constant entre désir d’expression et besoin de silence. Et c’est derrière le silence que s’abritent tous les abus ! En démocratie, on peut s’exprimer, mais on est facilement ignoré. De plus, nombre d’intellectuels et d’écrivains qui s’expriment en Grande-Bretagne sont foncièrement réactionnaires, opposés par exemple aux droits des minorités. Alors, c’est notre rôle de continuer à être présent, à débattre. Dans une société dominée par le vedettariat et la trash culture , où le verbiage a remplacé la parole, les vrais artistes, ceux qui font sens, qui prennent les choses à coeur, doivent se faire entendre sur les sujets importants : quelle éducation voulons-nous donner à nos enfants ? Quel système de solidarité voulons-nous préserver ? Nous devons prendre l’avenir au sérieux au moment où il serait facile de sombrer dans le cynisme.

Vous décririez-vous comme un écrivain populaire, en opposant le « populaire » à la culture mainstream  ? Vous avez prétendu être un auteur comique, mais vos dernières nouvelles sont particulièrement sombres…

Les plus grands écrivains, tels que Dickens, Camus, Balzac, sont populaires, n’importe qui d’éduqué sur la planète – ou même de semi-éduqué, comme mes enfants – connaît leurs noms ! Quant à « auteur comique »…, c’est probablement une description inexacte. Il m’est impossible, comme à tout être humain, de me décrire moi-même. Ce que j’écris vient de l’inconscient…

Propos recueillis par Valérie de Saint-Do

• Hanif Kureishi, Le Déclin de l’Occident, Paris, éditions Christian Bourgois, 2010.
www.hanifkureishi.com




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