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Entretiens

Gildas Milin

Milin l’enchanteur
par Marc Tamet
Thématique(s) : Politique de l’art Sous thématique(s) : Performance , Théâtre Paru dans Cassandre/Horschamp 80
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Les ruines des théâtres grecs respirent encore la proximité du théâtre avec la vie et les débats de la cité. Comme tous les artistes magiciens du XXIe siècle, Gildas Milin s’inscrit dans l’architecture de cette filiation. Il a écrit et mis en scène Super Flux avec les élèves du Groupe 38 du Théâtre national de Strasbourg. Une belle occasion pour s’entretenir à bâtons rompus avec lui, et partager certains de ses questionnements.

(article paru dans le numéro 80 de Cassandre/Horschamp, hiver 2010)

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© Franck Beloncle

Gildas Milin : Super Flux se déroule en 2020. Un temps où les acteurs seront engagés par des fondations et des structures privées. Des comédiens décident de mettre en place, dans l’espace d’une représentation théâtrale, un acte de subversion. En réaction, un système de sécurité intervient (à l’image de ce qui s’est passé avec le commando d’indépendantistes tchétchènes et les Russes [1]). La libération de l’un des personnages est l’occasion pour les autres de revenir sur les moments où cette équipe a pu s’accorder pour se révolter. L’histoire se déroule dans le passé, le présent et le futur. Les temps sont mélangés. L’histoire économique et politique actuelle est revisitée (OMC, G20, Comité 133 [2]). Peu de gens savent ce qu’est le Comité 133, un outil très actif mis en place pour la libéralisation totale de services. Dans son lexique, nous ne sommes plus acteurs, metteurs en scène, peintres, musiciens ou artistes, dans ce système libéral très archaïque. Nous devenons des agents récréatifs. C’est ce qui est en train de se passer. L’idée du projet consistait à faire un parcours historique, pour comprendre comment nous en sommes arrivés là.

Quel a été l’accueil des acteurs du Groupe 38 à votre proposition de travail ?

Dans les écoles, nous ne sommes pas soumis à des problématiques de production. Il y a donc une plus grande liberté de ton et de propos. C’est un laboratoire. J’ai souhaité travailler avec les élèves sur ce qui les révolte aujourd’hui, et apporter des outils de réflexion ainsi que des éléments d’analyse.
Il y a eu beaucoup de cœur à l’ouvrage, de surprise et d’étonnement. Chez ces acteurs qui ne sont pas encore sur le terrain, il existe une vitalité passionnante et une capacité à dire non au désespoir. Aujourd’hui, la réalité sociale a rejoint la fiction. À Strasbourg, les spectateurs ressortaient de la pièce avec « la patate ». C’est assez encourageant. C’est l’effet produit par le théâtre : le constat tragique n’empêche pas d’agir.
Une forme de dépression active ! (Rires.)

Vous travaillez essentiellement dans le cadre du théâtre public. Comment vivez-vous la dégradation des moyens de travail ?

Je bénéficie d’une forme de reconnaissance dans le théâtre public qui me permet pour l’instant de maintenir un certain équilibre. Mais j’observe que le soutien est moindre pour ceux qui arrivent. Notre génération a eu le temps d’apprendre à fonctionner, ce qui n’est plus le cas pour ceux qui viennent ensuite.
Notre génération – de Stanislas Nordey à Claire Lasne – reste provisoirement protégée à l’intérieur de cet effondrement. Nous serons rattrapés un peu plus tard… Les générations qui nous suivent devront être beaucoup plus conscientes que nous ne l’étions. Dès le départ, ils devront être préparés à la traversée de difficultés majeures.
Si l’on commence à s’occuper d’autres choses que de notre arbre – c’est-à-dire du théâtre, de nos statuts, etc. –, on observe la forêt des services publics, et aussi les secteurs privés dans lesquels l’État injecte de l’argent. Alors, on réalise comment leur disparition est orchestrée en douceur. Ce qui est impressionnant, c’est la puissance et l’hégémonie du commerce sur tous les autres droits (droits de l’homme, droits sanitaires, etc.). Cet effondrement, on le sent. Je l’ai vu venir de loin, grâce à la rencontre de personnes comme la philosophe Marie-José Mondzain ou l’économiste Raoul-Marc Jennar… Peu à peu, on entrevoit une machine énorme visant à la libéralisation complète de tous les services. À un monde de la concurrence parfaite. Sans norme et sans loi. Où la notion d’État est limitée à la justice (et encore !) et à l’armée.
Ce qui est visé par le Comité 133 (l’OMC, etc.) est projeté sans même que les États ne soient véritablement au courant !
Les services publics sont touchés séparément, de façon insidieuse (un peu de SNCF, un peu de RATP…). Lorsque les personnes s’en rendent compte, il est trop tard. Ils ne parviennent pas à unir leurs forces avec ceux à qui c’est en train d’arriver. Pourtant, une alliance entre les secteurs est la seule solution. Mettre en commun le fait que la sphère commune disparaît, et que ce qui devrait nous appartenir – même de façon indirecte – est en passe d’être revendu à une néo-aristocratie. Dans le cadre d’une lutte symbolique, une seule chose possible actuellement : faire circuler des informations sur ce qui est en train de se passer, en dehors du système de vote, en dehors de la démocratie. Car tout ce qui arrive au secteur des services se fait dans une complète opacité.
Pour séduire les producteurs, faudra-t-il travailler sur le répertoire classique au détriment du théâtre contemporain ? Se vendre au plus offrant ? Comment dialoguer avec les forces de production et d’administration, qui sont de moins en moins courageuses ?
(Un temps.)
Nous avions créé il y a sept ans un groupe de rencontre et de réflexion dont les thématiques étaient proches de celles de l’actuel Appel des appels. Il était d’ailleurs question avec les élèves du TNS de participer à la rencontre organisée au Centquatre.
Le rôle du théâtre, c’est de rendre compte et de parler du cours du monde. Il reste des bastions où cet engagement reste fort, même s’ils sont moins audibles que dans le cinéma (où les moyens de diffusion sont plus importants). Pascale Ferran intervient publiquement. La réflexion dans le monde théâtral passe par un mode plus intime, plus métaphorique, et plus secret.

Par peur des conséquences ?

Oui, certainement. Les gens de théâtre pensent aussi, peut-être, que la situation n’est pas encore cruciale. C’est pourtant le moment pour les gens de théâtre de trouver le courage d’intervenir publiquement. Dans notre secteur on est aussi paumé qu’ailleurs…
Pour l’instant, il n’y a pas de cerveau humain capable de proposer une alternative à ce qui est en train de se passer, mais parlons-en, même si on ne sait pas comment s’y prendre ! Parlons-en car nous ne sommes pas d’accord avec ce qui arrive. C’est très important…

Quels sont vos projets pour cette saison ?

Je vais travailler comme acteur dans une mise en scène de Julie Brochen… Cela a toujours été d’une grande difficulté pour moi. Même si cela ne se voit pas, je suis très timide. Au Conservatoire supérieur, ma timidité me paralysait. J’étais persuadé que je ne serais jamais acteur. J’ai voulu partir. Philippe Adrien, qui était mon professeur, m’a laissé la possibilité de ne plus monter sur le plateau. Cette saison, je reprends Machine sans cible au TNS de Strasbourg, et je vais retravailler avec les élèves de l’école et avancer sur un projet d’écriture autour de Don Quichotte

Propos recueillis par Marc Tamet




Post-scriptum :

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[1En octobre 2002, un commando tchétchène prend 700 personnes en otage dans un théâtre de Moscou. L’assaut donné par les forces russes (utilisant des gaz de combat) finit dans un bain de sang : 90 otages et 35 Tchétchènes sont tués.

[2Le Comité 133 est un comité de la Commission européenne constitué de fonctionnaires des ministères du Commerce de chacun des pays membres de l’Union européenne. Il assure la coordination des négociations de la Communauté européenne en matière de politique commerciale et conseille la Commission de l’Union européenne en qualité de négociateur.





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