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Actualité du théâtre

par Nicolas Romeas
Thématique(s) : Politique de l’art Sous thématique(s) : Performance , Théâtre , Luttes , Culture
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Les « pièces d’actualité », proposées par Marie-José Malis sont un élément-clé du nouveau dispositif du Théâtre de la Commune qu’elle dirige à Aubervilliers. Inviter des artistes, du théâtre, de la danse, à travailler avec des « invisibles » dans la ville - pour leur rendre la parole - est une idée en apparence aussi simple qu’elle porte en elle un germe révolutionnaire.
La réponse qu’a su y apporter le metteur en scène Olivier Coulon-Jablonka en exprime tout le potentiel. Dans 81, avenue Victor Hugo, au travail avec les sans-papiers d’un squat à proximité, preuve est faite qu’en prise immédiate avec le réel, si l’on veut remettre de la vie au théâtre et le théâtre au cœur de la vie, c’est d’un seul et même mouvement qu’il s’agit.

Un conte kafkaïen nous accueille dans la salle : c’est « la porte de la loi » . Un homme attend à son seuil l’autorisation d’entrer. Au soir de sa vie il n’a pas bougé, la porte va se refermer. Sans doute aurait-il fallu tenter un pas ; mais oser, c’était risquer de se confronter, à chaque étage, à une étape toujours plus difficile à franchir… Le plateau se découvre : 4 chaises pour 8 acteurs, une couverture et un réchaud jetés dans un coin ; aussi nu, cru, que le texte qui va suivre. Des migrants détaillent leur parcours héroïque, ce qui les a décidés à partir, pourquoi ils auraient bien pu ne jamais arriver. Et comment en France aujourd’hui ils survivent encore péniblement, mais tiennent, grâce à l’auto-organisation et la solidarité collective.

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Le spectateur qui serait venu nourrir sa bonne conscience de gauche dans ce théâtre de banlieue, traînant des godillots mais tâchant de se persuader qu’il doit soutenir l’initiative, en serait pour ses frais : surprise, ce n’est pas chiant ! Les cinquante minutes que durent le spectacle passent plus vite que si vous vous étiez arrêté pour discuter avec un voisin, avec ou sans-abri. Et ce sans qu’aucun effet théâtral ne vienne édulcorer les témoignages, livrés quasiment brut de décoffrage. Sans doute le format imposé, qui n’offre qu’une vingtaine d’heures pour réaliser le projet, favorise cette énergie particulière de l’urgence, une sorte de pauvreté, de simplicité qui correspond à celle vécue par les protagonistes. Leur destin collectif semble aussi banal que la trajectoire de chacun est exceptionnelle, ce n’est pas sans raison qu’ils se définissent comme des « aventuriers »…

La salle est comble, on s’aperçoit pourtant en sortant que le fameux spectateur militant, imaginé comme « public cible », n’existe pas vraiment. La glorieuse histoire de la décentralisation théâtrale a fait long feu : on est en 2015 dans un Centre Dramatique National, un certain nombre sont venus en navette depuis Paris… et semblent découvrir ce soir-là de quoi est fait le quotidien des étrangers en situation irrégulière. « L’exil, c’et la nudité du droit » disait pourtant déjà en son temps Victor Hugo. Ici cela parle concret. L’exploitation sans merci, la ségrégation, ou même le fait de ne pas oser fréquenter les endroits où il y a beaucoup de blancs : « si tu es là-bas seul, s’il y a un contrôle, c’est toi qu’on va prendre »… On rejoint les « Actualités », comme autrefois au cinéma, mais qui cette fois ne sont pas dictées par le pouvoir. C’est suffisamment rare pour être souligné : l’appropriation de l’information considérée comme une mission du service public culturel, à l’égal de la sacro-sainte création !

Les comédiens ne sont pas professionnels, leur ténacité à investir le plateau vibre autant que l’exposition de leurs fragilités. Dans le chœur qui les tient on sent la rigueur, la précision extrême du travail de direction d’acteur qu’il a fallu fournir pour leur permettre d’interpréter le texte tout en respectant la parole qu’ils ont préalablement accepté de livrer. L’effort toujours recommencé n’est pas pour eux vraiment une nouveauté, mais celui-ci se révèle d’un genre nouveau, plus dur encore après une journée de travail comme agent de sécurité explique l’un deux dans la feuille de salle : « On arrête, on reprend, on arrête, on reprend. T’es debout. Tu reprends. » À l’arrivée le théâtre crée un rapport véritable : ballotés au gré de faits livrés sans ménagement, nous éprouvons en intensité celui de simplement « tenir ensemble », sur la scène comme dans la salle.

L’écriture plurielle ne permet pas toujours de distinguer aisément la trace de chacun : sans doute est-ce le prix à payer de sa dimension collective. On aurait aimé par exemple ressentir la férocité joyeuse qui guide Olivier Coulon-Jablonka dans son travail de compagnie avec le Moukden Théâtre : dans sa dernière pièce, Paris nous appartient, la surprenante mise en perspective du projet d’urbanisme du Grand Paris et le développement de ses « clusters » culturels avec La vie parisienne, la folle opérette d’Offenbach, touchait particulièrement juste. Cette pièce n’était-elle pas aussi l’occasion de suivre et d’approfondir les traces de la pensée critique de Barbara Métais-Chastanier, docteur en arts du spectacle et professeur de littérature ? Et où est passée la patte du réalisateur Camille Plagnet qui balade sa caméra en Afrique avec un style libre et gracieux ? Cet apparent effacement tient sans doute à ce que tous trois se sont concentrés pour œuvrer au montage délicat, et à l’activation puissante, d’une matière première infiniment précieuse, celle d’une parole qui n’a pu être gagnée qu’en confiance. C’est là que réside d’abord leur responsabilité, et c’est à ce titre une pleine réussite. Elle est désormais partagée avec les 8 qui ont trouvé la force d’aller au bout de l’aventure, sur la vingtaine qui ont livré leurs témoignages parmi les 80 occupants du squat. Ceux-ci sont porteurs de récits dont ils sont parfois les auteurs, mais dont l’entrelacement, dû en certaines situations au respect nécessaire de l’anonymat, en fait les porte-voix de l’ensemble des résidents du 81, avenue Victor Hugo, et au-delà, de nombreux immigrés en France.

Réactiver la notion de responsabilité à différents niveaux est une ambition à partir de laquelle la mission de service public de la culture trouverait assurément à se renouveler. Comme vient l’expliquer Marie-José Malis au public à la fin de la pièce, le théâtre paye les comédiens, même amateurs, pour ces créations. Qu’ils soient sans-papiers ne permet pourtant pas de leur signer de contrat en bonne et due forme. Pour certains employeurs, la solution de facilité consisterait à établir des conventions au rabais, offrant peu de garantie légale, ce que se refuse à faire la direction du théâtre qui vise à la régularisation de la situation. C’est donc d’abord par la mobilisation du public, invité à donner librement - l’administration du théâtre complétant au besoin à hauteur du montant nécessaire - que se joue le premier point de résistance. Pour que ce mouvement venu d’en bas, par l’engagement des auteurs, des acteurs, et du public, porte pleinement ses fruits, il doit s’étendre au réseau des autres structures culturelles publiques, c’est le pari de la Commune : si d’autres théâtres achetaient la pièce, des promesses d’embauche pourraient être signées dans la cadre d’une tournée. Le dialogue avec les pouvoirs publics auquel œuvre le DAL en vue de la pérennisation du lieu, mais surtout celui en vue d’obtenir un droit de séjour pour ces immigrés sans-papiers pourrait alors s’établir sur de nouveaux fondements. Où la recette au chapeau, « à l’ancienne » dit Malis, se révèle une forme autrement plus participative, politique dirons-nous, que la souscription par crowdfunding censée devenir le mode de financement incontournable du secteur culturel. Hormis celle de l’âge du capitaine, la question reste : combien le sous-préfet, présent le soir de la première a-t-il mis dans l’urne ?

Samuel Wahl

81, avenue Victor Hugo , mise en scène d’Olivier Coulon-Jablonka, co-écrit avec Camille Plagnet et Barbara Métais-Chastanier.
Avec Adama Bamba, Moustapha Cissé, Ibrahim Diallo, Mamadou Diomandé, Inza Koné, Souleymane S., Méité Soualiho, Mohammed Zia.

Pièce d’actualité n°3 jusqu’au 17 mai au Théâtre de la Commune
2, rue Édouard Poisson 93300 Aubervilliers
Participation libre. Réservations : 01 48 33 16 16






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