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Entretiens

Rena Kano

Après le tsunami - le vrai rôle de l’art
par Céline Delavaux
Sous thématique(s) : Japon Paru dans Cassandre/Horschamp 87
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Après le tsunami dévastateur qui a frappé le Japon le 11 mars 2011, divers organismes se sont mobilisés pour apporter un soutien financier aux rescapés. La solidarité, certes nécessaire, a par fois pris des allures de spectacle, notamment quand elle engageait des artistes… Pour Rena Kano, historienne de l’art et journaliste, jeune Japonaise qui vit depuis une dizaine d’années à Paris, ces manifestations charitables font jouer à l’art un rôle qui n’est pas le sien.

L’art comme alibi

Après le tremblement de terre et le tsunami japonais, en France, un certain « milieu de l’art » s’est lancé dans l’organisation de ventes aux enchères d’œuvres, destinées à soutenir les victimes. Ce geste m’a d’emblée incitée à m’interroger sur la raison d’être de l’art dans nos sociétés. Et je ne suis pas la seule : des artistes, français et étrangers, sollicités pour offrir leurs œuvres à ces enchères, m’ont fait part de leur perplexité quand au rôle qu’on leur attribuait. Lors de ces événements de charité, les collectionneurs achètent des œuvres, comme ils le font dans des galeries. Ils sont contents d’avoir acquis une œuvre, comme dans n’importe quelle autre transaction, et ils décorent leurs murs avec leur acquisition… Si cela ne change rien pour les collectionneurs, en revanche, c’est très différent pour l’organisateur de la manifestation. N’est-ce pas l’occasion de s’autopromouvoir ? Pourquoi a-t-on besoin de l’art pour collecter ainsi de l’argent ? Dans ce contexte, on réduit l’art à une valeur d’alibi.

L’art e(s)t l’argent

S’il tient à aider les Japonais, un collectionneur peut très bien, s’il le veut vraiment, donner de l’argent sans l’intermédiaire d’une vente aux enchères, sans le truchement d’une œuvres d’art. L’art est ici utilisé comme un filtre pour ne pas regarder de front la catastrophe, comme un masque de « beauté » pour cacher le désastre. Peut-on réduire l’art à cela ? Dans ce contexte, l’art devient un simple objet totalement interchangeable avec l’argent. Autant dire dans ce cas que l’art est l’argent !

On a besoin de l’art pour ce soutien au Japon, mais pas de cette façon… L’art peut être utile en restant de l’art. Il doit préserver sa spécificité : il n’a pas à être subverti, dévoyé de sa nature. C’est par son caractère unique, incomparable, irremplaçable, que l’art peut contribuer au soutien de victimes de désastres. Pour exemple, l’artiste YannToma : son installation interactive Dynamo-Fukushima reste un véritable geste artistique qui ne se résume pas à une collecte de fonds. C’est de l’énergie et de la lumière qu’il transmet vers le Japon. À une autre échelle, les artistes peuvent s’engager directement : par exemple, animer des ateliers avec des enfants français et envoyer ces dessins aux centres de réfugiés, tout en leur laissant la liberté de jeter ces dessins s’ils n’en veulent pas ! Travailler à une prise de conscience, échanger, partager sans imposer pour se donner bonne conscience…

Fumer, boire, se maquiller, rire, consommer*…

Les victimes continuent à vivre, c’est-à-dire à avoir besoin de plaisir, de rêve et d’espoir. On a besoin de légèreté. Les êtres humains ne peuvent vivre dans la tension et la douleur permanentes. Parmi les victimes, certains ont perdu leur famille, leur maison, leur travail, leur région, leur paysage… À cela s’ajoute la menace invisible qui pマse sur nous tous, la contamination nucléaire. C’est là que s’inscrit le rôle de l’art, là où la politique ne fabrique que du paradoxe. D’un côté, le gouvernement travaille à obtenir la nomination des plus beaux sites du pays au patrimoine mondial de l’Unesco – une démarche qui vise à valoriser et à protéger le patrimoine naturel et la population. De l’autre, la politique gouvernementale de l’énergie, totalement assujettie aux lobbies du nucléaire, contribue à détruire ce paysage. Politique nucléaire versus politique culturelle : les deux mondes ne communiquent pas entre eux. Au Japon, les ministères sont très compartimentés et leurs stratégies s’opposent : impossible d’avoir une vision globale. En outre, le gouvernement change très vite : ces cinq dernières années, nous avons vu six Premiers ministres se succéder ! La rentabilité économique occupe le premier rang, tout ce qui ne rapporte pas d’argent passe après. L’acharnement à préserver les privilèges financiers est une atteinte à la dignité du pays. Comment, par le biais de l’art, peut-on oser faire de l’argent avec une catastrophe !

Le rôle de l’art est peut-être justement là de nous rappeler notre dignité. Je souhaite que ce désastre fasse prendre conscience que la vraie valeur à conserver, notre patrimoine commun, c’est la dignité de l’humanité.

Propos recueillis par Céline Delavaux

* En effet, consommer n’est plus une activité innocente au Japon… Après la catastrophe nucléaire, un mouvement irrationnel a encouragé la population japonaise à consommer les produits issus de la région de Fukushima. Un geste de soutien économique et, surtout, de déni contre la rumeur publique : des chaînes de restauration rapide, des cantines d’écoles se vantaient d’utiliser les légumes de Fukushima ! Au mois de juillet dernier, la viande de bœufs élevés dans la région contaminée a été vendue dans tout le pays : les bêtes en question avaient été contaminées en mangeant du foin stocké en plein air pendant plusieurs semaines ; leur viande présentait un taux de radioactivité bien supérieure à la norme… étrange manière de soutien par la contamination !

• www.dynamo-fukushima.org

N’oublions pas Fukushima © Olivier Perrot




Post-scriptum :

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