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Entretiens

Paul Jorion

Un anthropologue au pays des subprimes
par Nicolas Romeas
Sous thématique(s) : Economie culturelle Paru dans Cassandre/Horschamp 89
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Ceux qui suivent régulièrement le blog de Paul Jorion le savent, c’est l’une des sources les plus précieuses sur l’évolution économique et politique du monde. Il y propose des analyses fondées sur une vaste culture historique et une rare puissance intellectuelle, et y invite d’autres témoins de grande qualité à s’exprimer. Cet homme, qui semble parfois nous parler depuis un autre espace-temps d’où il observe l’évolution de notre monde avec une précision d’entomologiste, a depuis longtemps prévu la catastrophe financière actuelle qu’on appelle crise. Mais notre aventurier des temps modernes dit être dans le constat et se défend de tout don de prophétie !

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Moi qui n’ai qu’une perception intuitive de l’économie, je suis frappé par la façon dont vous prenez en compte sur votre blog des éléments de la culture populaire bretonne, par exemple. C’est important, parce que cela montre qu’en dehors de l’économie, il y a à vos yeux des éléments fondamentaux qui constituent une société en reliant les êtres dans une collectivité. La plupart du temps, les éléments qui sont issus de cette nappe phréatique populaire sont captés par les grandes pompes hydrauliques du circuit commercial. Mais avant cela, c’est de l’ordre des échanges symboliques, ce n’est jamais de la rentabilité. Comment avez-vous fait le lien entre ces univers ?

Paul Jorion : Si j’ai développé un regard un peu différent sur l’économie et la raison, c’est parce que mon parcours est parti de l’économie et que j’ai été amené à m’en éloigner pour essayer de la penser. Je me suis tout d’abord inscrit en faculté de sciences économiques et je suis allé écouter une dizaine de cours, puis je me suis dit que l’on ne me vendrait pas ce genre de salade ! Je suis hermétique à cela. Alors, je suis allé voir du côté de l’anthropologie et de la sociologie.

Vous avez notamment suivi les cours de Claude Lévi-Strauss.

Oui, au Collège de France, et j’ai fait partie pendant un an de son séminaire, avec une trentaine de personnes. Là, on s’initie à des sociétés où il n’y a pas de distinction entre l’économique, le politique, le culturel. Les gens vivent… Bien sûr, on distingue le moment du travail et le moment où l’on arrête de travailler, on distingue le fait de jouer aux cartes ou d’aller à la pêche et on sait que raconter des histoires aux enfants, ce n’est pas la même chose que de tuer un éléphant ou aller dans les champs. Mais tout cela s’inscrit dans le continuum de la vie. En anthropologie économique, Karl Polanyi, pour décrire cela, explique que l’économique est inséré dans la société. Il n’y a pas de frontières. Les objets d’Afrique que nous appelons art, ce sont des objets cultuels, des objets du culte. Ce sont des statues que l’on met dans les temples. C’est le trône du roi, très beau, décoré, un objet qui n’est pas conçu comme un objet d’art, mais qui doit être beau parce qu’il correspond à l’image que l’on se fait du roi. La beauté fait partie de la vie. Lorsqu’on traduit en français Das Unbehagen in der Kultur de Freud par Malaise dans la civilisation, ce n’est pas un hasard, c’est qu’il y a cette ambiguïté entre l’allemand et le français, entre culture et civilisation. J’ai donc une formation d’anthropologue et de sociologue et j’ai essayé de faire carrière dans ce domaine. Le début est conforme à ce que l’on peut espérer : j’ai été jeune enseignant à l’université de Cambridge pendant cinq ans. Puis, dans les années Thatcher, il y a eu une offensive extrêmement violente et purement idéologique contre les sciences sociales et humaines. Il y avait des conversations étonnantes ! On vous traitait de communiste parce que vous étiez anthropologue. Je n’invente rien. Un jour, je suis assis à côté du chapelain d’un collège et il me dit : « Je sais qui vous êtes, vous vous occupez de nos étudiants qui font de l’anthropologie. » Je réponds : « Oui, effectivement. » Il reprend : « Anthropologie, anthropologie, attendez, je réfléchis un petit peu… Est-ce que ce n’est pas le nom qu’on donne au communisme quand on l’enseigne dans les universités ? » C’était le climat. Il y en a qui sont restés, mais ce n’était plus vraiment possible de faire une carrière.
Nous étions au début de l’informatique. Dans le domaine de l’anthropologie, il y avait un passif insoluble, des questions que l’on ne parvenait pas à résoudre, des systèmes de mariage très compliqués. J ’étais enseignant à Cambridge au moment où les ordinateurs individuels sont apparus. De fil en aiguille, je découvrais la programmation et je suis devenu un spécialiste de ce qu’on appelle l’intelligence artificielle. Grâce à l’ordinateur, on a pu résoudre un certain nombre de problèmes. J’avais mis au point un algorithme permettant d’analyser automatiquement des généalogies. J’étais dans la recherche en intelligence artificielle au moment où il y a eu de nouvelles coupes sombres, cette fois pour une raison différente : c’était la fin de la guerre froide. Nous pensions travailler pour British Telecom, mais le jour où les budgets ont été supprimés, on nous a rassemblés et on nous a dit : « Écoutez, on est emmerdé, mais on doit vous dire qu’en fait vous ne travaillez pas vraiment pour nous, mais pour le ministère de la Défense. »

Vous êtes parti et c’est là que vous êtes entré dans l’enfer des subprimes ?

Ce qui s’est passé à ce moment-là est complètement accidentel. France Culture m’a commandé une série d’émissions sur l’intelligence artificielle. Je les ai faites et un banquier parisien qui les écoutait m’a invité à déjeuner. Il m’a dit : « Vous êtes vraiment le type de personne dont on a besoin maintenant dans la banque. » Et c’était vrai, nous étions à un tournant. Jusque-là, les gens qui travaillaient dans le domaine bancaire avaient une formation de comptable ou d’économiste et, tout à coup, on a eu besoin de gens qui comprenaient des modèles mathématiques complexes. On recrutait des ingénieurs, des doctorants en mathématiques, des docteurs en physique, des polytechniciens et ainsi de suite. Je suis entré dans ce domaine parce que j’ai perdu mon boulot en intelligence artificielle, mais surtout, c’était le rêve pour un anthropologue de pénétrer dans le milieu de la finance ! Je me suis dit : c’est extraordinaire, on me donne la possibilité d’entrer dans ce monde qui est décrit comme très fermé ! Et voilà, j’ai pratiqué cela pendant dix-huit ans. En 1997, je suis invité en Californie. J’avais reçu un prix d’une université pour mon travail sur les généalogies. Je me retrouve donc aux États-Unis et je m’aperçois qu’il y a la possibilité de rester parce que c’est l’époque de ce qu’on a appelé le bug de l’an 2000. Il y avait une forte demande des banques pour résoudre ce problème. J’ai pu rester. À ce moment-là, je retrouve ma passion pour l’ethnologie et je me mets à manigancer pour essayer d’intégrer les entreprises dont je sais qu’elles seront au coeur de la tourmente. C’était une économie de bulle financière. Tant que la bulle gonfle, il y a des reconnaissances de dettes qui sont créées, puis on se rend compte qu’elles ne seront jamais payées. On entre dans des régimes qu’on ne peut pas soutenir, la machine ne peut pas suivre. L’entreprise la plus responsable de la catastrophe, dès le début, c’est Countrywide, numéro un du marché sur les crédits subprimes. Je décide de faire systématiquement acte de candidature chez eux. Je veux vraiment faire de l’observation participante, mais évidemment, je ne le dis pas ! Je voulais être à l’endroit où ça allait craquer. On est en 2005-2006, j’ai un très bon CV, une dizaine d’années dans la banque, et on ne regarde même pas les premières lignes qui montrent que j’ai des diplômes en anthropologie : là, je suis technicien. Et ça a marché. Je suis allé travailler dans les subprimes, le domaine qui était en train de véroler le système financier ! Au moment où tout s’écroule, je suis dans le service de gestion du risque de l’entreprise qui est responsable du déclenchement de la crise. Comme le dit l’un de mes amis, c’est la démarche d’un correspondant de guerre qui décide d’aller au front. Et puis, comme je suis un emmerdeur, que je dis tout est en train de se casser la gueule, je fais partie de la première charrette, qui représente à peu près 30 % du personnel. J’étais dans ce service de gestion du risque avec un copain et, pendant les deux derniers mois, on traitait l’information mais il n’y avait plus le moindre ordre qui venait d’en haut. Ils abandonnaient le navire, il n’y avait plus de réunions et s’il y avait eu des réunions, on aurait vu toutes les alarmes en train de sonner. Pour décrire cette situation, on disait : « Ils sont occupés à construire le radeau. »

Ce que vous avez vécu, c’est l’aboutissement d’une longue histoire occidentale qui finit par abandonner toutes les valeurs morales pour se concentrer sur le profit. Il est clair que la conception d’un être humain en apprentissage permanent, qui ne peut être réduit à un producteur-consommateur, est mise en danger par une conception quantitative de la vie qui interdit toute gratuité.

Il y a une école, créée autour d’Alain Caillé, Serge Latouche, le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales, le MAUSS, qui se situe dans un contexte de gratuité, de don. C’est exactement ce que je pratique sur mon blog. Quand je suis revenu en France, en 2009, il fallait que je m’inscrive dans un système de sécurité sociale et on m’a donné le statut d’artiste, qui me permet de recevoir des dons. Je suis considéré comme artiste et affilié à l’Agessa en tant qu’auteur. C’est le chapeau devant le gars qui fait un truc dans la rue, personne n’est obligé, on peut écouter, on peut regarder et on peut aussi donner quelque chose. Ce type de don, c’est la forme spontanée de l’expression artistique. On aime bien être reconnu pour ce que l’on fait quand on s’exprime : le petit cadeau en argent est un moyen facile d’exprimer sa reconnaissance.

Puisque les machines sont en première ligne, quel rôle le « tout numérique » joue-t-il dans le système quantitatif ?

Quantitatif et numérique sont deux choses distinctes. On peut imaginer un univers numérique dans la gratuité et le don. Mon dernier ouvrage, La Guerre civile numérique, c’est la guerre lancée par les gouvernements et les grosses entreprises contre le numérique citoyen qui est dans la tradition de l’artisan. Entre l’artisan et le programmeur, il y a une continuité, une représentation des valeurs qui est associée à cela, contre la quantification, la marchandisation, la transformation de l’humain dans un discours économique. On vous parle de ressources humaines, d’un « capital humain » où le domaine des valeurs est envahi par une logique de prix. Il y a deux domaines distincts, celui de la valeur et celui du prix. Ce ne sont pas des domaines qui communiquent : là où il y a du prix, on oublie la valeur et là où il y a de la valeur, ce sont des choses sans prix, comme l’amitié. On est dans le domaine de l’humain. La sagesse ne se mesure pas, il n’y a pas de test, d’échelle. On n’a pas de cote pour la sagesse, tout ce qui est de l’ordre de ce qu’Aristote appelait la philia, la bonne volonté que nous mettons à vivre en société. Depuis la fin du XIXe siècle, il y a une entreprise de destruction de la philia.

Et, avant cela, Bernard Mandeville avec sa fameuse Fable des abeilles.

Oui, et Adam Smith. Ce sont les théories défendues par le milieu des affaires : tout est quantifiable, tout peut générer un profit. On dit que la spéculation a toujours existé, mais Napoléon était un ennemi de la spéculation et, jusqu’en 1885, elle était interdite en France… Le milieu des affaires a fait abroger les lois sur la spéculation à la chute de Napoléon. À partir de ce moment, la finance a pris le pouvoir. Ce qui a permis ce tournant, ce sont les grands travaux, comme la ligne de chemin de fer de la côte Est à la côte Ouest des États-Unis, la création du canal de Suez et celui de Panama. Ce sont de vastes entreprises pour lesquelles les banques n’ont pas assez de ressources ; on est obligé de se tourner vers les publics, de concentrer toute l’épargne. L’Argent de Zola parle de cela. À partir de ce moment-là, la finance entre dans une certaine logique, il y a une pression pour autoriser la spéculation et pour changer les règles comptables… Le dernier tournant a lieu dans les années 1980, c’est le début de la financiarisation de la société. On a laissé faire ce système jusqu’au point où il s’écroule sous son propre poids. La société ne peut plus soutenir cet édifice. Les premières victoires contre le milieu de la finance, c’était en 1933 aux États-Unis, avec Franklin Roosevelt. Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle ère de victoires contre ce système. Ce qui se passe en Grèce, c’est une victoire contre le monde de la finance.

En quoi est-ce une victoire ?

Les gens qui ont prêté de l’argent ne seront pas remboursés. Depuis le début de la crise, en 2007, on a fait tout ce qu’on a pu pour que tout l’argent prêté soit remboursé ! Or, ce n’était plus possible. En 2009 et 2010, on a persisté à donner des bonus à des gens parce que l’argent continuait de rentrer, mais là, c’était le contribuable, ça n’était plus leur profit. Et le milieu des affaires a été obligé de faire les premières concessions. Ils ont compris que le jeu ne pouvait pas continuer. Des compagnies comme Goldman Sachs et Deutsche Bank avaient été jusqu’à parier sur la chute du système. Elles se sont mises du côté des parieurs, ils étaient volontairement en train de détruire ce qu’il restait du cadre pour faire encore un peu d’argent. Mais là, ils ont compris. Si on veut que le jeu continue, il va falloir faire quelques concessions.

Pour que le jeu capitaliste continue…

C’est trop tard, on ne le sauvera pas. On me dit que dans Le Capitalisme à l’agonie, je fais des prévisions, des prédictions… Mais non, je suis dans le constat ! Ce système ne peut pas être sauvé.

Vous dites qu’en Grèce la situation s’améliore, mais ça n’est pas l’avis des gens du peuple…

Le syndicat des financiers, International Financial Fund, a accepté une perte de 80 % sur la dette grecque : c’est la première fois depuis les années 1930. C’est une amorce de transition douce. Bien évidemment, je fais la distinction entre sauver le ministère de la Finance grec et la situation du peuple grec qui souffre et descend dans la rue.

Pensez-vous qu’en France un gouvernement de gauche puisse disposer de quelques manettes pour avancer dans une nouvelle direction ?

Je ne crois pas. Soit le sortant repasse, et alors il fait exactement ce que le FMI, la Banque centrale européenne et l’Union européenne lui demanderont de faire, soit nous aurons un candidat de gauche qui fera un baroud d’honneur à la Mitterrand en disant : « On va essayer de faire autrement. » Mais au bout de six mois ou un an, nous retomberons sous le joug du FMI, de la BCE et de l’UE. Ce n’est plus au niveau des politiques que les choses se passent, ce système est totalement déconnecté de la réalité. Il y a eu dans le passé d’autres époques où ce fut le cas, comme en 1789.

Et vous dites que quelque chose du même ordre peut se produire ?

Ce sera soit une transition douce vers un autre type d’organisation, soit une transition violente. Il faut revenir à la planification dans le domaine de l’économie, on ne peut pas continuer avec cette idée de « main invisible » d’Adam Smith. Ce qu’il y a de commun entre 1929 et 2007, c’est une concentration extraordinaire de la richesse qui déséquilibre complètement le système économique. Mais deux éléments font que la situation est beaucoup plus grave. D’abord, nous avons épuisé notre potentiel à pouvoir exploiter les richesses d’un environnement que nous sommes en train de tuer. Et il y a l’effet Skynet dont on parle dans Terminator : il a eu lieu ! Nous ne comprenons plus ce que font les ordinateurs. J’étais dans la finance à l’époque où il n’y avait pas de logiciels. J’ai fait partie des gens qui ont écrit ces logiciels, mais les générations suivantes se sont laissées déborder et, aujourd’hui, à la Bourse, personne ne peut plus savoir ce qui se passe lorsque les ordinateurs effectuent plus de 4 000 opérations par seconde. Nous sommes arrivés à un tournant comme on a déjà pu en connaître, mais celui-ci est sérieux. Ce système est condamné. C’est pire que la chute de l’Empire romain, c’est plus proche du passage du paléolithique au néolithique ! Ça passe ou ça casse.

Les dirigeants actuels de l’Union européenne n’ont pas l’air d’avoir compris ce que vous dites puisqu’ils continuent à porter ces idées néolibérales de « concurrence libre et non faussée ».

Ils savent que ce système est en état d’effondrement ! Mais ils ne peuvent pas le dire. Monsieur Trichet, qui était à la tête de la Banque centrale européenne, maintenant qu’il n’a plus son poste, commence à dire la vérité, le contraire de ce qu’il disait auparavant. Le coeur de la finance a fondu, comme les réacteurs des centrales de Fukushima… J’en parle très ouvertement avec les banquiers. Ils le savent. C’est une époque idéale pour les créateurs, pour de nouvelles idées. On va avoir de nouveau du théâtre dans les rues, cela ne va pas être facile. Nous aurons peut-être à faire face à des tentatives de dictature militaire. Il y a une guerre entre les créatifs et les États, il suffit de voir la façon dont on parle des programmeurs aux États-Unis, comme de possibles terroristes…

Il y a une dictature « soft » qui s’installe, un peu partout en Occident.

Ils essayent. La force d’une résistance en temps de guerre, c’est qu’elle est composée de cellules indépendantes qui ne se connaissent pas, c’est comme pour internet, personne ne se connaît et donc personne ne peut « vendre » les autres.

Ce qui nous guette, c’est la barbarie par la destruction de l’éducation, l’absence de transmission, la destruction du langage, par toutes sortes de biais, l’informatique, l’usage des téléphones portables. La boîte à outils de l’humain est gravement menacée…

Oui, Lévi-Strauss tenait d’ailleurs un discours similaire ! Dans Tristes Tropiques, il parle déjà d’un monde trop encombré, de la disparition des cultures. Il manifeste son irritation envers certains types de culture. Moi, je vois la fin d’un système, je ne vois pas la fin de l’Homme. Je pense que l’Homme est extrêmement résistant, je ne pense pas qu’il perdra ce qui a fait cette inventivité, cette imagination. Le passé est là, on connaît à peu près 2 500 ans en termes de textes, tout cela me paraît impérissable. Il y a des périodes de recul, entre 700 et 1 000 ce fut une période de recul dans notre culture et puis on redécouvre ce que les anciens ont écrit et cela redémarre. Nous vivons dans un système où il y a des institutions, des choses admirables, des valeurs morales, éthiques, esthétiques. Je vais tout à l’heure à un vernissage d’Annie LeBrun*. C’est nous ! On peut éteindre ça pendant quelque temps, mais on ne peut pas l’arrêter. Nous chantons, nous faisons de la musique, nous mettons en scène… On va au théâtre pour voir une histoire qui vous parle, qui raconte quelque chose d’important. Le drame d’un homme qui épousera sa mère sans le savoir et tuera son père. Des choses qui vous secouent. On est là, tous ensemble, et on partage. Et dans la tragédie grecque, il y a ce chœur qui nous représente et commente ce qui est en train de se passer. À moins que nous nous détruisions à coups de bombes atomiques, que l’on rende l’air irrespirable et l’eau imbuvable. Au niveau de ce que la culture fait circuler, on peut voir Œdipe à Colone aujourd’hui et être bouleversé, on peut voir Hamlet, on peut voir l’art africain…

On peut voir l’art africain tout en détruisant sur place les populations et leurs cultures…

Elles le font aussi elles-mêmes… Et il y a des choses qui restent. J’ai vécu au Bénin, ce pays qu’on appelait le Dahomey, et qu’avant encore les colons appelaient Côte des esclaves. Un ami m’avait introduit dans sa famille. Un jour, sa femme me demande de l’emmener voir du pays et nous allons à douze kilomètres de la capitale, là où je travaillais alors. Elle me dit : « Je n’aurais jamais deviné que ce monde existait toujours. » Ce monde était là, dont on raconte qu’il a disparu, à douze kilomètres de la capitale. À mon sens, il sera toujours là. Ces cultures, ce sont des conservatoires de l’Égypte ancienne : on joue encore à des jeux qui ont 5000ans, c’est resté intact dans certains lieux d’Afrique. L’horoscope, la prévision du destin, ce sont les pratiques de l’Égypte ancienne, les statuettes sont celles que l’on faisait en Égypte. Il y a des endroits où continue à vivre une culture archaïque chinoise. Je crois qu’on est très résistant. Ça me rappelle des amis qui sont allés en Californie : ils me disent qu’ils ont vu Disneyland, l’Universal Studio. Je leur demande : « Vous avez vu la côte entre Los Angeles et San Francisco ? » Ils me répondent : « Ah non ! Pour moi, la Californie, c’est Sunset Boulevard… » Mais il y a la Californie qui est extraordinaire, et elle est toujours là. Il y a un endroit qui s’appelle Boulevard, sur la route vers le désert de Californie. Lorsqu’on entre dans ce café au bord de la route, on est dans un film américain des années 1940, le temps s’est arrêté à Boulevard.

Ce qui est intéressant, c’est la capacité à porter des valeurs qui ne s’arrêtent pas comme un souvenir, mais continuent à agir dans le présent. Nous sommes dans un combat au présent, non dans l’imagerie folklorique d’un passé révolu.

Oui, mais la chanson de protestation, par exemple, on en fera toujours : il y a toujours quelqu’un, quelque part, qui est en train d’écrire une chanson sur quelque chose qui se passe et que l’on veut faire chanter aux autres. Ce ressort de notre nature sera toujours là. On ne fait plus du blues comme on le faisait autrefois, mais on fait autre chose, on appelle cela slam, rap, cela ne s’arrêtera jamais. Dans la peinture, on trouve des choses nouvelles : je me suis intéressé au Los Angeles underground, un style de peinture inspiré des comics, c’est nouveau, cela ne se faisait pas avant. Il y a le pop surrealism, une tendance nouvelle, ça va continuer. Il y a toujours des gens qui viennent avec des idées inédites : une nouvelle forme, ce n’est pas reconnu au moment même, l’avant-garde n’est pas vue par tout le monde, mais c’est en train d’avoir lieu.

Nos cousins américains, après avoir détruit les cultures amérindiennes, continuent à inventer des formes artistiques au milieu de l’enfer urbanistique qu’ils ont créé…

Ils ont éliminé les cultures qui existaient et réduit à un état assez abject les populations qui survivent. Elles sont limitées à la gestion des casinos, ce n’est pas brillant. Mais il y a une revanche qu’on ne voit pas. On dit « l’immigration mexicaine »… Mais c’est qui ? Ce sont des Indiens, pas des Mexicains d’origine espagnole, ils remontent. Dans cent ans, on dira que les populations amérindiennes sont en train d’envahir l’Amérique du Nord. Ils sont là. J’ai une très belle histoire, j’habite à Laguna Beach, en Californie du Sud et mon amie se lie d’amitié avec la famille d’un jardinier, des Amérindiens. Un jour, on ouvre le musée Getty sur une colline qui domine Los Angeles et on emmène la petite fille du jardinier avec nous. On arrive sur la colline, la vue sur la mer et les collines d’Hollywood est splendide ; on demande à la petite fille : « Qu’est-ce que tu en penses ? » Et elle, très sérieuse : « Ce pays est à moi ! » Ça nous a un peu tétanisés. Ils reviennent, ils reprennent leur pays, c’est bien.

Mais dans sa culture propre, si elle lui avait été vraiment transmise, elle n’aurait peut-être pas dit cela, elle aurait certainement dit : « C’est la terre de mes ancêtres. »

Oui, sans doute. C’était sa façon à elle de le dire.

Propos recueillis par Nicolas Roméas

* Il s’agissait d’un choix de dessins de Victor Hugo sélectionnés par l’écrivain Annie Le Brun.
www.pauljorion.com/blog
• Derniers ouvrages parus : Le Capitalisme à l’agonie, Paris, éditions Fayard, 2011.




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