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Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Entretiens

Patrick Chamoiseau

Grand Témoin (entretien paru dans Cassandre/Horschamp 78, été 2009, réalisé peu de temps après les émeutes de février en Martinique et Guadeloupe qui inspirèrent le Manifeste pour les « produits » de haute nécessité - né notamment des plumes de Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant - et deux ans avant la disparition de ce dernier).
par Barbara Petit , Nicolas Romeas
Thématique(s) : Si loin si proche Sous thématique(s) : poésie Paru dans Cassandre/Horschamp 78
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En un temps où les intellectuels engagés se font rares ou inaudibles, d’autres voix montent vers nous à point nommé, fortes et généreuses, qui portent les rêves indicibles des peuples et tissent élégamment les mille écheveaux emmêlés d’une impatiente multitude. Celles des poètes. Parmi elles, puissante, mélodieuse, enjouée et libre comme l’air dans l’orage, celle de Chamoiseau jaillit tel l’oiseau-mouche du chœur inquiet, pour rappeler aux naufragés l’urgence et la beauté de vivre. L’oiseau ne chante jamais très loin des trilles du grand frère d’armes Édouard Glissant [5], et tous deux, dans le sublime sillage d’un « nègre fondamental » [6], volent en hauteur vers ce qu’ils nomment « tout-monde ». Patrick Chamoiseau veut une poétique de la relation. Son œuvre-action la réalise.

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© J. Sassier / Gallimard

Est-ce que vous diriez, par rapport au bel élan de février [7], que les habitants des îles caraïbes sont porteurs d’une force de solidarité, d’un sens de l’intérêt collectif et d’une réactivité plus grande que ceux de la métropole, face aux oppressions de toutes sortes ?

Patrick Chamoiseau : Je n’en suis pas sûr. Je crois que nous sommes dans un système d’oppression globalisé qui a pénétré de manière très profonde nos imaginaires individués. Aujourd’hui, non seulement aucun individu n’est mieux armé qu’un autre pour faire face et pour penser la situation, mais aucune société ne l’est non plus.
Ce qui s’est passé aux Antilles et en Guadeloupe en février découle d’un phénomène complexe qu’il est très difficile de réduire à son aspect sociologique ou économique. C’est un phénomène anthropologique, donc il y a de l’impensable, de l’obscur, de l’inexplicable.
Et il faut fonctionner avec cet inexplicable. Nous avons assisté à un phénomène surprenant, mais cela ne veut pas dire que les sociétés antillaises conservent une attitude de solidarité ni une capacité de conceptualisation du système d’oppression.
Moi, ce que j’ai vu, c’est un pathos global qui ressemble à tous les pathos que beaucoup de peuples connaissent et dont souffrent de nombreuses sociétés. Un pathos général, lié à la paupérisation grandissante, qui dans un premier temps a pu mobiliser les gens. Cette paupérisation existe en France, dans tous les pays du monde, et elle galope dans les pays sous-développés de manière encore plus effrayante.

Cette paupérisation a fait que les gens ont complètement changé d’imaginaire. Ne serait-ce que l’imaginaire alimentaire. Il n’est plus relié aux réalités locales. Cet imaginaire est lié à une perception du monde, à une forme de consommation du monde : être branché, être moderne, être dans le coup, etc. Il s’accompagne d’un mode alimentaire qui est essentiellement dispensé par l’import-export et les supermarchés, avec un effondrement très rapide de toutes les structures de production traditionnelles. Et même si ces structures perdurent, le petit Martiniquais préférera un hamburger à un plat traditionnel. Il ne faut pas sous-estimer la formidable atteinte à tous les imaginaires collectifs et individuels qui est le propre du système marchand.

Avec les textes que vous avez écrits et coécrits au cours des événements récents, les poètes semblent reprendre une place active dans le monde. Cela révèle la guerre souterraine entre la civilisation du symbole et celle du chiffre. Et cela nous rappelle que lorsqu’on oublie qu’il s’agit d’une guerre, le symbolique est pris dans le quantitatif, et il est en danger de mort. Il y a quelque chose de très fort dans ce rappel du rôle de l’aède, du rhapsode, qui nous replonge dans ce savoir qu’à la source de notre culture il y a des mythologies, Homère, toutes ces narrations magnifiques qui ont un fonds collectif, qu’on ne sait plus comment approcher mais dont on sait qu’elles sont à l’origine… Si le temps est venu pour les poètes de parler, est-ce parce que ce qui advient est plus profond et sensible que ce que l’on peut mesurer, que c’est de l’ordre de l’imaginaire, du symbolique ?

C’est peut-être là où l’on rejoint l’obscur, l’impensable, l’inexprimable. L’inexplicable à mon avis relève du poétique, la partie humaine la plus oubliée, la plus profonde, la part symbolique perdue de vue. Tellement perdue de vue qu’elle n’est pas formulable ; je ne l’ai pas entendue dans les revendications. Je n’ai pas entendu de revendication symbolique ou poétique.

J’ai vu ou entendu du poétique dans le sens où j’ai vu un barrage enflammé, une chorale de gospel, une vieille dame chanter et danser dans la rue ; j’ai vu des musiciens jouer, des jeunes se rassembler et échanger ; j’ai vu des artistes se lancer dans des performances, des installations ; j’ai vu des gens créer des chansons ensemble, se tenir la main, avancer ensemble, j’ai entendu une chanson écoutable à l’infini, les gens y mettre ce qu’ils ressentent, c’était une chanson énigmatique.
Ça, c’est du poétique. Mais ça n’apparaît pas, parce que ça n’est pas conceptualisable et que le mouvement est porté par les syndicats. Le rôle du syndicat n’est pas de faire quelque chose de poétique mais d’améliorer la condition matérielle des gens. Alors, il y a toute une part qui relève du poétique, qui normalement devrait être prise en compte par le politique et qui ne l’a pas été, qui n’a pas été entendue, parce que le politique n’est même pas aujourd’hui capable de permettre au poétique de se formaliser sous forme symbolique.

Le discours politique est tellement soumis aux dogmes capitalistes que ce qui sert de discours, c’est un discours essentiellement économique duquel tout le poétique et le symbolique ont été évacués. Ce qui fait qu’aujourd’hui nous n’avons pas cette alimentation, cette action poétique qui aurait pu nous permettre d’avancer et de formaliser l’impensable. Ce qui fait que le poétique est resté à l’état brut.
C’est pourquoi nous avons publié le Manifeste pour les « produits » de haute nécessité, et nous avons été les premiers surpris de son audience… Nous voulions dire : «  Attention, il y a cette zone-là, elle est peut-être obscure, non maîtrisable, en tout cas difficile à comprendre, mais c’est cette zone qui est la plus importante et c’est là que nous devons le plus travailler.  »

Cela suppose que nous sommes forcés d’envisager une refondation politique. Un nouveau discours politique, donc symbolique. Mais nous ne sommes pas plus armés. Quoique, devant le monde actuel et les mutations que nous devons affronter, nous sommes tous des enfants ou de jeunes poètes. Tout reste à inventer, tout le monde est démuni.
Nous relevons d’une construction baroque, de mélanges, de synthèses inachevées, de traces recomposées… C’est vrai que notre architecture symbolique et traditionnelle n’est pas massive et ancestrale, elle est plus souple, plus labile, et cela peut accélérer le phénomène de standardisation… Nous sommes extrêmement sensibles aux phénomènes d’uniformisation, peut-être plus qu’un peuple qui a conservé son ossature traditionnelle et symbolique.

Nous n’avons pas suffisamment d’ arrière-pays pour résister de manière déterminante aux grands souffles standardisants ou aux grandes idéologies fondées sur le profit.
Nous avons perdu le côté magique et fondateur du verbe et de la vision, on s’en est remis à l’approche scientifique. L’approche scientifique nous a libérés des monstres et des démons, mais peut-être que chez les monstres et les démons il y avait quelque chose de précieux. Je parlais avec Édouard Glissant ce matin, je disais : « Mais en fait, les monstres que combattaient tous ces héros des grands mythes, les Hercule et Jason, c’étaient toute la dimension poétique du vivant, l’hybridation des monstres composites, métis des horreurs qui offensaient la raison. »
Chaque fois qu’ils tuaient un monstre, ils faisaient progresser à la fois la raison et la science. Et ils diminuaient le poétique, la part obscure, imprécise, pas maîtrisable, l’impensable, l’imprédictible, l’incertain du monde. C’est le cheminement que l’Homme a suivi.

Il y a l’histoire particulière des peuples de Martinique et de Guadeloupe qui vous oblige, vous contraint à penser les questions d’identité collective, de culture commune…

Oui, ça vient de l’histoire des Antilles. La première matrice de notre culture, de notre imaginaire dans les Amériques créoles, c’est la plantation esclavagiste. La plantation, c’est l’endroit où les Africains qui avaient été enlevés sur la côte occidentale d’Afrique et jetés sur le bateau négrier ont dû apprendre à renaître. Il fallait entrer dans un processus de réhumanisation.
Pourquoi ? Parce que ceux qui avaient été enlevés sur la côte occidentale d’Afrique et jetés sur le bateau négrier arrivaient avec des systèmes symboliques de certitudes, d’espérance, des explications du monde, des dieux, des genèses, des langues…
Tout ce qui permet à un individu de se tenir debout dans le réel.
Et ils en ont été dépossédés d’un seul coup, ils ont été mis à nu, privés de leur ossature interne. Plus de coutumes, de croyances, plus de langues, plus de langage symbolique. Ils étaient séparés et regroupés dans les cales des bateaux et dans les plantations, avec des ethnies différentes qui parlaient des langues différentes. Cela a provoqué un effondrement psychique, une sorte de déroute mentale. Pour commencer à renaître – et c’est le soubassement de notre culture – il a fallu mobiliser ce qu’ils avaient pu conserver dans leur trajectoire : la mémoire du corps… Les cultures anciennes ont été modelées et structurées par le corps, par le chant et la danse, avec les tambours. Je suis sûr que le premier danseur-résistant ne savait pas qu’il résistait. C’est cette mémoire du corps qui leur a permis de développer peu à peu d’autres formes, par exemple d’inventer le blues dans le sud des États-Unis, puis le jazz, pour renaître à l’humain. Chez nous, le conteur créole a reformulé avec le langage cet appel à la vie que le corps avait exprimé. Nous avons ce vieux fonds là, qui est encore mobilisable : des formulations anciennes de résistance et de réhumanisation comme le chant, la danse, les veillées de contes.

Mais il faut nous relier à d’autres cultures, car c’est dans la diversité des approches et des postures que nous pourrons répondre à cette attaque globalisée, par une effervescence créatrice qui déjoue la pensée de système. Ceux qui ont le mieux résisté à l’esclavagisme ont résisté du côté de la beauté, du côté d’une poétique. Le commandant Massoud, qui était un grand résistant [8], réunissait ses hommes le soir et ils se disaient des poèmes. Ces formes de résistance sont précieuses parce qu’elles relient à l’esprit des origines, c’est-à-dire au moment où l’humain découvre son humanité, où la conscience réflexive apparaît, l’émerveillement, le choc de la rencontre avec le monde, et la nécessité de la construction d’un système symbolique pour donner un sens à l’inconnaissable, pour conjurer les terreurs et les dangers. Cet esprit des origines, c’est le principe du poétique. Lorsqu’on a assuré sa survie (le prosaïque), le poétique commence. Mais ça peut aussi passer par la consumation, la destruction personnelle peut être un choix de développement ; je conçois tout à fait que certains puissent le faire. Il y a du poétique chez les grands jazzmen alcooliques et drogués, dans les bouges infâmes des bas-quartiers de New York…

Ce que j’essaie de construire, avec Édouard Glissant, je ne le fais pas pour des lecteurs, je le fais pour moi, pour me comprendre, pour essayer de me tenir debout, moi. C’est comme ça que l’acte de création devient partageable.
Ce qui m’a toujours frappé dans les systèmes d’oppression majeurs, c’est qu’ils sont invisibles au plus grand nombre. Beaucoup d’esclaves ne se rendaient pas compte de leur oppression… Aux pires moments de la déshumanisation, ils pouvaient dire : «  Ça va, avec le maître : il est gentil avec moi.  »
Ils avaient l’impression que c’était une fatalité, que c’était l’ordre du monde. C’est la même chose pour l’ordre financier capitaliste. On a l’impression qu’il n’y a pas d’alternative possible. Or, c’est une poétique qui peut nous donner cette liberté, l’écart qui permet de voir ce qui est en face de nous.

Il faudrait que les esprits soient prêts à laisser vivre en eux leur fibre poétique, et ça n’est pas trop encouragé, dans l’Occident moderne. On y est plus incité à la recherche d’un profit égoïste…

Autrefois, la construction de l’individu se faisait sur des bases collectives ; ce processus est révolu, le capitalisme a exacerbé l’individuation. L’individuation était déjà présente dans les cultures archaïques – et elle n’est pas mauvaise en soi – mais elle est aujourd’hui poussée à un tel point pathologique qu’elle ne tient plus du tout compte du groupe et de la solidarité nécessaire. Dans les systèmes symboliques, avec des rituels qui sont liés à des cosmogonies, à des explications du monde sacré, une architecture complexe contraignait les individus. La communauté primait, l’équation individuelle était réduite au minimum. Le système capitaliste a, d’une certaine manière, désenchanté le monde. Tous les systèmes symboliques et sacrés, il s’en est débarrassé pour obtenir plus de fluidité, et cette fluidité nous a d’abord fait un bien immense. Lorsque nous étions dans des communautés, je me souviens, pour la Martinique, bien que ce soit une société composite, beaucoup de natifs quittaient l’île avec un grand « ouf ! » de soulagement, parce qu’ils avaient l’impression d’être sous contrôle : tout le monde s’occupe de tout le monde, on n’est pas libre, on est surveillé…

Quand ils sont arrivés dans l’anonymat de Paris, ils ont eu vraiment l’impression de respirer… Chaque fois qu’un système symbolique s’effondre, il y a une bouffée d’oxygène. Ce qui a effondré les sociétés amérindiennes plus profondément que la rougeole ou la variole, c’est l’intense oxygène que les femmes ont reçu. Les femmes, qui étaient prises dans des systèmes communautaires très comprimés, trouvaient dans leur rapport à des aventuriers venus d’Europe une intensité d’humanité impressionnante. Beaucoup de ruptures de société ont été produites par ces femmes qui faisaient sauter leur corset communautaire .
Le seul système, la seule force d’oppression ou de conditionnement qui a vraiment accompagné l’individuation, c’est le principe marchand du profit et du capitalisme. Les forces progressistes, elles, en sont restées à des modalités normatives communautaires. Une seule sexualité, une seule manière de fonder une famille, une seule façon d’aimer et d’être aimé. Et les individus que nous sommes devenus, repliés sur nos propres intérêts et perceptions, sont beaucoup plus sensibles aux discours et aux pulsions transmises par le capitalisme, qu’aux grands discours généreux du socialisme et du communisme, qui sont de l’ordre du collectif.
Aujourd’hui, les systèmes de symbolique et les nouvelles modalités de résistance et de plénitude que nous avons à mettre en place doivent passer par l’épanouissement de l’individu, non par un retour au communautaire. Il faut que nous retrouvions le communautaire par l’individu. Pierre Rabhi [9] m’a raconté cette histoire : dans une forêt prise dans un incendie, un petit colibri apporte de l’eau qu’il dépose goutte après goutte sur le feu. Tous les animaux s’énervent, se moquent de lui : « Ce n’est pas comme ça que tu éteindras l’incendie ! » Et le colibri répond : « Je sais que je n’éteindrai pas l’incendie, mais je fais ma part. » C’est par la conscience de chacun, par la plénitude individuelle, que les valeurs peuvent se transmettre et que la solidarité peut naître.

Donc on va peut-être s’éloigner un peu de Marx et retourner du côté des utopies de Fourier…

On les prendra ensemble. De toute façon, il faut tout relier. Marx est encore nécessaire. Avec un ami philosophe, on envisage d’écrire un petit livret, Marx maintenant , pour appréhender la dimension poétique de sa pensée. Il y a une dimension poétique qu’il faut aller chercher en tressaillement, une capacité à renouveler l’émerveillement, la croyance et l’envie.
Aujourd’hui, moi, je ne vois que des individus. Et quand je vois, moi qui suis travailleur social en première ligne, les enfants qui sont en prison, des enfants désemparés… je vois des enfants qui ont une grande liberté de sexualité, de comportement, que je n’avais pas, mais qui sont complètement angoissés parce qu’ils n’ont pas les moyens d’élaborer leur architecture de principes et de valeurs pour mettre en place une action. Tu leur demandes ce qu’ils veulent faire, ils disent : «  Je ne sais pas.  » Le désir a disparu, maintenant ce sont des pulsions. Ils veulent des motos, des Nike. La pulsion consommatrice existe, mais le désir a disparu. Mon enfance était communautaire, je mangeais du poulet une fois tous les deux dimanches, la viande c’était le samedi ; ce que nous ne mangions que très rarement, par exemple pour les fêtes, est le quotidien des enfants d’aujourd’hui.

La table d’abondance est dressée, les enfants peuvent manger de tout à tout moment, la seule manière que nous avons de les sauver de l’obésité ou des maladies, c’est d’augmenter dès le plus jeune âge leur degré de connaissance.

Beaucoup de gens se sont demandé de quelle manière le mouvement caraïbe pourrait s’amarrer aux révoltes en métropole… Cela peut-il être l’amorce d’un puissant mouvement mondial de « résistance-invention » contre le système marchand ?

Ce à quoi nous faisons face aujourd’hui, on ne peut plus, comme autrefois, l’appeler « système » : c’est un brouillard de voracité, c’est comme un essaim de moustiques, il s’adapte à tout.
Nous faisons vraiment face à un organisme inconnu, que nous ne connaissions pas encore, auquel il faut opposer un organisme extrêmement mobile, riche, diversifié. Il y a l’expérience antillaise, mais il y a aussi l’expérience japonaise. Le principe d’une poétique, c’est de parier sur les forces invisibles qui sont dans le réel. C’est vrai qu’on a vu émerger des choses aux Antilles, mais ce serait une erreur de croire que ça peut servir de modèle ailleurs. Il y a peut-être, en France, des forces invisibles et des renversements potentiels que nous ne pouvons pas voir et qui nous donneront un autre bout du puzzle. C’est un puzzle de solutions que nous devons construire en nous opposant au brouillard de voracité. Une poétique absolument somptueuse de diversités, de possibles, d’initiatives. Je ne pense pas que les Antilles soient un modèle, mais c’est vrai qu’on peut s’en inspirer. Je suis assez curieux de voir ce qui va se passer d’ici quelque temps en Allemagne, au Japon. Nous sommes aveugles, nous ne voyons pas les forces invisibles. La définition que je donnerais d’une capacité à produire une poétique, c’est la capacité à parier sur l’invisible. Il y a des choses que nous ne voyons pas, il faut donc faire comme si elles étaient là et produire de quoi mettre en œuvre le mouvement. Produire des poétiques, des croyances, de quoi mettre en action. Et ça, j’y crois fermement. Mais ce n’est même pas la justesse de la poétique, c’est l’énergie de la volonté.

En Guadeloupe, en Martinique, ces forces « invisibles » ont commencé à agir dans le réel et elles ont agi sur nous…

Mais cela reste obscur à nous-mêmes. Quand je regarde le LKP qui a été à l’origine du mouvement, aujourd’hui cela produit des bandes qui vont vérifier les prix dans des supermarchés : « Fermez les magasins, parce que vous n’avez pas baissé les prix des taxes. » Ils se rabattent sur la logique syndicale et c’est vrai que le rôle du syndicat, c’est d’améliorer l’immédiat des employés et des ouvriers.
Mais ça n’est pas ce qu’il nous faut.
Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est fonder une politique. Il nous faut des politiciens. Avec le groupe auquel j’appartiens, nous essayons de définir les donnes d’une autre politique parce que ça, c’est une affaire plus noble. D’ailleurs, le syndical découle du politique. Le fondement poétique dont je parle concerne notre rapport au monde. C’est à cette échelle qu’il faut agir.

Cela inclut-il aussi pour vous, en première étape, ce qu’on appelle une forme « d’autonomie » ?

Ça, pour les sociétés qu’on appelle DOM TOM, c’est le côté archaïque du combat. Il est évident que nous devons récupérer de la responsabilité, sachant que l’indépendance, pour moi, c’est de l’inter-dépendance.
On est obligé de faire de la prospective, de voir et de comprendre le monde qui vient. Et dans cette prospective, on doit avancer sans se préoccuper des formes archaïques, sachant qu’elles vont tomber d’elles-mêmes. La responsabilité, l’accession à la souveraineté de nos pays, ça fait partie des obligations archaïques qui vont être balayées par le mouvement d’une politique vraie, reliée et conforme à l’évolution du monde.
Cela me fait penser au combat de poètes haïtiens sous Duvalier, au temps des tontons macoutes. Ils écrivaient des textes clandestins sur de petits papiers qui passaient ensuite de main en main. Et quand la dictature a été balayée, ces poèmes qui s’adressaient à un pouvoir révolu sont devenus complètement inutiles, ils avaient perdu leur sens…

En France, nous subissons quand même un pouvoir qui est fondé sur de terribles archaïsmes, à peu près le même, avec des méthodes modernes, que celui que j’ai connu lorsque j’avais 14 ou 15 ans.

Nous subissons une oppression coloniale et vous, vous subissez le carcan de l’État-nation. L’État-nation doit se recomposer et devenir ce que nous appelons des « lieux », c’est-à-dire des espaces multi-transculturels qui ne servent qu’à la relation. Pour moi, l’Europe est une étape vers le monde. Une marche de l’État-nation vers cette participation à la totalité du monde. Parce que le brouillard de voracité dont nous parlons, c’est à l’échelle mondiale que nous devons le combattre.
Les forces progressistes et les nouvelles poétiques n’ont pas encore accès à la totalité du monde, elles n’irriguent pas encore les grandes régulations mondiales.

Êtes-vous toujours aussi enthousiaste et lyrique en ce qui concerne Obama ?

Obama donne de l’oxygène à d’autres poétiques et à des forces invisibles. Le problème n’est pas de savoir s’il va réussir ou échouer… Il a installé une poétique que nous devons nous-mêmes alimenter et nous devons continuer à nous battre.
Je ne m’en remets pas à Obama. Je ne suis pas en train d’attendre qu’il réussisse ou qu’il échoue, parce que je ne crois pas à l’ homme providentiel. En revanche, il nous a révélé que cette situation indépassable qui existait aux États-Unis, ce dialogue mortel qui existait entre Blancs et Noirs – « tout blanc ou tout noir » – pouvait être remplacé par un mode de relation un peu horizontal. Là, il y a une poétique intéressante, une poétique relationnelle.
Alors, je ne sais pas ce que ça va devenir, mais en tout cas, ça nous montre que l’État-nation, c’est un nœud relationnel. Et que c’est de relation en relation que nous arriverons à vivre le monde, à mettre en place des régulations qui nous permettront de lutter contre le brouillard de voracité. Sans mettre en place de système, en favorisant la créativité la plus intense de tous les espaces. Il n’y aura pas un modèle pour tous.

Il y a quand même un combat et un grand travail de terrain à mener, un travail énorme…

Ça, c’est peut-être ce que j’ai appris dans les mouvements de février. Ils nous ont reproché d’être des rêveurs, des « théoriciens de rêves », alors qu’ils étaient là en train de se battre en face des CRS…
Effectivement, là j’ai compris qu’il faut développer l’écoute, mais qu’il ne faut déserter aucune action. L’action est toujours impure . Chaque fois que l’on va signer une pétition, chaque fois que l’on va aller se battre dans une usine, chaque fois qu’on va kidnapper un patron, etc. Tout ça, c’est de l’action impure, mais il faut agir. Et sous prétexte que l’action est impure, il ne faut pas se dire «  Non, non, je préfère développer ma poétique  », il faut aussi aller dans la boue. Il faut être présent dans toutes les actions, chaque fois qu’un être humain s’oppose à un système d’oppression, il faut être là avec lui. Il faut être là même si on se trompe, même si on est injuste, même si on kidnappe des gens, il faut être là. Et en même temps, il faut ne pas être dupe, comme les gens du LKP qui vont de supermarché en supermarché pour vérifier les prix. Je peux le faire en militant, parce que c’est important qu’ils respectent la parole, qu’ils entrent dans une logique, mais je ne suis pas dupe.
La poétique sera développée.

J’ai le sentiment que ce que je peux faire de mieux, c’est mon travail d’écrivain, mes romans et éventuellement des petites interventions par les manifestes… Et quand je suis en train d’écrire, je me sens coupable, j’ai l’impression que je devrais être dans la rue à côté des gens qui sont licenciés, qui se battent… Je suis toujours tiraillé par ça. Mais je me rends compte que si l’on veut élaborer un travail créateur qui puisse donner du sens à certaines choses, il faut un travail de solitude et de retirement.
Or, tout le problème aujourd’hui, c’est de savoir comment être à la fois dans l’action et dans l’élaboration du poétique. Je pense que c’est le drame de beaucoup de créateurs ou d’intellectuels.
Mais ce que je sais, c’est que chaque fois qu’une action est menée il faut la soutenir, même si elle est impure, il faut la soutenir.

Vous travaillez beaucoup, depuis longtemps, de façon très proche avec Édouard Glissant, diriez-vous que vous pensez ensemble ?

Il a besoin que l’on pense avec lui. La chance que j’ai, c’est que je ne suis pas un théoricien ou un penseur, je me considère comme un créateur. Et chaque fois que je lis Édouard, je le ressens en créateur, je lis ou j’écoute ce qu’il dit pour le transformer en énergie créatrice. Un peu comme un aliment que j’avale de manière instinctive pour me donner des forces. Je ne prends pas des concepts, je développe une poétique personnelle, une énergie créatrice.

Et là, il y a une sorte d’osmose de proximité intense. Je comprends à demi-mot et on est d’accord lorsqu’il faut s’indigner, ce qui fait que lorsqu’on écrit ensemble, ça va très vite. La seule différence entre nous, c’est qu’il y a chez lui une grande pureté dans l’élaboration et l’exigence de la pensée, dans une posture qui est d’abord une poétique. Au début, avec Édouard, je passais mon temps à dire : «  Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Ça, c’est bien joli, mais comment on agit ?  »
Je n’ai pas perdu ça. Je n’ai pas rompu avec mon côté militant, activiste, ma nécessité de trouver la recette. Je crois qu’il y a un niveau d’intervention qu’il faut retrouver. Ne pas perdre la nécessité d’une pensée dans ses exigences de durée nécessaire et en même temps prendre le risque de l’action. Je suis encore dans ce drame de l’action et je crois que je mourrai avec.

Propos recueillis par Barbara Petit et Nicolas Roméas

(entretien paru dans Cassandre/Horschamp 78, été 2009, réalisé peu de temps après les émeutes de février en Martinique et Guadeloupe qui inspirèrent le Manifeste pour les « produits » de haute nécessité - né notamment des plumes de Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant - et deux ans avant la disparition de ce dernier).

Manifeste pour les « produits » de haute nécessité, par neuf intellectuels antillais (E. Breleur, P. Chamoiseau, S. Domi, G. Delver, É. Glissant, G. Pigeard de Gurbert, O. Portecop, O. Pulvar, J.-C. William), Paris, Galaade Éditions / Institut du Tout-Monde, 2009.

P. Chamoiseau et É. Glissant, L’Intraitable Beauté du monde. Adresse à Obama, Paris, Galaade Éditions, 2009.

Quand les murs tombent. L’Identité nationale hors-la-loi ?, Galaade Éditions / Institut du Tout-Monde, 2007.

P. Chamoiseau et R. Confiant, Lettres créoles, tracées antillaises et continentales de la littérature. Martinique, Guadeloupe, Guyane, Haïti, 1635-1975, Paris, Hatier, 1991.

P. Chamoiseau, Les Neuf Consciences du Malfini, Paris, Gallimard, 2009.
Écrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997.
L’Esclave vieil homme et le molosse, Paris, Gallimard, 1997.
Texaco, Paris, Gallimard, 1992.
Chronique des sept misères, Paris, Gallimard, 1986.

Patrick Chamoiseau a participé à l’écriture de films, comme Aliker (2009), Biguine (2004), Le Passage du milieu (2000), films de Guy Deslauriers, réalisateur martiniquais.




Post-scriptum :

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[1Édouard Glissant nous a quittés le 3 février 2011, deux ans après cet entretien.

[3Édouard Glissant nous a quittés le 3 février 2011, deux ans après cet entretien.

[5Édouard Glissant nous a quittés le 3 février 2011, deux ans après cet entretien.

[8Chef de la résistance afghane.

[9Agriculteur, écrivain et penseur français d’origine algérienne, Pierre Rabhi est l’un des pionniers de l’agriculture biologique. Il est l’initiateur du Mouvement pour la terre et l’humanisme.





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Pour sa qua­ran­tième édition, le Festival de cinéma de Douarnenez choi­sit de ques­tion­ner la notion de Frontières. Frontière, non plus cette limite arbi­traire, cette bar­rière qui sépare mais plutôt zone d’échange. Frontière, un lieu qu’il s’agit d’inves­tir, un ter­ri­toire commun… du moins, pour un temps, celui du Festival, et des pos­si­bles rai­son­nés et/ou rêvés… là-bas, à Douarnenez.
Cette année encore, fic­tions, docu­men­tai­res, images fixes comme ani­mées, pala­bres, ren­contres, lit­té­ra­tu­res, concerts et fes­ti­vi­tés Frontieres-du-18-au-26-Aout-2017

Cette his­toire simple, et les contrain­tes qu’elle nous impose, convien­nent à un théâ­tre sim­ple­ment arti­sa­nal. Pas de recours aux tech­ni­ques contem­po­rai­nes. Technique qui fut l’immense chan­tier d’Anders. « Le « trop grand » nous laisse froids, mieux (car le froid serait encore une sorte de sentir) même pas froids, mais com­plè­te­ment intou­chés ; nous deve­nons des anal­pha­bè­tes de l’émotion ».


Le Festival OASIS BIZZ’ART fête sa 15ème édition cette année et vous offre quatre magni­fi­ques soi­rées avec des artis­tes venus des quatre coins du monde. Concerts, che­vaux, cirque, per­for­man­ces, pro­jec­tions, ate­liers, espace enfants, res­tau­ra­tion locale... le tout sur un site natu­rel entiè­re­ment scé­no­gra­phié !


Participez au très beau projet qui se met en place autour d’Armand Gatti et de la maison qui abrite la Parole errante à Montreuil.


En ce début d’été de belles choses autour d’Armand Gatti se dérou­le­ront à Montreuil. Quelques jours où nous pour­rons nous replon­ger dans les mots du poète, dis­paru ce prin­temps, mais tou­jours là autour de nous, dans cette Maison de l’Arbre qui nous a accueillis.